Pétrole : l’en­jeu du prix du ba­ril

Pour me­ner à bien son plan de chan­ge­ment de mo­dèle éco­no­mique dé­fi­ni par Vi­sion 2030, l’Ara­bie saou­dite a un im­pé­ra­tif be­soin d’avoir une vi­si­bi­li­té sur le prix du ba­ril sur un mar­ché pé­tro­lier qui a chan­gé de pa­ra­digme.

La Tribune Hebdomadaire - - ÉDITO -

Pour éta­blir son budget an­nuel, dont les re­ve­nus dé­pendent à plus de 90 % des ventes de pétrole, l’Ara­bie saou­dite se base sur un prix théo­rique du ba­ril. Pour l’exer­cice 2018, « il est de 80 dol­lars le ba­ril », in­dique un dé­pu­té saou­dien, membre de la Com­mis­sion de l’éco­no­mie et de l’éner­gie. Au re­gard des prix ac­tuels, un dé­fi­cit pu­blic est à pré­voir, comme les an­nées pré­cé­dentes. Une si­tua­tion que le royaume ne peut ré­pé­ter chaque an­née sans fra­gi­li­ser le pays. Mais pré­voir l’évo­lu­tion des cours est un exer­cice dif­fi­cile. Le prix moyen du pa­nier de l’Opep (moyenne des prix des bruts ven­dus par les pays membres) s’af­fi­chait à 109,45 dol­lars en 2012. En 2015, il avait chu­té à 49,49 dol­lars. En 2017, il est re­mon­té à 51,85 dol­lars, grâce à l’ac­cord de li­mi­ta­tion de la pro­duc­tion de l’Opep et d’autres pays comme la Rus­sie, effectif de­puis dix-huit mois.

DE LA RA­RE­TÉ À L’ABONDANCE

Ce cri­tère du prix est de­ve­nu une vé­ri­table ob­ses­sion pour les pays pro­duc­teurs, en rai­son du chan­ge­ment de pa­ra­digme sur le mar­ché pé­tro­lier. On est pas­sé d’un âge de la ra­re­té, où le prix dé­pen­dait du coût de pro­duc­tion mar­gi­nal, à ce­lui de l’abondance. La ques­tion n’est plus quand le « peak oil » ad­vien­dra mais plu­tôt quand at­tein­drons­nous le « pic de la de­mande »? Ce chan­ge­ment de pa­ra­digme a été fa­vo­ri­sé par plu­sieurs fac­teurs, ar­ti­cu­lés au­tour de la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique qui pousse à dé­car­bo­ner l’éco­no­mie: ef­fi­cience éner­gé­tique, po­li­tique pu­blique en fa­veur des éner­gies re­nou­ve­lables, dé­ve­lop­pe­ment de la voi­ture élec­trique… Dans le même temps, l’offre pé­tro­lière a aug­men­té avec la ré­vo­lu­tion du « fra­cking » aux États-Unis, où la pro­duc­tion de­vrait at­teindre 10,7 mil­lions de ba­rils par jour (mbj) en 2018 et 12 mbj à la fin de 2019, se­lon le dé­par­te­ment de l’Éner­gie amé­ri­cain (DoE). Pour au­tant, aver­tissent dans une étude deux éco­no­mistes, Spen­cer Dale (BP) et Bas­sam Fat­touh (The Ox­ford Ins­ti­tute for Ener­gy Stu­dies), il est très dif­fi­cile de pré­voir avec as­su­rance quand au­ra lieu le « pic de la de­mande », qui ne se­ra pas sy­no­nyme à leurs yeux de baisse ra­pide des be­soins en hy­dro­car­bures. En re­vanche, ce nou­veau pa­ra­digme si­gni­fie pour les pays ex­por­ta­teurs de pétrole que les beaux jours de la rente sont bien fi­nis. La ré­forme de l’éco­no­mie par la di­ver­si­fi­ca­tion doit être dé­sor­mais une priorité de leurs agen­das. Si l’Ara­bie saou­dite l’a com­pris, d’autres non, à l’exemple du Ve­ne­zue­la, qui n’in­ves­tit plus dans son in­dus­trie pé­tro­lière de­puis des an­nées à tel point que la pro­duc­tion y est pas­sée de 2,4 mbj à 1,4 mbj. C’est tout le contraire pour Sau­di Aram­co, qui n’a eu de cesse d’investir pour amé­lio­rer l’ef­fi­ca­ci­té de son ou­til in­dus­triel, par exemple en uti­li­sant les na­no­tech­no­lo­gies. Cette nou­velle vi­sion du mar­ché mo­di­fie par ailleurs l’ap­proche éco­no­mique des ré­serves pé­tro­lières prou­vées. À quoi bon conser­ver dans le sol un ac­tif qui re­pré­sen­tait au­pa­ra­vant l’as­su­rance d’un bé­né­fice fu­tur, no­tam­ment pour les pro­chaines gé­né­ra­tions ? N’est-il pas plus pro­fi­table d’ex­traire et de vendre au­jourd’hui, quitte à le faire à un prix bas, pour fi­nan­cer au plus tôt des in­ves­tis­se­ments dans des ac­ti­vi­tés qui vont gé­né­rer des re­ve­nus?

NOU­VELLES RE­CETTES

En réa­li­té, ce n’est pas si simple. Et c’est tout l’en­jeu ac­tuel pour l’Ara­bie saou­dite. En ef­fet, « les pro­duc­teurs à bas coûts ne sont pas les mieux pla­cés pour aug­men­ter leur part de mar­ché puis­qu’il faut ajou­ter les coûts so­ciaux. En re­vanche, des pays pro­duc­teurs avec des coûts de pro­duc­tion plus éle­vés mais avec des coûts so­ciaux moindres, comme le Royaume-Uni et le Ca­na­da, sont dans une si­tua­tion plus fa­cile pour aug­men­ter leurs parts de mar­ché », ex­pliquent Spen­cer Dale et ­Bas­sam Fat­touh. Le coût so­cial est la dif­fé­rence entre le prix du ba­ril qui per­met d’équi­li­brer le budget et le prix réel du ba­ril. Or ce­lui-ci a bien pro­gres­sé de­puis l’an­née der­nière : il a qua­si­ ment dou­blé pour s’éta­blir ces der­niers jours au-des­sus des 73 dol­lars pour le pa­nier de l’Opep. L’Ara­bie saou­dite en­tend faire bais­ser la part de ce coût so­cial pour pou­voir ac­cep­ter des cours du ba­ril plus faibles, c’est ce qui lui per­met­tra de ré­duire sa dé­pen­dance. C’est un pro­ces­sus qui va prendre plu­sieurs an­nées. Le royaume a com­men­cé à le faire en créant de nou­velles re­cettes, no­tam­ment avec l’ins­tau­ra­tion d’une TVA, et en sup­pri­mant les sub­ven­tions à l’es­sence ou au lo­ge­ment. Pa­ral­lè­le­ment, le pro­ces­sus de « dé­car­bo­na­tion » de l’éco­no­mie mon­diale va prendre un cer­tain temps. Dans ses scé­na­rios, l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie (AIE) pré­voit que dans les vingt pro­chaines an­nées la de­mande mon­diale se­ra en­core d’au moins 80 mbj. Certes, c’est moins que les 99,5 mbj qu’elle an­ti­cipe cette an­née, soit 1,5 mbj sup­plé­men­taires par rap­port à 2017, mais ce­la laisse pour plu­sieurs dé­cen­nies des pers­pec­tives de re­ve­nus ré­cur­rentes pour l’Arabe saou­dite. D’au­tant que cette de­mande va bé­né­fi­cier d’une hausse du sec­teur de la pé­tro­chi­mie, qui trans­forme le pétrole en ma­tières plas­tiques, en fibres tex­tiles, en cos­mé­tiques, ou en­core en mé­di­ca­ments. L’Agence pré­voit que cette ac­ti­vi­té in­dus­trielle va ab­sor­ber à l’ave­nir un quart de la pro­duc­tion de pétrole.

BAISSES DE PRO­DUC­TION

Par ailleurs, il y a les aléas géo­po­li­tiques ou na­tu­rels. Ain­si, la Li­bye pro­duit au­tour de 400 000 b/j, un ni­veau sans com­mune me­sure avec les 1,6 mbj d’avant la chute de Kadha­fi. Quand au Ve­ne­zue­la, il fau­dra des an­nées avant qu’il puisse re­ve­nir à ses ni­veaux d’an­tan. Et la pro­bable fu­ture baisse des ex­por­ta­tions de l’Iran, si les États-Unis im­posent les sanc­tions an­non­cées après leur re­trait de l’ac­cord sur le nu­cléaire, est de na­ture à sou­te­nir les cours. Quant à la pro­duc­tion du pétrole de schiste aux États-Unis, Spen­cer Dale et Bas­sam Fat­touh en re­la­ti­visent l’im­pact. « Il est pos­sible que cette pro­duc­tion aug­mente dans les vingt pro­chaines an­nées. Mais elle res­te­ra lar­ge­ment in­suf­fi­sante pour ali­men­ter la de­mande du­rant les vingt pro­chaines an­nées », as­su­ren­tils. Se­lon ces ex­perts, l’évo­lu­tion des cours pour les vingt à trente pro­chaines an­nées re­flé­te­ra le prix du coût de pro­duc­tion ma­jo­ré du prix so­cial des pays ex­por­ta­teurs. Aus­si, l’Ara­bie saou­dite, en tant que pre­mier pro­duc­teur po­ten­tiel et ex­por­ta­teur mon­dial, avec 9,9 mbj, et une ca­pa­ci­té dis­po­nible lui per­met­tant de mettre ra­pi­de­ment 2,12 mbj sup­plé­men­taires pour pal­lier toute per­tur­ba­tion de l’offre mon­diale, a toutes les cartes en main pour af­fir­mer son rôle de lea­der du mar­ché pé­tro­lier, et ce, bien après 2030.

Des pers­pec­tives d’en­core plu­sieurs dé­cen­nies de re­ve­nus pé­tro­liers

Le com­plexe pé­tro­lier de Ma­ni­fa. Le royaume n’est pas près de perdre son lea­der­ship sur le mar­ché pé­tro­lier.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.