la dé­fense Ce que l’IA va chan­ger dans…

Ce que l’IA change dans la dé­fense

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO - MI­CHEL CABIROL @mca­bi­rol

Ce n’est pas l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle qui va ap­puyer sur le bou­ton pour en­clen­cher un tir

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est dé­jà om­ni­pré­sente sur les théâtres d’opé­ra­tion. Conju­guée à la ro­bo­tique, elle peut en­gen­drer les fa­meux ro­bots tueurs. Comment faire en sorte que la res­pon­sa­bi­li­té hu­maine de­meure la règle ?

Qui n’a ja­mais vu un des films de la cé­lèbre sa­ga Ter­mi­na­tor des an­nées 1980, où le sys­tème « in­tel­li­gent » Sky­net dé­clenche l’apo­ca­lypse nucléaire ? Bien­ve­nue dans la réa­li­té, car l’hu­ma­ni­té y est ou presque. Tech­no­lo­gi­que­ment, la pre­mière gé­né­ra­tion de ro­bots tueurs, ap­pe­lés Sa­la (Sys­tèmes d’armes lé­taux au­to­nomes), est tes­tée en se­cret dans cer­taines ar­mées… et est même par­fois dé­jà en ser­vice. Ain­si, la Co­rée du Sud « em­ploie » de­puis maintenant trois ans plu­sieurs ro­bots tueurs (SGR-A1), bar­dés de cap­teurs, le long de la zone dé­mi­li­ta­ri­sée qui la sé­pare de la Co­rée du Nord. Dé­ve­lop­pés par Sam­sung, ces en­gins prennent seuls la dé­ci­sion d’en­clen­cher leurs armes pour pro­té­ger la fron­tière sud-co­réenne. Pour au­tant, sauf rup­ture tech­no­lo­gique ma­jeure, les armes to­ta­le­ment au­to­nomes ne de­vraient pas voir le jour avant vingt à trente ans, es­time pour sa part le Se­cré­ta­riat gé­né­ral de la dé­fense et de la sé­cu­ri­té na­tio­nale (SGDSN) dans son ou­vrage Chocs fu­turs. Les États-Unis, qui consacrent en­vi­ron 5 mil­liards de dol­lars chaque an­née à des sys­tèmes de drones dans leur bud­get de la dé­fense, en sont proches. Ac­tuel­le­ment, des drones vo­lant en es­saim sont à l’es­sai avec des perspectives opé­ra­tion­nel les pro­met­teuses. Ai ns i , en oc­tobre 2016, trois chas­seurs F-18 ont lar­gué à grande vi­tesse 103 mini-drones, qui ont en­suite évo­lué en es­saim, mettant en oeuvre un pro­ces­sus de dé­ci­sion col­lec­tive ayant conduit à des adap­ta­tions de la for­ma­tion en vol. En 2025, l’ob­jec­tif af­fi­ché par les mi­li­taires russes est d’em­ployer plus de 30 % de sys­tèmes d’armes au­to­nomes et se­mi-au­to­nomes.

DA­VAN­TAGE D’AU­TO­NO­MIE POUR LES SYS­TÈMES DÉ­FEN­SIFS

Si la Co­rée du Sud a of­fi­ciel­le­ment fran­chi le mur sans états d’âme, les autres na­tions se font plus dis­crètes. Mais tous les pays pro­duc­teurs d’ar­me­ment (États-Unis, Rus­sie, Chine, France, Grande-Bre­tagne, Israël...) pro­posent au­jourd’hui des sys­tèmes d’armes, y com­pris lé­taux, in­té­grant des ro­bots ou des sys­tèmes au­to­nomes (sui­vi de ter­rain au­to­ma­tique pour avions de com­bat, sys­tèmes de dé­fense an­ti­aé­rienne et an­ti-mis­sile, mis­siles de croi­sière ou « rô­deurs », tor­pilles, sys­tèmes d’au­to­dé­fense de pla­te­formes de com­bat, mines ma­rines). La mi­nistre des Ar­mées, Flo­rence Par­ly, a confir­mé dans une in­ter­view ac­cor­dée à La Tri­bune (13 avril) que l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est dé­jà sur les champs de ba­taille. D’une fa­çon gé­né­rale, les sys­tèmes dé­fen­sifs sont do­tés d’une plus large au­to­no­mie que les sys­tèmes of­fen­sifs, pour les­quels l’ou­ver­ture du feu reste sou­mise à l’au­to­ri­sa­tion d’un opé­ra­teur (drone de re­con­nais­sance ar­mé, drone de com­bat…).

PRISE DE CONSCIENCE MON­DIALE

Jus­qu’où l’homme ira-t-il en conju­guant ro­bo­tique et in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ? Les ro­bots tueurs in­quiètent de plus en plus dans le monde. À juste titre. Dans un tweet, le mil­liar­daire Elon Musk, pro­prié­taire de Spa­ceX et de Tes­la, a for­cé le trait il y quelques mois : « Se­lon moi, la concur­rence in­ter­na­tio­nale pour la su­pé­rio­ri­té en ma­tière d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se­ra presque cer­tai­ne­ment la cause d’une troi­sième guerre mon­diale. » Sur le plan éco­no­mique, le mar­ché de la ro­bo­tique mi­li­taire était éva­lué à 3,2 mil­liards de dol­lars par an en 2014, il de­vrait at­teindre 10,2 mil­liards de dol­lars par an en 2021, se­lon une étude de Win­terG­reen Re­search. Les in­quié­tudes ont pro­vo­qué une prise de conscience mon­diale. Les Sa­la res­pec­te­ront-ils à l’ave­nir le droit international hu­ma­ni­taire et le droit de la guerre? Sous l’im­pul­sion de la France, l’ONU or­ga­nise une ren­contre an­nuelle sur les Sa­la. Ain­si, pen­dant une semaine, les re­pré­sen­tants de plus de 70 États et de la société ci­vile ont dis­cu­té dé­but avril, aux Na­tions unies, à Ge­nève, de la com­po­sante hu­maine dans le cadre de l’uti­li­sa­tion des ro­bots tueurs, des as­pects de l’in­ter­ac­tion homme-ma­chine, mais aus­si du dé­ve­lop­pe­ment, du dé­ploie­ment et de l’em­ploi de tech­no­lo­gies émer­gentes, dans le do­maine des Sa­la. Mais la pers­pec­tive d’un trai­té ré­gis­sant les armes au­to­nomes semble en­core loin­taine. Pour­quoi un État fait-il de la recherche dans un do­maine comme la dé­fense? Il le fait à des fins de sou­ve­rai­ne­té : pour s’as­su­rer une su­pé­rio­ri­té tech­no­lo­gique, donc opé­ra­tion­nelle, et être ca­pable de ré­pondre à une évo­lu­tion des me­naces.

L’HOMME TOU­JOURS DANS LA BOUCLE

En France, tra­vaille-t-on sur des ro­bots tueurs? Of­fi­ciel­le­ment, non. « J’y suis ca­té­go­ri­que­ment op­po­sé, a d’ailleurs ré­cem­ment ex­pli­qué Em­ma­nuel Ma­cron lors de la pré­sen­ta­tion de son plan sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Car je pense qu’il faut tou­jours une res­pon­sa­bi­li­té et une re­con­nais­sance de res­pon­sa­bi­li­té. » Et Flo­rence Par­ly de pré­ci­ser : « Ce n’est pas l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle qui va ap­puyer sur le bou­ton pour en­clen­cher un tir. Il est vrai­ment es­sen­tiel de le rap­pe­ler. Nous ne sommes pas en train de fa­bri­quer des ro­bots tueurs, mais nous sommes en train d’es­sayer de ti­rer le meilleur par­ti de don­nées qui se­ront de plus en plus nombreuses et dont nous sa­vons que l’in­tel­li­gence hu­maine ne pour­ra pas, à elle seule, en ti­rer tout le sens. » La ro­bo­tique n’est plus une fiction, elle se­ra de plus en plus in­con­tour­nable sur un théâtre d’opé­ra­tions, qu’il soit ter­restre, aérien, na­val et sous-marin, surtout face à des me­naces de mis­siles hy­per­vé­loces. Car, comme on le rap­pelle à la di­rec­tion gé­né­rale de l’ar­me­ment (DGA), « les ro­bots ouvrent un champ des pos­sibles bien su­pé­rieur à ce que l’homme sait faire au­jourd’hui ». Ils peuvent donc par­fai­te­ment s’ins­crire dans la doc­trine des 3D ( dir­ty, dull and dan­ge­rous, soit en fran­çais : pé­nible, sale et dan­ge­reux). Pour l’heure, la DGA tra­vaille sur la maî­trise des in­ter­ac­tions hom­me­ma­chine. « On vou­dra tou­jours gar­der l’homme dans la boucle, avait d’ailleurs ex­pli­qué en 2016 lors du Pa­ris Air Fo­rum la di­rec­trice de la stra­té­gie de la DGA, Ca­ro­line Laurent. On ne va pas com­plè­te­ment s’en dé­faire. Mais quel se­ra l’équilibre ? Où se­ra l’homme? Le garde-t-on juste pour la su­per­vi­sion ou doit-il être au plus près du théâtre? » En tout cas, le monde de la dé­fense a un be­soin de mieux maî­tri­ser ces do­maines, qui viennent plu­tôt du ci­vil. Faut-il al­ler plus loin? « Il existe au­jourd’hui un dé­bat qui est lé­gi­time : est-ce qu’on peut mettre sur le ter­rain des sys­tèmes qui vont conti­nuer leur ap­pren­tis­sage dans l’en­vi­ron­ne­ment opé­ra­tion­nel ? » s’est in­ter­ro­gée Flo­rence Par­ly. « Il y a de nombreux avan­tages à étu­dier au moins cette piste-là sur des fonc­tions qui ne mettent pas en jeu la chaîne de mis­sion et en­core moins la chaîne de feu, pour­suit-elle. Par exemple, dans le do­maine de la main­te­nance pré­dic­tive, ces sys­tèmes peuvent se nour­rir de l’en­vi­ron­ne­ment qui en­toure nos ap­pa­reils en mis­sion. » En outre, à l’ho­ri­zon de 2030, des pro­grammes d’es­sais d’in­ter­faces cer­veau-ma­chine se­ront également étu­diés en France, es­time le SGDSN. « Les uti­li­sa­tions au sein de nos forces ar­mées en de­hors de ces es­sais res­te­ront li­mi­tées soit à un usage thé­ra­peu­tique, soit à un em­ploi par une po­pu­la­tion mi­li­taire res­treinte, sur de courtes du­rées, de dis­po­si­tifs non in­va­sifs aug­men­tant les ca­pa­ci­tés sen­so­rielles », pré­cise le SGDSN. La guerre du fu­tur est dé­jà bien là.

Des drones sont uti­li­sés par les forces fran­çaises en Afrique dans l’opé­ra­tion Bar­khane.

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