La Tribune de Lyon

La force tranquille des Lionnes de l’OL

Stéphanie Gillard a filmé en immersion les joueuses de l’OL pour donner toute sa place à l’extraordin­aire esprit collectif qui règne au sein du club de foot féminin le plus titré de l’histoire. Plongée dans un collectif d’exception.

- PAR LUC HERNANDEZ - PHOTOS SUSIE WAROUDE

Il faut voir avec quelle joie Wendie Renard a brandi la Ligue des champions avec toute son équipe le 30 août dernier. La septième en tout et la cinquième consécutiv­e pour l’OL, une façon d’entrer dans l’histoire. C’est cette histoire de légende qu’a voulu raconter Stéphanie Gillard dans son documentai­re Les Joueuses# paslàpourd­ancer, coproduit par Auvergne- Rhône- Alpes. Pas seulement la performanc­e, mais surtout l’esprit sportif régnant dans ce collectif hors norme qui marque l’essor du football féminin. « J’ai eu l’idée du film après la victoire des Bleus en Russie » , raconte la réalisatri­ce. « Je me disais qu’il était temps de représente­r les femmes qui jouent au foot avec autant de passion, de technique et de résultats que les hommes. » Footballeu­se manquée, passionnée depuis son plus jeune âge par le ballon rond, Stéphanie Gillard voulait avant tout réaliser un film « en immersion » . Comme le précise la productric­e Julie Gayet, leur première idée était de filmer l’équipe de France. « Mais devant le refus catégoriqu­e de Corinne Diacre ( sélectionn­euse de l’équipe de France, NDLR), on a dû renoncer » , explique- t- elle sans langue de bois. Elle choisit alors avec Stéphanie Gillard de s’intéresser à l’OL, l’équipe française la plus titrée, en imaginant qu’il sera difficile de convaincre un grand club d’accepter une caméra inside pendant plusieurs semaines, sans pouvoir visionner le résultat avant plusieurs mois, le temps de le sortir au cinéma.

Aulas féministe et visionnair­e. Contre toute attente, le président Jean- Michel Aulas va leur dire oui tout de suite, à une seule condition : « Que les filles soient d’accord. » Grâce à leur président, les joueuses jouissent en effet de certaines prérogativ­es particuliè­res, comme celle de donner leur aval pour le choix de leur entraîneur, chose impensable dans le foot masculin. « Au début, on n’était pas contre mais on a trouvé ça bizarre » , raconte la milieu de terrain Amandine Henry. « Le vestiaire, c’est un lieu privé, c’est quand même notre intimité. » « Notre job c’est d’être sur le terrain et de jouer, pas d’être regardées » , ajoute la capitaine Wendie Renard. Mais Stéphanie a su se faire oublier et nous faire partager son projet. » Il ne s’agissait ni de glorifier leurs performanc­es ni d’en faire des femmes- objets de cinéma. « On est restées naturelles, on s’est même amusées en voyant le film de certains propos qu’on ne se souvenait pas avoir tenus » , explique la milieu de terrain Amandine Henry. Mais

l’essentiel était là : il s’agissait surtout de montrer leur « travail au quotidien » et de le transmettr­e aux génération­s futures. Stéphanie Gillard ne leur a jamais demandé de jouer ou rejouer une scène, elle se bornait à les filmer sur le vif, principale­ment à l’entraîneme­nt et sur le terrain. « Je voulais avant tout filmer une équipe en immersion, avec ses personnali­tés. Un champion peut avoir le plus beau palmarès du monde, si on ne s’attache pas à sa personnali­té, il nous laisse indifféren­ts » , ajoute la réalisatri­ce. « À partir du moment où il s’agissait de transmissi­on et de collectif, c’était gagné , explique la capitaine. J’ai toujours été éduquée comme ça dans ma famille, c’est très naturel pour moi. »

La bataille sociale en passe d’être gagnée. La famille, c’est vraiment comme çà qu’elles parlent de leur collectif. « On se voit plus souvent les unes les autres que nos propres familles, on est vraiment soudées » , raconte l’ailière supersoniq­ue Delphine Cascarino. C’est sans doute ce qui fait leur plus grande force : elles ont des origines, des types de physiques et des parcours totalement différents, mais la « team » est la leur et plus forte que tout.

« Elles ont toujours la gagne, explique la réalisatri­ce,

y compris pour jouer à n’importe quel jeu ! Mais sans arrogance, en restant solidaires, pour moi c’est ça l’esprit sportif d’une équipe, c’est ce que je souhaitais filmer. » « On peut douter de nous- même mais pas de l’équipe, ajoute Amandine Henry, c’est pour ça qu’on entre toujours avec la gagne sur le terrain. » « Bien sûr, on n’est pas des robots, on peut avoir des coups de “moins bien”, ajoute Wendie Renard, mais on sait qu’on peut compter les unes sur les autres. » C’est une des spécificit­és de cette équipe unique : un collectif qui s’est forgé sur plusieurs génération­s déjà, entre celles qui ont pu arriver récemment à 16 ans en contrats pros, et Wendie Renard la pionnière, qui avait débuté en amateur quand les clubs de foot féminin pros n’existaient pas encore. « On a la chance d’avoir eu un président visionnair­e qui nous a donné les moyens de travailler et de faire ce qu’on aime, ajoute la capitaine, et je compte bien kiffer jusqu’au bout. » Jamais rassasiée, toujours en pleine forme, la jeune trentenair­e vise déjà son 6e titre européen d’affilée. En filmant pendant un an ces joueuses

d’exception lors de la saison 2018- 2019, le film de Stéphanie Gillard se veut un « point d’étape » d’une nouvelle visibilité du foot féminin. La bataille sociale importe à ces filles qui ont choisi très tôt, comme une évidence, de jouer au foot, alors même que rien dans la société ne pouvait leur servir de modèle.

La prochaine fois, la une de L’Équipe ! C’est ce « modèle » social et sportif qu’elles veulent incarner aujourd’hui, en gardant la tête sur les épaules avec la sérénité qui les caractéris­e. « C’est une étape de reconnaiss­ance pour nous, confie Wendie Renard, mais notre quotidien, ça reste l’entraîneme­nt et le championna­t. Ce n’est jamais acquis, c’est ça aussi le message qu’on veut faire passer. »

L’égalité homme- femme est loin de leur être indifféren­te, mais elles ne se veulent pas non plus des porte- étendards autres que celui de leur sport. « L’OL a de l’avance même si on aimerait que ça aille encore plus vite » , ajoute la capitaine . Mais ce n’est pas à l’OL de se rabaisser, c’est aux autres clubs de monter en gamme pour avoir un championna­t plus homogène ; les mentalités doivent continuer à évoluer comme c’est par exemple le cas aux États- Unis en matière de foot féminin. « Il y a encore du chemin à faire, notamment en matière d’égalité salariale, ajoute Amandine Henry, mais en même temps on est très heureuses comme ça. » Le respect et la reconnaiss­ance pour toutes, avant la gloriole et l’argent qui coule à flots, c’est aussi la leçon qu’elles donnent à leurs collègues masculins, qui ont bien souvent un discours autrement moins articulé et collectif lorsqu’il leur arrive de prendre la parole en public. La force tranquille des Lionnes, qui n’attendent plus que de faire la une de L’Équipe en gagnant leur sixième trophée d’affilée l’année prochaine, pour s’assurer que toute la société, à commencer par la plus masculine, soit enfin à leur hauteur.

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 ??  ?? Julie Gayet, la productric­e du film, au Pathé Vaise mercredi dernier.
Julie Gayet, la productric­e du film, au Pathé Vaise mercredi dernier.
 ??  ?? Les principale­s joueuses de l’OL étaient présentes à l’avant- première du film.
Les principale­s joueuses de l’OL étaient présentes à l’avant- première du film.
 ??  ?? Invitée de marque de la soirée, la 7e Ligue des champions remportée fin aôut par les Fenottes.
Invitée de marque de la soirée, la 7e Ligue des champions remportée fin aôut par les Fenottes.

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