MA­CRON-MER­KEL

UNE REN­CONTRE DÉ­CI­SIVE POUR L’EU­ROPE ?

La Tribune Hebdomadaire - - LA UNE - FLO­RENCE AU­TRET À BRUXELLES @Flo­ren­ceAu­tret

Lui pré­sident, son pre­mier ap­pel té­lé­pho­nique se­rait pour An­ge­la Mer­kel. Ain­si l’avait pro­mis le can­di­dat Ma­cron. On n’en at­ten­dait pas moins de ce­lui qui a pla­cé toute sa cam­pagne sous le signe d’une re­lance du pro­jet eu­ro­péen et de l’ami­tié fran­co-al­le­mande au point de te­nir son grand dis­cours de cam­pagne sur l’Eu­rope… à Ber­lin, le 10 jan­vier, de­vant le pu­blic conquis d’avance de l’uni­ver­si­té Hum­boldt. Deux mois plus tard, il en­gran­geait non pas le sou­tien mais au moins la fa­veur d’être re­çu par la chan­ce­lière. Son an­cien ho­mo­logue au mi­nis­tère de l’Éco­no­mie, le so­cial­dé­mo­crate Sig­mar Ga­briel, alors en­core pré­sident du SPD, n’avait quant à lui pas hé­si­té à s’af­fran­chir de toute loyau­té par­ti­sane en le sou­te­nant… alors même que Be­noît Ha­mon était le can­di­dat of­fi­ciel du par­ti so­cia­liste. Pour fi­nir, la frayeur sus­ci­tée par l’« hy­po­thèse Le Pen » avait ame­né pra­ti­que­ment toute la classe po­li­tique al­le­mande à es­pé­rer son suc­cès. Au­ra-t-il pour au­tant la tâche plus fa­cile quand il s’agi­ra d’en­ta­mer des dis­cus­sions avec celle qui do­mine de­puis douze ans la po­li­tique eu­ro­péenne et pour­rait bien réus­sir l’ex­ploit d’en­chaî­ner à la fin de l’an­née un cin­quième man­dat de chan­ce­lière ? Certes, l’alerte po­pu­liste en France donne des armes à Em­ma­nuel Ma­cron pour exi­ger une ré­forme de l’Eu­rope et du fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique en zone eu­ro. Mais avec l’Al­le­magne, ce n’est pas aus­si simple.

DON­NER DES GAGES PLU­TÔT QUE D’USER DE LA LÉ­GI­TI­MI­TÉ DE L’ÉLEC­TION

Au lieu d’éta­blir un rap­port de force ex ante comme l’avait ten­té Jean-Luc Mé­len­chon avec son « plan B » de sor­tie de la France de la zone eu­ro, ou, sur un re­gistre moins fron­tal, Be­noît Ha­mon avec son « trai­té pour la dé­mo­cra­ti­sa­tion de la zone eu­ro », Em­ma­nuel Ma­cron a pré- fé­ré pro­mettre qu’il re­char­ge­rait dans un pre­mier temps son cré­dit po­li­tique au­près de ses par­te­naires. « Nous, Fran­çais, de­vons res­tau­rer la confiance avec les Al­le­mands en fai­sant des ré­formes sé­rieuses », avait-il dé­cla­ré à Ber­lin. Le pré­sident a donc dé­li­bé­ré­ment dé­ci­dé de ne pas user de la lé­gi­ti­mi­té du suf­frage uni­ver­sel pour en­trer dans le jeu di­plo­ma­tique fran­co-al­le­mand, et à com­men­cer par don­ner des gages. On peut le com­prendre. Son pré­dé­ces­seur Fran­çois Hol­lande s’y était ris­qué, de­man­dant avant son élec­tion en 2012 un grand plan de re­lance eu­ro­péen et une re­né­go­cia­tion des trai­tés, qui, ni l’un ni l’autre, n’ont abou­ti.

UNE RÉ­FORME DE LA ZONE EU­RO ?

Em­ma­nuel Ma­cron a donc des rai­sons de re­dou­ter d’al­ler à Ber­lin af­fu­blé de ce qui ne man­que­ra pas d’être pré­sen­té par cer­tain en France comme la pro­messe d’une po­li­tique d’aus­té­ri­té. Une pos­ture dé­li­cate pour le pré­sident de la Ré­pu­blique dans le cli­mat d’eu­ros­cep­ti­cisme am­biant, alors qu’on ignore en­core à quoi pour­rait res­sem­bler sa ma­jo­ri­té de gou­ver­ne­ment à l’As­sem­blée na­tio­nale. Ex­pri­mé lui aus­si pen­dant la cam­pagne, le sou­hait d’une ré­duc­tion de l’ex­cé­dent bud­gé­taire al­le­mand, qui ne peut pas­ser que par une aug­men­ta­tion des dé­penses à Ber­lin, semble dif­fi­cile à réa­li­ser à court terme : la « flexi­bi­li­té » de la Com­mis­sion eu­ro­péenne à l’égard du « sur­plus » al­le­mand a pour contre­par­tie sa sou­plesse vis-à-vis des dé­fi­cits fran­çais. Et une al­liance au Sud semble dif­fi­cile alors que l’Es­pagne est à nou­veau di­ri­gée par la droite et que l’Ita­lie, plus fra­gile que ja­mais, se pré­pare à de nou­velles élec­tions au dé­but de 2018. Fi­dèle à sa lo­gique, le mi­nistre CDU des fi­nances Wolf­gang Schäuble a in­sis­té jus­qu’à pré­sent sur un sur­croît d’« au­to­ma­ti­ci­té », au­tre­ment dit de dé­po­li­ti­sa­tion du contrôle des bud­gets na­tio­naux et des éven­tuels trans­ferts fi­nan­ciers sup­plé­men­taires entre membres de la zone eu­ro qui pour­raient être fa­ci­li­tés par la créa­tion d’un bud­get com­mun pour les Dix-Neuf. Le dé­bat sur les deux pro­po­si­tions phares du can­di­dat Ma­cron, la créa­tion d’un poste de mi­nistre des fi­nances et celle d’un par­le­ment de la zone eu­ro, reste très ou­vert et pren­dra cer­tai­ne­ment des mois à mû­rir, une fois le nou­veau gou­ver­ne­ment en place à Ber­lin. Signe que tout n’est pas fi­gé de l’autre cô­té du Rhin, une pé­ti­tion en ligne ré­cem­ment lan­cée par deux élus Verts – dont le dé­pu­té eu­ro­péen Sven Gie­gold, et sou­te­nue par des uni­ver­si­taires, des lea­ders syn­di­caux ou d’an­ciens res­pon­sables po­li­tiques so­ciaux-dé­mo­crates – de­mande ex­pli­ci­te­ment à te­nir compte des craintes d’hé­gé­mo­nie al­le­mande ex­pri­mées pen­dant la cam­pagne élec­to­rale fran­çaise, et de sai­sir la chance de l’ar­ri­vée d’un pré­sident pro­eu­ro­péen en France pour consen­tir à une ré­forme en pro­fon­deur de la zone eu­ro. Voi­là qui place le pré­sident de­vant un di­lemme : dans la cam­pagne élec­to­rale al­le­mande va-t-il dé­ci­der de jouer la neu- tra­li­té, de prendre ou­ver­te­ment par­ti pour ceux, so­ciaux-dé­mo­crates et Verts, qui se montrent plus ré­for­mistes, et fe­ront cam­pagne contre le par­ti de la chan­ce­lière, ou en­ta­mer des dis­cus­sions avec celle-ci, comme si de rien n’était.

DÉ­LI­CATE CONCUR­RENCE ENTRE PA­RIS ET FRANCFORT

Autre su­jet brû­lant et urgent : les ef­fets du Brexit sur la concur­rence entre les places fi­nan­cières de Pa­ris et de Francfort. Ber­lin a dé­jà de­man­dé à dé­pla­cer l’Au­to­ri­té ban­caire eu­ro­péenne, qui ne pour­ra res­ter à Londres, dans la ca­pi­tale du Land de Hesse, éga­le­ment siège de BCE. La place de Pa­ris est vent de­bout contre ce pro­jet. Mais le gou­ver­ne­ment Hol­lande s’étant dé­jà lan­cé dans une cam­pagne pour ins­tal­ler à Lille l’Agence eu­ro­péenne du mé­di­ca­ment, éga­le­ment ap­pe­lée à quit­ter Londres, le pro­chain gou­ver­ne­ment de­vra ra­pi­de­ment prendre po­si­tion sur la ques­tion, main­te­nant que la né­go­cia­tion du Brexit est lan­cée. En­fin, à l’ins­tar de Fran­çois Hol­lande, qui avait trou­vé avec la chan­ce­lière un ter­rain d’en­tente fruc­tueux pour ten­ter de ge­ler le conflit ukrai­nien, le pré­sident Ma cr o n se­ra vite confron­té à la né­ces­si­té d’oeu­vrer à la conver­gence des in­té­rêts di­plo­ma­tiques et stra­té­giques avec sa par­te­naire. Sa pre­mière vi­site à Ber­lin, an­non­cée pour les tout pro­chains jours, pré­cé­de­ra de peu le som­met de l’Otan à Bruxelles, le 25 mai, en pré­sence des pré­si­dents amé­ri­cain et russe, Do­nald Trump et Vla­di­mir Pou­tine.

Ma­cron va-t-il prendre po­si­tion dans la cam­pagne al­le­mande ?

La chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel a eu le 7 mai au soir un échange té­lé­pho­nique « très cha­leu­reux » avec Em­ma­nuel Ma­cron « pen­dant en­vi­ron dix mi­nutes », a in­di­qué l’en­tou­rage du pré­sident.

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