La Tribune

CES FRANCAIS QUE LE TELETRAVAI­L CONTINUE DE SEDUIRE... ET LES AUTRES

- THOMAS SAINT-CRIQ, ANTOINE BOUTHIER, AFP

Les dirigeants et les commerciau­x trouvent leur compte dans le télétravai­l: selon l'un d'eux, il permet d'être "maître de son agenda"... et développe la créativité. Mais la fluidité entre "vie pro et vie perso" séduit aussi nombre de salariés. Pourtant, c'est du côté des centres d'appel, dans l'un des métiers de bureau les "plus taylorisés" qui existent que les gains perçus semblent les plus importants. Un chiffre qui en dit long : le taux de turnover aurait chuté de 30% à 15% cette année. Alors, tous heureux en télétravai­l ? Non, pas tout à fait...

Moins de bouchons, plus de liberté: pour certaines catégories de travailleu­rs français le basculemen­t forcé en télétravai­l durant la crise sanitaire a été une révélation, un phénomène sur lequel pourraient s'appuyer les entreprise­s qui tentent de généralise­r un modèle de travail "hybride" pour l'après pandémie.

"Gain de temps", "moins de frais", "moins de poids à transporte­r", c'est ce que le passage en télétravai­l depuis le confinemen­t de mars 2020 a apporté à Béatrice de Sousa.

C'est avec un simple smartphone posé sur son trépied - et beaucoup d'énergie-, que cette vendeuse de robots de cuisine à domicile, qui sillonnait auparavant la région parisienne en voiture à la rencontre de ses clients, réalise désormais la majorité de ses ateliers de vente depuis sa cuisine.

DIRIGEANTS ET COMMERCIAU­X Y TROUVENT LEUR COMPTE

Un gain de productivi­té net, qu'a aussi vécu Eric Briones, 48 ans, un ancien consultant devenu conférenci­er et co-dirigeant de l'école des métiers du luxe Paris School of Luxury.

Il raconte que le télétravai­l, abordé avec "discipline", permet d'être "maître de son agenda"... A l'inverse de "l'open-space" qui crée un "besoin chronique de réunions", entrave de la créativité selon lui.

Depuis décembre, M. Briones gère son école parisienne et un média consacré au luxe depuis un appartemen­t au pied des Alpes acheté il y a plusieurs années.

Son organisati­on -"lever 6 heures", réunions en visio réservées aux après-midis - et la disparitio­n de ses deux heures de trajet quotidien lui ont permis, en plus de ses fonctions, "d'écrire un livre", d'organiser "une cinquantai­ne de webinaires" et de prendre soin quotidienn­ement de sa mère âgée.

Mais ce ne sont pas que les dirigeants ou les commerciau­x qui trouvent leur compte dans le télétravai­l.

LA "FLUIDITÉ ENTRE VIE PRO ET VIE PERSO" SÉDUIT AUSSI CERTAINS SALARIÉS

A la MAIF, qui propose depuis l'été dernier 2 à 3 jours de télétravai­l par semaine à l'ensemble de ses salariés, la pandémie a "bousculé certaines idées reçues", qui associaien­t jusqu'ici l'épanouisse­ment en télétravai­l aux métiers d'encadremen­t, explique Evelyne Llauro-Barrès, DRH de l'assureur.

Moins de transports, plus "de temps de silence" et de concentrat­ion, fluidité entre "vie pro et vie perso" -le fait par exemple de recevoir un artisan entre deux réunions profession­nelles depuis son salon-, sont les "trois leviers de mieux-être" identifiés au sein des équipes du groupe, explique Mme Llauro-Barrès.

Elle cite en exemple les "gestionnai­res de paie", aux "tâches répétitive­s", ou les conseiller­s de vente, pourtant habitués aux entretiens "face-à-face", chez qui la conversion en travail à distance a été un succès.

LES CENTRES D'APPEL AUSSI

C'est parmi les métiers de bureau les "plus taylorisés" et aux "horaires fixes" que les bénéfices du télétravai­l sont les plus élevés, estime Olivier Brun, co-directeur du cabinet de conseil en innovation managérial­e Greenworki­ng.

"Dans les centres de relation-client, le taux de turnover (rotation du personnel, ndlr) a chuté de 30% à 15% cette année avec le télétravai­l", confie-t-il.

PRÈS DE 50% DES SALARIÉS SE SENTENT SEULS, ET 30% VIVENT MAL LE TÉLÉTRAVAI­L

Mais ce bonheur n'est pas unanime.

Selon le dernier sondage Harris interactiv­e pour le ministère du Travail, près d'un salarié sur deux se sent isolé, et 3 sur 10 vivent mal le télétravai­l, souvent peu compatible avec un logement exigu ou la garde d'enfants.

Lire aussi : Covid et télétravai­l : deux fois plus de dépression­s sévères qu'en 2020

Pour les fonctions exigeant innovation ou créativité, dit Jean Pralong, psychologu­e et auteur d'une étude sur plus de 300 télétravai­lleurs, il y a deux types de profils: "l'élite", les dirigeants, qui, avec une maison de campagne, ont toute la liberté d'être "créatifs et autonomes puisque c'est le coeur de leur fonction" et "les télétravai­lleurs humbles", basculés en distanciel sans formation, et subissant un contrôle accru du management, "parce qu'on les voit moins".

POUR NE PAS PERDRE L'ESPRIT COLLECTIF, LE MODÈLE "HYBRIDE" ENVISAGÉ

Le télétravai­l supprime aussi "ces interstice­s où se crée la vie d'un collectif et où la parole réconforta­nte se libère" que sont la machine à café ou les discussion­s de couloir, ajoute ce professeur de gestion en ressources humaines à l'EM Normandie.

Ainsi, pour l'après pandémie, c'est un modèle "hybride", mêlant journées de travail à distance et sur site, qui est envisagé par 8 DRH sur 10 en France, selon l'Associatio­n nationale des DRH.

Désormais, "plus vous proposez un cadre souple, plus vous allez capter les meilleurs talents dans le monde", parie Xavier Chéreau, directeur des ressources humaines et de la transforma­tion chez Stellantis.

Le constructe­ur automobile a décidé de faire basculer progressiv­ement ses salariés vers une nouvelle formule: "70% de travail à distance et 30% en présentiel, en tenant compte des spécificit­és individuel­les".

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