L’ÉTRANGE VIC­TOIRE d’Em­ma­nuel Ma­cron

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - PAR PHI­LIPPE MA­BILLE DI­REC­TEUR DE LA RÉ­DAC­TION @phma­bille

Dans son livre L’Étrange Dé­faite, où il dé­crit dès l’été 1940 les causes de l’ef­fon­dre­ment de l’ar­mée fran­çaise face à la Blitz­krieg de la Wehr­macht, le grand his­to­rien Marc Bloch, que se plaît par­fois à ci­ter Em­ma­nuel Ma­cron, a cette for­mule qui convient bien à ce que la France vient de vivre ces 23 avril et 7 mai : « Le prin­temps nou­veau de­vra être la chose des jeunes. Sur leurs aî­nés de l’an­cienne guerre, ils pos­sé­de­ront le triste pri­vi­lège de ne pas avoir à se ga­rer de la pa­resse de la vic­toire » . Comme le gé­né­ral De Gaulle, Marc Bloch dé­nonce bien sûr l’in­ca­pa­ci­té, en 19391940, de l’état-ma­jor fran­çais qui, en­fer­mé dans les cer­ti­tudes de la vic­toire de 1918, se montre in­ca­pable de pen­ser et donc de conduire une guerre de mou­ve­ment mo­derne. Em­ma­nuel Ma­cron a em­por­té l’Ély­sée avec l’atout in­com­pa­rable de la jeu­nesse, la sienne, qui fait de lui le plus jeune pré­sident élu de notre his­toire, après Louis-Na­po­léon Bo­na­parte en 1848, et le plus jeune chef d’État des dé­mo­cra­ties (à l’ex­cep­tion de l’Es­to­nie…). Et celle de la jeu­nesse de son en­tou­rage et de ses mi­li­tants, tous re­pré­sen­tants de la gé­né­ra­tion tren­te­naire, op­ti­miste et cos­mo­po­lite, à l’aise dans la mon­dia­li­sa­tion et dans la ré­vo­lu­tion di­gi­tale. Il a me­né une guerre éclair, de mou­ve­ment, au­da­cieuse, n’hé­si­tant pas à prendre des risques comme lors­qu’il est al­lé, au len­de­main du pre­mier tour, ren­con­trer les sa­la­riés de Whirl­pool. Dans un re­por­tage pas­sé sur TF1 ( Les Cou­lisses d’une vic­toire), on le voit dire : « Je ne se­rai ja­mais en sé­cu­ri­té; si vous écou­tez les gens de la sé­cu­ri­té, vous êtes morts. C’est ce qui est ar­ri­vé à Hol­lande. » Cette jeu­nesse qui ose s’in­car­ne­ra sans au­cun doute dans son fu­tur gou­ver­ne­ment et dans les vi­sages des nou­veaux par­le­men­taires qui se­ront élus, en juin, sous l’éti­quette La Ré­pu­blique en marche aux élec­tions lé­gis­la­tives. Cette « France du prin­temps nou­veau » ap­por­te­ra un bol d’air frais sa­lu­taire à une vie po­li­tique fran­çaise qui s’est os­si­fiée sous le quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande, in­ca­pable de conce­voir son propre re­nou­vel­le­ment. Là est le prin­ci­pal chan­ge­ment qui a éton­né le monde : voir cette nou­velle gé­né­ra­tion don­ner, pour la pre­mière fois, un coup d’ar­rêt à la mon­tée des po­pu­lismes en Eu­rope. Lors­qu’Em­ma­nuel Ma­cron sa­lue ses élec­teurs au soir du 7 mai, face à la py­ra­mide du Louvre au son de l’hymne eu­ro­péen ( L’Ode à la joie, de Bee­tho­ven), ce­la a quand même de l’al­lure… Par sa brillante élec­tion, Em­ma­nuel Ma­cron a « ubé­ri­sé » – pour re­prendre une ter­mi­no­lo­gie à la mode – toute la classe po­li­tique fran­çaise, qui a pris en une se­conde, di­manche 7 mai à 20 heures, un im­mense coup de vieux. C’est sa­lu­taire, mais ce n’est qu’un com­men­ce­ment. L’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron ap­pa­raît en ef­fet aus­si comme une « étrange vic­toire », en réa­li­té en­core in­com­plète. C’est une vic­toire, bien sûr, puisque le nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique va s’ins­tal­ler à l’Ély­sée et don­ne­ra de la France l’image d’un pays mo­derne, ou­vert sur le monde et to­lé­rant. C’est mieux que l’in­verse! Mais étrange, parce que si le risque Le Pen semble écar­té pour cinq ans, et si la France conti­nue­ra d’ins­crire son des­tin dans le cadre de l’Union eu­ro­péenne – ce qui éli­mine un élé­ment d’in­cer­ti­tude vi­tal –, rien ne dit qu’Em­ma­nuel Ma­cron dis­po­se­ra en juin d’une ma­jo­ri­té stable pour chan­ger le pays. En fait, rien ne dit, à l’is­sue de cette élec­tion, que le pays est mûr pour chan­ger. C’est la schi­zo­phré­nie fran­çaise : tout chan­ger, pour que rien ne change, en tout cas pour soi-même : dès le len­de­main de son élec­tion, le Front so­cial est al­lé dans la rue pour le ma­ni­fes­ter. Deux Fran­çais sur trois qui se sont ex­pri­més ont certes vo­té pour lui, mais beau­coup, sans doute, l’ont fait par dé­faut, pour faire bar­rage au FN. Et 16 mil­lions d’élec­teurs n’ont pas vou­lu choi­sir, pré­fé­rant l’abs­ten­tion ou le vote blanc ou nul, tan­dis que 10,6 mil­lions de voix se sont por­tées sur Ma­rine Le Pen, soit le plus gros score his­to­rique du Front na­tio­nal. Ce n’est pas le signe d’un pays « en marche », uni der­rière la nou­velle « fi­gure du roi » ou convain­cu par son pro­jet. Non! Em­ma­nuel Ma­cron n’a der­rière lui pour l’ins­tant que la mi­no­ri­té des op­ti­mistes. Ce­la ne suf­fit pas pour réa­li­ser le chan­ge­ment en pro­fon­deur que porte le nou­veau pré­sident, qui veut re­nou­ve­ler la vie po­li­tique avec un pro­gramme qui de­meure très cli­vant. Les ré­sul­tats du pre­mier tour le 23 avril ont ré­vé­lé une France frac­tu­rée en quatre blocs an­ta­go­nistes, don­nant du pays l’image d’un vil­lage gau­lois in­gou­ver­nable. La si­tua­tion est d’au­tant plus in­édite que les deux « par­tis de gou­ver­ne­ment » semblent au bord de l’im­plo­sion, avec une par­tie de leurs cadres ha­bi­tés par la « ten­ta­tion Ma­cron » pour pro­fi­ter du vent de re­nou­veau. Pour le PS, le coup semble mor­tel, l’an­cien Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls, l’a re­con­nu : « Ce par­ti so­cia­liste est mort, il est der­rière nous » , a-t-il lan­cé mar­di 9 mai en se met­tant « en marche » pour ten­ter d’ob­te­nir l’in­ves­ti­ture du par­ti d’Em­ma­nuel Ma­cron. Pour Les Ré­pu­bli­cains, mal­gré de pre­mières dé­fec­tions comme celle de Bru­no Le Maire, et la ten­ta­tion cen­triste, ce n’est pas en­core le cas. Pa­py fait de la ré­sis­tance et si cer­tains « jup- péistes » sont ten­tés, ils pré­fèrent at­tendre un éven­tuel un ac­cord de gou­ver­ne­ment, après les lé­gis­la­tives. Il est tou­te­fois peu pro­bable que la droite, qui tente de re­dé­fi­nir son pro­jet après la dé­faite de Fran­çois Fillon, soit en état d’im­po­ser, avec Fran­çois Ba­roin à sa tête, une co­ha­bi­ta­tion. Signe de sa confu­sion pro­gram­ma­tique, elle vient de rem­pla­cer la hausse de deux points de la TVA par une baisse de 10% de l’im­pôt sur le re­ve­nu… Pour réus­sir com­plè­te­ment son pa­ri, Em­ma­nuel Ma­cron doit par­ve­nir à rem­por­ter au mi­ni­mum 289 dé­pu­tés aux élec­tions lé­gis­la­tives, dans la lo­gique de la Ve Ré­pu­blique qui donne tou­jours une prime ma­jo­ri­taire au pré­sident élu. Mais ce­la semble dif­fi­cile à ima­gi­ner : se­lon un son­dage Ip­sos So­pra-Ste­ria pour France In­fo, 61% des per­sonnes in­ter­ro­gées ne sou­haitent pas qu’Em­ma­nuel Ma­cron ob­tienne une ma­jo­ri­té ab­so­lue à l’As­sem­blée na­tio­nale. Son autre op­tion est de construire à l’is­sue des élec­tions une coa­li­tion à l’al­le­mande, non pas cen­triste, mais cen­trale, au mi­lieu d’un pay­sage po­li­tique nou­veau, entre deux po­pu­lismes : ce­lui d’une nou­velle droite na­tio­na­liste iden­ti­taire an­ti­eu­ro­péenne, que va cher­cher à ras­sem­bler le Front na­tio­nal, et ce­lui d’une gauche ra­di­cale key­né­sia­no-éco­lo-so­cia­liste, in­car­née par JeanLuc Mé­len­chon. Dans ce par­ti cen­tral, pro-eu­ro­péen, fa­vo­rable à une pour­suite de la po­li­tique de l’offre et de ré­formes struc­tu­relles, de l’État et du mar­ché du tra­vail, Em­ma­nuel Ma­cron pré­sident cher­che­ra à pui­ser sa ma­jo­ri­té par­le­men­taire, pour agir vite, tant la si­tua­tion po­li­tique ré­clame du nou­vel exé­cu­tif de l’ef­fi­ca­ci­té et des ré­sul­tats ur­gents. Par chance, le pré­sident pour­rait bien être ai­dé par une conjonc­ture fa­vo­rable. Élu grâce à un in­croyable ali­gne­ment des pla­nètes po­li­tiques en sa fa­veur (em­pê­che­ment de Hol­lande, puis de Fillon), il peut es­pé­rer bé­né­fi­cier, pour en­core douze à dix-huit mois, d’un ali­gne­ment des pla­nètes éco­no­miques : taux d’in­té­rêt bas, prix du pé­trole bon mar­ché, eu­ro-com­pé­ti­tif. Le nou­veau pré­sident bé­né­fi­cie d’un en­vi­ron­ne­ment plus que pro­pice, mais sans état de grâce, il faut qu’il ap­porte ra­pi­de­ment à la France en co­lère la preuve qu’une dose de li­bé­ra­lisme + un soup­çon de prag­ma­tisme + beau­coup de dé­ter­mi­na­tion pour agir, ce­la marche. Avec en sus un sou­tien en­core hy­po­thé­tique, certes, de l’Al­le­magne – dont on es­père en­fin qu’elle pas­se­ra au ti­roir­caisse pour re­lan­cer l’Eu­rope par un grand plan d’in­ves­tis­se­ment –, il y a peut-être, en­fin, des rai­sons d’es­pé­rer que le « prin­temps nou­veau » soit ce­lui d’un re­nou­veau.

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