"Il faut un new deal eu­ro­péen face aux GAFA" Oli­vier Si­chel

La Tribune Toulouse (Edition Quotidienne) - - SOMMAIRE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ANAIS CHE­RIF ET PHI­LIPPE MABILLE

Il mène le com­bat de­puis plus de trois ans contre la « co­lo­ni­sa­tion de l'Eu­rope » par les Gafa (Google, Apple, Fa­ce­book et Ama­zon).An­cien de Wa­na­doo, in­ves­tis­seur dans l'éco­no­mie nu­mé­rique et l'e-com­merce, Oli­vier Si­chel a créé la Di­gi­tal New Deal Foun­da­tion pour pous­ser les pou­voirs pu­blics à exer­cer leur de­voir de ré­gu­la­teur. De­ve­nu nu­mé­ro 2 de la CDC, il ex­pose les élé­ments d'un « new deal » eu­ro­péen avec les géants amé­ri­cains du nu­mé­rique.

LA TRI­BUNE - La mise en cause de l'ex­cès de puis­sance voire des dé­rives des Gafa s'ac­cé­lère : avec le scan­dale Cam­bridge Ana­ly­ti­ca, qui oblige Fa­ce­book à s'ex­cu­ser et à cher­cher des ré­ponses sur le res­pect de la vie pri­vée ; avec la taxa­tion for­fai­taire du chiffre d'af­faire des géants du nu­mé­rique par Bruxelles ; ou avec les en­quêtes des au­to­ri­tés de la concur­rence eu­ro­péenne sur Google. Sommes-nous à un tour­nant ?

OLI­VIER SI­CHEL -

Oui je l'es­père et j'al­lais dire : en­fin...! Il était plus que temps. J'ai créé la Fon­da­tion Di­gi­tal New Deal il y a trois ans pour pro­vo­quer cette prise de conscience. Pour nous, le nu­mé­rique a ces­sé de n'être qu'un sec­teur pour de­ve­nir une force de trans­for­ma­tion de l'en­semble des ac­ti­vi­tés hu­maines. Les ef­fets d'échelle propres à l'éco­no­mie nu­mé­rique fa­vo­ri­sant une lo­gique de « win­ner takes all », ce mou­ve­ment s'est ac­com­pa­gné de l'émer­gence de grandes en­tre­prises struc­tu­rantes sou­vent re­grou­pées sous le nom de pla­te­formes, comme pour mieux sou­li­gner leur rôle uni­ver­sel­le­ment cen­tral dans le ré­amé­na­ge­ment de la chaîne de va­leur de nom­breux sec­teurs éco­no­mique. Les Gafa (Google, Apple, Fa­ce­book et Ama­zon) pèsent à eux seuls en Bourse près de 3 000 mil­liards de dol­lars, ce qui en fait une puis­sance com­pa­rable à des États. Cette re­com­po­si­tion di­gi­tale a re­mis en cause les équi­libres concur­ren­tiels, éco­no­miques et géo­po­li­tiques mon­diaux. Les États-Unis bé­né­fi­cient d'une hé­gé­mo­nie cer­taine sur les ac­teurs de cette trans­for­ma­tion, ta­lon­nés par les grandes zones d'émer­gence que sont l'Asie et l'Amé­rique du Sud. Avec seule­ment 2 % de la ca­pi­ta­li­sa­tion mon­diale des en­tre­prises nu­mé­riques, l'Eu­rope se re­trouve re­lé­guée au rang de té­moin de la ré­vo­lu­tion di­gi­tale, de simple ré­ser­voir de consom­ma­teurs pro­duc­teurs pas­sifs de don­nées per­son­nelles -, aban­don­nant son sort aux mains de pla­te­formes ex­tra-eu­ro­péennes de di­men­sion mon­diale. Si l'ac­tuelle ré­par­ti­tion des forces laisse craindre une féo­da­li­sa­tion éco­no­mique du Vieux Conti­nent, elle sou­lève éga­le­ment d'autres ques­tions aux­quelles il est im­pé­ra­tif de ré­pondre si l'on ne veut pas dé­lé­guer l'éla­bo­ra­tion de notre fu­tur nu­mé­rique aux seules pla­te­formes do­mi­nantes.

C'est sur la base de ce constat que vous avez créé un think tank dé­dié à ces en­jeux ?

La note fon­da­trice de la Fon­da­tion fai­sait dé­jà le constat que l'Eu­rope était en re­tard et en voie de co­lo­ni­sa­tion en ma­tière de nu­mé­rique. On avait ana­ly­sé tous les grands pans de l'éco­no­mie nu­mé­rique pour mon­trer à quel point nous sommes com­plè­te­ment dé­pas­sés dans tous les sens du terme. L'Eu­rope n'a pas su créer de grande pla­te­forme mon­diale com­pa­rable à Fa­ce­book ou Lin­kedIn, ni de « mar­ket­place » com­pa­rable à Ama­zon, qui est un géant face aux ac­teurs lo­caux comme Pri­ce­mi­nis­ter. Google do­mine le search, avec 97 % de parts de mar­ché en Eu­rope dans les mo­teurs de re­cherche. Aux États-Unis, il y a en­core une concur­rence dans le search avec Mi­cro­soft et Ya­hoo mais ils ont ces­sé d'in­ves­tir en Eu­rope tant Google est de­ve­nu puis­sant. En­fin, il y a le duo­pole des sys­tèmes d'ex­ploi­ta­tion des smart­phones, Apple avec iOS et Google en­core avec An­droid. Sur les édi­teurs de lo­gi­ciels, les seuls ac­teurs mon­diaux en Eu­rope sont SAP et Das­sault Sys­tèmes qui ne jouent pas dans la même ca­té­go­rie qu'Oracle ou Mi­cro­soft. Sur les fa­bri­cants de ter­mi­naux, l'Eu­rope a per­du la ba­taille alors que la norme GSM, qui veut dire Groupe spé­cial mo­bile, a été in­ven­tée par la France, à Lan­nion, dans les la­bo­ra­toires du Cnet. Sa­gem a dis­pa­ru en 2005 et No­kia a aban­don­né ce mé­tier de fa­bri­cant de ter­mi­naux mo­biles. Donc, sur la 4G et de­main la 5G, nous sommes ab­sents. Cô­té grands équi­pe­men­tiers, on avait Al­ca­tel, Erics­son, No­kia, il ne reste plus que des ac­teurs af­fai­blis. Sur les se­mi-conduc­teurs, Qual­comm, Broad­com, In­tel sont amé­ri­cains. En com­pa­rai­son, nos ac­teurs sont en­core beau­coup trop pe­tits. À force de perdre toutes les ba­tailles, nous avons per­du la guerre éco­no­mique nu­mé­rique.

Le constat est clair. Que faire alors ?

Face à la mul­ti­pli­ci­té des fa­cettes de la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique, l'en­jeu est donc sim­ple­ment de s'en sai­sir, d'y par­ti­ci­per et non de sim­ple­ment la su­bir. Ce­la im­pose une ana­lyse ex­ten­sive des mé­ca­nismes de trans­for­ma­tion à l'oeuvre afin d'éla­bo­rer des pistes de ré­gu­la­tion concrètes et équi­li­brées, qui per­met­traient une évo­lu­tion se­reine sans pour au­tant bri­der l'in­no­va­tion. Nous de­vons créer un In­ter­net des Lu­mières, eu­ro­péen et hu­ma­niste. C'est la vo­ca­tion de la Di­gi­tal New Deal Foun­da­tion que d'éclai­rer de la ma­nière la plus com­plète pos­sible les évo­lu­tions à l'oeuvre au sein du phé­no­mène de « di­gi­ta­li­sa­tion », dans l'ac­cep­tion la plus large du mot, et d'éla­bo­rer des pistes d'ac­tions concrètes à des­ti­na­tion des en­tre­prises et des dé­ci­deurs pu­blics fran­çais et eu­ro­péens.

En im­po­sant dans le débat pu­blic les tra­vaux de la Fon­da­tion, nous vou­lons par­ti­ci­per à l'éla­bo­ra­tion d'une pen­sée fran­çaise et eu­ro­péenne de la ré­gu­la­tion di­gi­tale au ser­vice de la mise en place d'un cadre équi­li­bré et du­rable. Face à la dé­faite de l'Eu­rope, la Fon­da­tion a fait beau­coup de pé­da­go­gie au­près des po­li­tiques pour leur ex­pli­quer que le nu­mé­rique était une in­dus­trie trans­verse. Ceux qui pen­saient à l'époque que l'écra­sante do­mi­na­tion de la Si­li­con Val­ley n'était pas si grave, car nous avions d'autres sec­teurs d'ex­cel­lence, comme la dis­tri­bu­tion, l'au­to­mo­bile et le luxe, ont fait preuve d'une myo­pie cou­pable. Car être do­mi­nant dans le nu­mé­rique, et de­main dans l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, c'est le Che­val de Troie pour réus­sir dans tous les sec­teurs. Deux évé­ne­ments sont ve­nus ac­cé­lé­rer cette prise de conscience : Uber, avec la dis­rup­tion du sec­teur du trans­port de per­sonnes, et Boo­king dans l'hô­tel­le­rie. Tout à coup, deux ac­ti­vi­tés tra­di­tion­nelles, qui se croyaient à l'abri, ont dé­cou­vert deux pla­te­formes qui sont ve­nues man­ger leurs marges. C'est pour ce­la que Sé­bas­tien Ba­zin, PDG d'Ac­corHo­tels, a re­joint dès le dé­but notre fon­da­tion.

Donc, quand nous di­sions voi­là quelques an­nées : « At­ten­tion, le nu­mé­rique va tout struc­tu­rer, si on n'est pas bon dans le nu­mé­rique, on va perdre nos po­si­tions ailleurs », l'his­toire nous a don­né rai­son. Au­jourd'hui, la prise conscience est là, l'évan­gé­li­sa­tion est faite, et nous avons sou­le­vé pro­gres­si­ve­ment le ca­pot du nu­mé­rique pour com­prendre les en­jeux spé­ci­fiques aux Gafa.

Au-de­là de l'éco­no­mie, c'est la sou­ve­rai­ne­té des États qui est éga­le­ment re­mise en cause par des en­tre­prises aux ser­vices im­ma­té­riels, uto­piques au sens lit­té­ral du terme, contes­tant le contrôle ré­ga­lien clas­sique dans des do­maines aus­si es­sen­tiels que la fis­ca­li­té, la sé­cu­ri­té ou en­core la créa­tion mo­né­taire. Même le droit po­si­tif est contes­té : le droit d'au­teur, le droit de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle et le droit des mé­dias se dé­couvrent su­bi­te­ment in­adap­tés à la réa­li­té des usages alors que doivent émer­ger de nou­veaux concepts ju­ri­diques comme la neu­tra­li­té du Net ou le droit à l'ou­bli.

Outre l'éco­no­mie et le droit, la con­cep­tion même que nous nous fai­sons de nos vies est à por­tée de dis­rup­tion. La seule ré­ponse, c'est l'éthique pour re­vi­si­ter le concept de vie pri­vée ou faire face à l'al­liance du nu­mé­rique et des bio­tech­no­lo­gies, dont les pré­mices laissent au­gu­rer des chan­ge­ments en­core plus pro­fonds.

Vous plai­dez pour un new deal que nous de­vons conclure avec ces ac­teurs... Que peut-il être ?

Nous avons com­men­cé par por­ter le fer sur les abus de po­si­tion do­mi­nante. Que font les Gafa ? Par­tant d'une po­si­tion do­mi­nante dans un do­maine, par exemple le search chez Google, ils en pro­fitent pour évin­cer les ac­teurs du mar­ché dans d'autres sec­teurs. Je l'ai bien vu quand je pré­si­dais LeGuide. com, un com­pa­ra­teur de prix qui s'est fait évin­cer du mar­ché par Google. Et là, nous avons tra­vaillé pour convaincre la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Au dé­part, sous la pé­riode Al­mu­nia/Bar­ro­so, elle était in­croya­ble­ment scep­tique et ne com­pre­nait pas ce nou­veau mo­dèle éco­no­mique. Heu­reu­se­ment, la nou­velle com­mis­saire eu­ro­péenne à la concur­rence, Mar­grethe Ves­ta­ger, a pris le dos­sier en main et Google a été condam­né à une amende de 2,5 mil­liards d'eu­ros, la plus éle­vée ja­mais pro­non­cée à l'en­contre d'une en­tre­prise par la Com­mis­sion.

Le deuxième su­jet qui émerge est fis­cal. Nous avons fait un gros tra­vail l'an der­nier sur cette ques­tion après que Google a ga­gné son pro­cès contre le fisc fran­çais. On s'est aper­çu que la loi était mal faite et per­met­tait une éva­sion fis­cale mas­sive. Bru­no Le Maire s'est em­pa­ré du dos­sier et a réus­si à fé­dé­rer les ac­teurs eu­ro­péens pour ré­ta­blir une fis­ca­li­té, certes im­par­faite mais qui est un vrai tour­nant concep­tuel. Dans une éco­no­mie qui se di­gi­ta­lise à tra­vers des pla­te­formes dé­lo­ca­li­sées et qui ex­cellent dans l'op­ti­mi­sa­tion qui semblent se jouer des fron­tières, c'est toute la ma­tière fis­cale qui risque de s'éva­po­rer des États.

In fine, c'est une ques­tion de jus­tice et de concur­rence loyale car ce­la donne un avan­tage in­du aux pla­te­formes qui s'af­fran­chissent de l'im­pôt, pen­dant que les en­tre­prises lo­cales à qui elles font concur­rence restent taxées.

Le troi­sième su­jet de ce new deal, illus­tré par l'af­faire Fa­ce­book, c'est la ques­tion des don­nées per­son­nelles. Là en­core, la Fon­da­tion a pu­blié une note sur les don­nées per­son­nelles, ré­di­gée par une ju­riste, Ju­dith Ro­ch­feld, qui a ins­pi­ré la loi Le Maire. Là en­core, il y a des su­jets à re­voir. Par exemple, avec le droit à l'ou­bli, Google est de­ve­nu le dé­po­si­taire de toutes les tur­pi­tudes, de l'en­fer du Web et a le mo­no­pole du pou­voir de re­ti­rer ou non une in­for­ma­tion si on le lui de­mande. Ou en­core le droit d'au­teur ou de pro­prié­té in­tel­lec­tuel, qui est ba­foué. C'est le com­bat du groupe de presse Axel Sprin­ger qui a in­ves­ti avec la Caisse des dé­pôts dans Qwant, le mo­teur de re­cherche al­ter­na­tif fran­çais, face à Google News, ou ce­lui de la Sa­cem face à You­Tube.

Le RGPD, le rè­gle­ment eu­ro­péen vi­sant à pro­té­ger les don­nées, et la nou­velle fis­ca­li­té eu­ro­péenne, c'est le dé­but d'une contre-of­fen­sive ?

Oui, mais la ques­tion est de sa­voir si ce­la va être as­sez ef­fi­cace. Sur cer­tains su­jets, c'est trop tard. Pre­nons la fis­ca­li­té. Se­lon le ca­bi­net Au­dit Ana­ly­tics, le mon­tant des ac­tifs off­shore dé­te­nus par les en­tre­prises amé­ri­caines s'éle­vait à 2 400 mil­liards de dol­lars en 2015, dont 500 mil­liards pro­ve­nant de seule­ment cinq grandes en­tre­prises du nu­mé­rique : Apple (230 mil­liards), Mi­cro­soft (113 mil­liards), Cis­co (62 mil­liards), Google (49 mil­liards) et Oracle (52 mil­liards). Hé­las, Do­nald Trump a dé­jà im­po­sé ce qui res­semble à un vé­ri­table hold-up sur les im­pôts eu­ro­péens des Gafa. Avec sa ré­forme fis­cale, le pré­sident amé­ri­cain leur a per­mis de ra­pa­trier leurs bé­né­fices aux États-Unis avec un taux né­go­cié au ra­bais. Donc, l'éva­sion fis­cale des Gafa, dont l'es­sen­tiel vient d'Eu­rope, est dé­jà re­par­tie. Il ne nous en res­te­ra que des miettes. D'ailleurs, le pro­jet de taxa­tion eu­ro­péenne ne rap­por­te­ra se­lon les es­ti­ma­tions de la Com­mis­sion que 5 à 6 mil­liards d'eu­ros par an.

La fis­ca­li­té, c'est un su­jet de sou­ve­rai­ne­té. Il n'y a que les États qui peuvent le­ver l'im­pôt. La bonne nou­velle, c'est que les mi­nistres des Fi­nances eu­ro­péens et la Com­mis­sion ont pris la me­sure de l'en­jeu. Bru­no Le Maire a su fé­dé­rer tous les grands pays, en par­ti­cu­lier l'Al­le­magne et Ita­lie, et la pres­sion est forte sur les pays membres qui per­mettent en­core cette éva­sion, le Luxem­bourg, les Pays-Bas et sur­tout l'Ir­lande. La Com­mis­sion a at­ta­qué Du­blin de­vant la jus­tice eu­ro­péenne pour que le pays ré­cu­père au­près d'Apple les 13 mil­liards d'eu­ros d'ar­rié­rés d'im­pôts que l'Ir­lande n'a tou­jours pas ré­cla­mé. Ce­la com­mence à co­gner fort.

C'est un tour­nant po­li­tique. Certes, la taxa­tion de 3 % du chiffre d'af­faires est tech­ni­que­ment as­sez fruste. Pour nous, comme le pro­po­sait la note de la Fon­da­tion in­ti­tu­lée « Fis­ca­li­té réelle pour un monde vir­tuel », nous pen­sons que la bonne mé­thode est de créer un sta­tut fis­cal d'éta­blis­se­ment stable vir­tuel. Il faut ar­rê­ter avec cette fic­tion qui conduit Google à af­fir­mer qu'il n'a au­cune ac­ti­vi­té com­mer­ciale en France, car son mon­tage ju­ri­dique est d'une gros­siè­re­té ab­so­lue, de même pour les autres géants du nu­mé­rique. C'est un peu com­pli­qué car tou­cher à la no­tion d'« éta­blis­se­ment stable », c'est quelque chose que l'on n'a pas trai­té en droit fis­cal de­puis Mau­rice Lau­ré, créa­teur de la TVA dans les an­nées 1950. Il faut avoir le cou­rage d'adap­ter notre lé­gis­la­tion afin de pou­voir ap­pré­hen­der les ca­rac­té­ris­tiques d'une nou­velle éco­no­mie aux tran­sac­tions pro­téi­formes.

On entre dans une phase de ré­gu­la­tion ?

Oui, et, là en­core, je dis : en­fin ! Après plus de vingt ans de té­ta­ni­sa­tion des États face à l'in­no­va­tion, où on est res­tés pas­sifs pour fa­vo­ri­ser l'ex­plo­sion des nou­velles tech­no­lo­gies, ce lais­ser-faire est de­ve­nu une pa­resse in­tel­lec­tuelle. Au­jourd'hui, on est face aux en­tre­prises les plus riches du monde pos­sé­dées par les gens les plus riches du monde. On est dans le mo­ment « Stan­dard Oil », comme au temps du mo­no­pole de Ro­cke­fel­ler aux États-Unis.

La ré­gu­la­tion, l'Eu­rope sait faire : elle a bien su ré­gu­ler les vieux mo­no­poles pu­blics, l'élec­tri­ci­té, le trans­port fer­ro­viaire, en sé­pa­rant la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Ré­gu­ler Google, dis­so­cier le mo­teur de re­cherche des ser­vices four­nis, c'est, bien sûr, plus com­pli­qué. Dis­so­cier la ré­gie pu­bli­ci­taire du ré­seau so­cial chez Fa­ce­book, aus­si. Com­prendre les sys­tèmes d'ex­ploi­ta­tion des smart­phones aus­si. Le der­nier à l'avoir fait, c'est Ma­rio Mon­ti avec les dé­ci­sions sur Mi­cro­soft en 2004 [497,2 mil­lions d'eu­ros d'amendes et exi­gence de dis­tri­buer Win­dows sans le lec­teur mul­ti­mé­dia Me­dia Player, ndlr]. Donc c'est dur, mais c'est pos­sible. Dans une autre note de la Fon­da­tion, « Ré­gu­ler le nu­mé­rique », écrite par une an­cienne ju­riste de l'Ar­cep, Joëlle To­le­da­no, nous es­quis­sons des pistes. Il faut dé­mon­ter le mo­teur de l'éco­no­mie des pla­te­formes, re­gar­der sous le ca­pot, en ana­ly­sant leurs chaînes de va­leur pour com­prendre comment ce­la fonc­tionne et pour­quoi ce­la crée des mo­no­poles. Les éco­no­mistes de la concur­rence y tra­vaillent avec des ju­ristes.

Y a-t-il un dan­ger pour la dé­mo­cra­tie ? Mark Zu­cker­berg a été convo­qué au Congrès amé­ri­cain pour s'ex­pli­quer sur l'af­faire Cam­bridge Ana­ly­ti­ca...

L'af­faire Fa­ce­book, c'est une in­ter­pel­la­tion po­li­tique. Il va y avoir une de­mande de l'opi­nion pour une vraie ré­gu­la­tion. Oui, il y a dan­ger. Ce n'est pas for­cé­ment du ma­chia­vé­lisme de leur part, mais ce­la res­semble da­van­tage à un dé­gât col­la­té­ral de leur stra­té­gie com­mer­ciale et de leur puis­sance et de l'ab­sence de vo­lon­té po­li­tique de ré­gu­la­tion. Fa­ce­book est dans une in­jonc­tion pa­ra­doxale. On leur dit : « Il se passe des choses sur votre pla­te­forme que vous ne contrô­lez pas. » Eux sou­haitent conti­nuer de se dé­ve­lop­per et es­saient de cor­ri­ger les bugs que l'on dé­couvre. Et ils de­viennent les ré­gu­la­teurs de leur propre bu­si­ness parce qu'en face il n'y a per­sonne pour le faire, pas d'in­ter­lo­cu­teur.

En Chine ce­la se passe dif­fé­rem­ment parce que là-bas, il y a un in­ter­lo­cu­teur plus puis­sant que les Gafa, c'est le gou­ver­ne­ment chi­nois. Et sa fa­çon de ré­gler les pro­blèmes est ra­di­cale. La Chine a blo­qué la ve­nue des Gafa et a su en pro­fi­ter pour dé­ve­lop­per ses propres pla­te­formes, qui d'ailleurs main­te­nant viennent à leur tour en Eu­rope. En Chine, l'ac­teur do­mi­nant dans le search, ce n'est pas Google mais Bai­du, dans l'e-com-merce c'est Ali­ba­ba, dans les ré­seaux so­ciaux, c'est Tencent et dans les smart­phones, c'est Xiao­mi. Les BATX, c'est l'équi­valent chi­nois des Gafa, un éco­sys­tème com­plet du nu­mé­rique, en af­fi­ni­té avec l'iden­ti­té cultu­relle du pays. Le pro­blème eu­ro­péen, c'est que nous sommes une co­lo­nie amé­ri­caine et que les BATX chi­nois com­mencent à ar­ri­ver, sans vraie al­ter­na­tive de cette puis­sance.

Ce­la veut dire que vous pen­sez que l'Eu­rope dev­rait s'ins­pi­rer de ce qu'a fait la Chine, faire du pro­tec­tion­nisme nu­mé­rique, dé­man­te­ler Google ?

Si vous vou­lez re­mettre de la concur­rence, il n'y a qu'une seule fa­çon, c'est de dé­man­te­ler les mo­no­poles. De­puis la Stan­dard Oil, on le sait. L'ou­ver­ture de la concur­rence, je l'ai vé­cu chez Orange : on a eu Free et ce­la a chan­gé le mar­ché. Au­jourd'hui, on pour­rait dé­jà im­po­ser de la concur­rence dans les ser­vices ap­por­tés par Google en de­hors du search. C'était la pro­po­si­tion d'An­dreas Sch­wab, dé­pu­té eu­ro­péen al­le­mand, vi­ce­pré­sident du PPE

[Par­ti po­pu­laire eu­ro­péen], qui a dé­po­sé il y a trois ans avec l'Es­pa­gnol Ra­mon Tre­mo­sa une ré­so­lu­tion au Par­le­ment eu­ro­péen, vo­tée à une écra­sante ma­jo­ri­té, sur la sé­pa­ra­tion de Google en deux : d'un cô­té, le mo­teur de re­cherche, de l'autre, les ser­vices. Certes, ce­la est res­té sym­bo­lique, mais c'était un si­gnal fort sur la mé­thode et l'ap­proche pos­sible : main­te­nant, il faut pas­ser à la mise en oeuvre... Le vrai pro­blème, c'est qu'il n'y a pas d'al­ter­na­tives à Fa­ce­book ou Google car il n'y a pas d'Eu­rope uni­fiée sur le nu­mé­rique... Vous avez rai­son : la ré­gu­la­tion, fi­na­le­ment, c'est presque le plus fa­cile. C'est du ju­ri­dique. Mais il faut aus­si être ca­pable de pro­po­ser des pla­te­formes al­ter­na­tives. Et là, c'est cer­tain, on se heurte à la frag­men­ta­tion du mar­ché eu­ro­péen, avec en clair 28 mar­chés dif­fé­rents. L'Eu­rope ne doit s'en prendre qu'à elle-même. Elle a été in­ca­pable d'en­gen­drer ne se­rait-ce qu'un seul géant du nu­mé­rique. Il faut lan­cer le débat : pour­quoi on a su faire l'Eu­rope dans l'agri­cul­ture ou dans l'aé­ro­nau­tique avec Air­bus, et pas dans le nu­mé­rique ?

Il y a une prise de conscience, émer­gente, dans la classe po­li­tique et chez les ci­toyens. Par­ler de pro­tec­tion­nisme nu­mé­rique eu­ro­péen est peut-être un peu fort, mais dans le contexte mon­dial ac­tuel, on pour­rait au mi­ni­mum com­men­cer à s'or­ga­ni­ser en Eu­rope pour dé­fendre nos propres in­té­rêts.

L'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la blo­ck­chain, la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles, ce sont de nou­velles op­por­tu­ni­tés à sai­sir pour l'Eu­rope ?

Mal­heu­reu­se­ment, sur l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, c'est dé­jà lar­ge­ment per­du, car c'est une af­faire de don­nées. Plus vous avez de don­nées, plus vous avez la pos­si­bi­li­té de dé­ve­lop­per des al­go­rithmes in­tel­li­gents. Qui sont les grands pos­ses­seurs de don­nées ? Les Gafa. Donc, à mon sens il faut vi­ser un coup plus loin : l'or­di­na­teur quan­tique, c'est la ré­vo­lu­tion de 2030. Autres su­jets, les bio­techs, la san­té, où l'Eu­rope est plu­tôt bien ar­mée.

Sur l'IA [in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle], on va en­core ra­mer der­rière les Amé­ri­cains et les Chi­nois. Si l'Eu­rope veut re­prendre la main, ce n'est pas dans la conti­nui­té de l'In­ter­net d'au­jourd'hui, qui se­ra dans la pro­lon­ge­ment des rap­ports de force ac­tuels, mais en vi­sant le saut gé­né­ra­tion­nel d'après, les tech­no­lo­gies des an­nées 2030. Il y a aus­si la ques­tion du Web dé­cen­tra­li­sé qui nous in­té­resse vi­ve­ment, c'est d'ailleurs l'ob­jet de notre nou­velle pu­bli­ca­tion, « L'âge du Web dé­cen­tra­li­sé », si­gnée par Clé­ment Jean­neau. Seul hic, sur la blo­ck­chain, je vois bien la tech­no­lo­gie, mais, pour l'ins­tant, moins les ap­pli­ca­tifs. J'ai l'im­pres­sion que c'est une so­lu­tion qui cherche en­core un peu son pro­blème. Mais il y a un énorme po­ten­tiel.

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