Ame­ri­ca first vs Eu­ro­pa first ?

La Tribune Hebdomadaire - - EDITO - PAR PHI­LIPPE MA­BILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Ce sont deux dates qui passent to­ta­le­ment in­aper­çues dans le triste pay­sage po­li­tique de ce dé­but d’an­née. Ce 7 fé­vrier, l’Eu­rope a tout sim­ple­ment ef­fa­cé de sa mé­moire le 25e an­ni­ver­saire de la si­gna­ture du trai­té de Maas­tricht qui a po­sé les bases de la mon­naie unique de­ve­nue l’eu­ro. Un eu­ro qui n’a ja­mais été aus­si contes­té et qui, si c’était à re­faire, ne ver­rait sans doute ja­mais le jour. Et, le 25 mars pro­chain, le 60e an­ni­ver­saire du trai­té de Rome ne fe­ra pas sau­ter les bou­chons de cham­pagne dans une Eu­rope dé­bous­so­lée par le Brexit – The­re­sa May de­vrait ou­vrir d’ici là les né­go­cia­tions de sor­tie du Royaume-Uni – et par les vio­lentes at­taques de Do­nald Trump, qui voit « l’Eu­rope al­le­mande » ac­tuelle pro­mise à une dés­in­té­gra­tion ra­pide. Pro­chaine étape, le Frexit avec l’élec­tion de Ma­rine Le Pen? La pers­pec­tive fait d’ores et dé­jà fris­son­ner les mar­chés obli­ga­taires, avec une flam­bée du spread, l’écart de taux, à dix ans entre la France et l’Al­le­magne. De­puis le Brexit, il a été mul­ti­plié par quatre, pas­sant de 20 points à près de 80 points de base. En 1957, l’Union eu­ro­péenne voyait le jour grâce à la vi­sion com­mune des six pays fon­da­teurs : France, Al­le­magne, Ita­lie et Be­ne­lux (acro­nyme un peu sur­an­né de nos jours). En 2017, au ré­cent som­met in­for­mel de Malte, les mêmes (sauf l’Ita­lie) ont re­lan­cé l’idée d’une Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, seule op­tion de sor­tie de crise pour une union dé­li­ques­cente. À l’heure où le Royaume-Uni d’un cô­té, et les pays de l’Est (dits pays de « l’élar­gis­se­ment ») de l’autre, re­gardent de plus en plus vers Wa­shing­ton, il est temps que l’Eu­rope ré­agisse. La plus vi­ru­lente est An­ge­la Mer­kel. Avec la foi des der­niers conver­tis, la chan­ce­lière al­le­mande, long­temps ré­ti­cente à l’idée d’une Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, a été très ferme à Malte : « Tous les États ne vont pas par­ti­ci­per à chaque fois à toutes les étapes de l’in­té­gra­tion. » Face aux « États-dés­unis » d’Amé­rique, qui se dé­chirent sur les dé­crets an­ti-im­mi­gra­tion de Do­nald Trump, le­quel met en place sans état d’âme son pro­gramme « Ame­ri­ca first », l’Eu­rope a du mal à dé­fi­nir la bonne ri­poste. Faut-il ré­pli­quer, comme l’ont fait les PaysBas, par l’hu­mour (« Ame­ri­ca first, Ne­ther­land se­cond! »)? En es­pé­rant que Do­nald Trump, en­tra­vé par la ré­sis­tance qui com­mence à se ma­ni­fes­ter outre-At­lan­tique, fi­ni­ra par se cal­mer… Ou bien plus fer­me­ment par un « Eu­ro­pa first » en en­vi­sa­geant des me­sures de ré­tor­sions au cas où le nou­veau pré­sident amé­ri­cain met­trait ses me­naces à exé­cu­tion. Bien sûr, per­sonne n’a à ga­gner à une guerre com­mer­ciale avec les États-Unis. Pas même l’Eu­rope, qui a pour­tant un poids équi­valent dans le PIB mon­dial et dis­pose d’un vaste mar­ché in­té­rieur de 500 mil­lions de consom­ma­teurs. Pre­mier ex­por­ta­teur mon­dial de mar­chan­dises, l’Eu­rope a tout à ga­gner à res­ter dans un monde ou­vert au libre-échange, et tout à perdre à se lais­ser en­traî­ner dans la dé­rive pro­tec­tion­niste du pré­sident amé­ri­cain. Bien sûr, si Trump al­lait jus­qu’à taxer de 35% de droits de douane les ex­por­ta­tions des groupes eu­ro­péens, comme il en a me­na­cé Re­nault-Nis­san ou BMW, s’ils conti­nuent à in­ves­tir dans leurs usines mexi­caines, des me­sures de ré­tor­sion se­raient in­évi­tables. Mais le mieux se­rait d’évi­ter d’en ar­ri­ver là. Même Do­nald Trump, avec son cô­té gre­nade dé­gou­pillée, et son style « Re­te­nez-moi ou je fais un mal­heur » , hé­si­te­ra à se lan­cer dans un conflit com­mer­cial avec la Chine ou l’Eu­rope. Ce qui compte vrai­ment pour lui, c’est que les États-Unis re­de­viennent une job ma­chine ef­fi­cace, et pour ce­la il a be­soin de faire re­ve­nir les ca­pi­taux. Sa po­li­tique est certes cho­quante et bru­tale, mais elle n’est pas ir­ra­tion­nelle. Même s’il s’en dé­fend, c’est une po­li­tique dont la ré­sul­tante est un dol­lar plus fort, ce qui pour­rait bien ar­ran­ger les af­faires de l’Eu­rope avec son eu­ro long­temps sur­éva­lué. Pour les mi­lieux d’af­faires, Trump crée certes un cli­mat plus vo­la­til et plus in­cer­tain, mais cer­tai­ne­ment pas hos­tile au bu­si­ness. La dé­ré­gle­men­ta­tion de nom­breux sec­teurs (fi­nance, phar­ma­cie) et la pers­pec­tive d’un plan de re­lance des in­fra­struc­tures sont, au contraire, très bien vues par les en­tre­prises. En flam­bant à plus de 20000 points, l’in­dice Dow Jones ne s’y est pas « trum­pé ». Et l’an­nonce de la re­mise en cause du Dodd-Frank Act a été ac­com­pa­gnée d’une hausse de plus de 5% du cours des grandes banques d’af­faires, telles JP Mor­gan, Mor­gan Stan­ley ou Gold­man Sachs (qui a pla­cé plu­sieurs de ses membres au sein de la nou­velle ad­mi­nis­tra­tion). Der­rière la dé­ma­go­gie et le po­pu­lisme, c’est bien tou­jours le Big Bu­si­ness qui gou­verne au pays de l’Oncle Sam. Et, si elle ne veut pas res­ter à l’écart, l’Eu­rope dés­unie fe­rait bien de re­gar­der son propre nom­bril et se de­man­der com­ment, à son tour, mettre en place des po­li­tiques qui lui évi­te­ront de se lais­ser à nou­veau dis­tan­cer par une « Amé­rique d’abord », certes, mais sur­tout une Amé­rique plus forte de­main. À l’Ame­ri­ca first, il faut ré­pondre par une Eu­rope plus co­hé­rente et plus pro­tec­trice de ses propres in­té­rêts. À cet égard, on peut dou­ter que la vi­sion de ceux qui ap­pellent à dé­man­te­ler l’eu­ro aient bien com­pris la na­ture et l’échelle des en­jeux du nou­vel ordre mon­dial qu’an­nonce la po­li­tique de Mis­ter Trump. Bien au contraire, dans une com­pé­ti­tion ac­crue, l’Eu­rope se­ra d’au­tant plus forte qu’elle sau­ra op­po­ser aux deux im­pé­ria­lismes du xxie siècle, ce­lui des ÉtatsU­nis et ce­lui de la Chine, l’écran pro­tec­teur d’une mon­naie mon­diale, plu­tôt que de se ré­fu­gier dans le re­pli na­tio­na­liste et l’illu­sion de la dé­va­lua­tion. Face au « E plu­ri­bus unum » amé­ri­cain, l’Eu­rope doit re­trou­ver le sens de sa propre de­vise : « Unie dans la di­ver­si­té » . En y ajou­tant le sens de son in­té­rêt com­mun…

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