Por­trait : l’ar­doi­sière du Tour

Pen­dant trois se­maines, Isa­belle Barthe-Fran­quin a in­for­mé les échap­pées et le pe­lo­ton des écarts en cours. Une pre­mière ex­pé­rience d’ar­doi­sière sur le Tour que cette pra­ti­quante a vé­cue comme une op­por­tu­ni­té ex­cep­tion­nelle.

Le Cycle - - Sommaire - Par F. Pon­de­vie

T oute de jaune vê­tue, ju­chée sur sa mo­to pa­rée des mêmes cou­leurs, conduite par son pi­lote Vincent Pi­pard, elle vi­re­volte du pe­lo­ton aux échap­pées, telle une abeille bu­ti­nant d’une fleur à l’autre. Avec une simple craie blanche et un ta­bleau noir, elle joue le rôle de gar­dienne du temps dans la plus cé­lèbre course de vé­lo du monde. Mais der­rière l’image d’Épi­nal, un des sym­boles du Tour de France de­puis des dé­cen­nies, l’ar­doi­sière est un rouage es­sen­tiel de la course. Ce rôle, dé­vo­lu aux femmes de­puis 2010, est te­nu pour l’édi­tion 2017 par Isa­belle Bar­theF­ran­quin qui suc­cède à Claire Pe­dro­no, en poste jus­qu’en 2016. Cette der­nière n’a pas pu as­su­rer le rôle d’ar­doi­sière, car elle at­tend un heu­reux évé­ne­ment. Pour Isa­belle, c’est une for­mi­dable op­por­tu­ni­té qui est ap­pa­rue au prin­temps, juste avant Pa­ris-Roubaix. « J’ai pu faire mes gammes sur Pa­ris-Roubaix, qui est, contrai­re­ment à ce que l’on peut ima­gi­ner, une épreuve as­sez simple à mon ni­veau car on n’in­ter­vient plus quand les sec­teurs pa­vés dé­butent. » Ce pre­mier es­sai pas­sé, elle en­chaîne avec le Critérium du Dau­phi­né, dé­but juin, du­rant une se­maine, ce qui lui per­met de com­plé­ter son ap­pren­tis­sage et de s’ap­pro­prier les sub­ti­li­tés de la fonc­tion. « En voyant de l’ex­té­rieur le rôle de l’ar­doi­sier, je pen­sais que c’était d’abord une fonc­tion sym­bo­lique plus qu’autre chose, fai­sant par­tie de l’image du Tour de France, mais // N° 487

sans réelle uti­li­té… Eh bien, pas du

tout ! » En ef­fet, du­rant l’étape, Isa­belle Barthe-Fran­quin est abreu­vée d’écarts et de nu­mé­ros de dos­sards, dans son casque, par Ra­dio Tour. Des in­for­ma­tions qu’elle doit sans cesse ré­per­cu­ter aus­si bien aux cou­reurs échap­pés qu’aux di­rec­teurs spor­tifs, pla­cés der­rière ceux-ci, puis au pe­lo­ton.

BIEN S’EN­TENDRE AVEC SON PI­LOTE

« Tous les ma­tins, nous nous po­si­tion­nons au ki­lo­mètre 0, avant le dé­part des cou­reurs. En­suite, nous res­tons à l’avant tant que le pe­lo­ton est grou­pé ou que les ten­ta­tives pour s’ex­traire du pe­lo­ton ne donnent rien. Notre tra­vail com­mence à par­tir du mo­ment où les échap­pées prennent au moins trente se­condes d’avance »,

ex­plique- t- elle. « Dès que cette échap­pée est for­mée et qu’elle a pris du champ sur le reste des cou­reurs, notre mis­sion est d’in­di­quer très ré­gu­liè­re­ment les écarts en cours, puis de re­des­cendre jus­qu’au pe­lo­ton pour leur don­ner les mêmes in­for­ma­tions, avant de re­mon­ter à l’avant pour in­for­mer de nou­veau des écarts, s’ils ont bou­gé », pré­cise Isa­belle. Une mis­sion a prio­ri fa­cile ? Loin de là ! « Lorsque l’écart de l’échap­pée prend de l’am­pleur et que nous cir­cu­lons sur des routes étroites, il faut par­fois presque une de­mi­heure avant de pou­voir re­mon­ter à l’avant. Car entre les vé­hi­cules sui­veurs, les mo­tos de sé­cu­ri­té ou de presse, ce n’est pas tou­jours simple ! D’au­tant plus que nous n’avons pas for­cé­ment la prio­ri­té de pas­sage, la té­lé­vi­sion ayant ac­cès avant nous, si ja­mais il se passe quelque chose. » Ce tra­vail se fait aus­si en étroite col­la­bo­ra­tion avec le pi­lote, en l’oc­cur­rence Vincent Pi­pard, qui a d’ailleurs fait connais­sance avec Isa­belle lors de Pa­ris-Roubaix. « Je pen­sais que j’al­lais avoir Claire Pe­dro­no en tant qu’ar­doi­sière, mais c’est lors de la Clas­sique du Nord que j’ai ap­pris que j’al­lais chan­ger de co­équi­pière. Il y a tou­jours une pe­tite ap­pré­hen­sion, mais ce­la s’est par­fai­te­ment bien pas­sé, et c’est le cas sur ce Tour de France éga­le­ment. » Isa­belle Barthe-Fran­quin abonde dans son sens : « Il faut une bonne en­tente, car il y a par­fois des mo­ments chauds quand je lui de­mande de re­mon­ter ra­pi­de­ment pour ren­sei­gner des nou­veaux écarts et que la confi­gu­ra­tion de la route ne

s’y prête pas tou­jours. En mon­tagne, avec la foule qui se masse sur la chaus­sée, ce n’est pas tou­jours simple de re­ve­nir ra­pi­de­ment vers la tête. Et Vincent est là aus­si pour as­su­rer notre sé­cu­ri­té, et qu’on ne se mette pas en dan­ger en rou­lant trop vite. On doit échan­ger en bonne in­tel­li­gence ! » Il faut aus­si se mé­fier des in­ci­dents sur la route, comme ce­lui de perdre l’ar­doise [c’est dé­jà ar­ri­vé par le pas­sé !, ndlr], ou faire face aux vi­cis­si­tudes de la

mé­téo. « Au dé­but du Tour, on a eu de la pluie, et for­cé­ment c’est plus com­pli­qué pour écrire ou ef­fa­cer avec une craie ! De même, je dois faire at­ten­tion quand le vent souffle fort et quand je sou­lève l’ar­doise pour in­for­mer les cou­reurs, ce­la peut vite faire une prise au vent pas fa­cile à gé­rer ! » pré­cise Isa­belle.

UNE PRÉ­SENCE TRÈS AP­PRÉ­CIÉE SUR LE TOUR

Et com­ment le rôle de l’ar­doi­sière est-il per­çu par les cou­reurs ou les di­rec­teurs spor­tifs, à l’heure du « tout connec­té » où l’on peut connaître les écarts entre cou­reurs au mètre près via les GPS ? Sur ce point aus­si, Isa­belle Bar­theF­ran­quin a été sur­prise de l’im­por­tance de ses fonc­tions. « Les cou­reurs à l’avant nous at­tendent et sont heu­reux de nous voir, ils nous cherchent presque ! » L’af­flux d’in­for­ma­tions ou de chiffres que les échap­pés re­çoivent par l’oreillette

n’est pas tou­jours bien per­çu. « Ce­la les em­brouille par­fois plus qu’autre chose. Ou alors ils n’ont pas for­cé­ment confiance dans les don­nées qu’ils re­çoivent, alors qu’ils savent que l’ar­doi­sière leur don­ne­ra un

chiffre pré­cis » , in­voque-t-elle. D’ailleurs, à une époque, il avait été ques­tion de mo­der­ni­ser l’ar­doise en uti­li­sant du ma­té­riel élec­tro­nique, mais le ré­sul­tat n’avait pas été pro­bant. Rien ne vaut la fia­bi­li­té du ta­bleau noir et de la craie. Les ba­rou­deurs étant sou­vent les mêmes, une com­pli­ci­té peut se tis­ser au fil des étapes, mais ce­la reste as­sez li­mi­té. « On ar­rive à échan­ger quelques mots ou ils vont nous faire des clins d’oeil, mais glo­ba­le­ment, ils res­tent concen­trés sur leur course » , conti­nue Isa­belle Barthe-Fran­quin. « Nous sommes aus­si bien ap­pré­ciés des di­rec­teurs spor­tifs qui nous sa­luent gen­ti­ment à chaque fois. » Du­rant les rares mo­ments de calme ou le soir après l’étape, elle prend le temps d’ap­pré­cier le mo­ment qu’elle vit, unique et pri­vi­lé­gié à ses yeux,

« un rêve de ga­mine », dit-elle pour ré­su­mer ses trois se­maines d’aven­ture. « Être au coeur du Tour comme ce­la, de voir l’in­ten­si­té de la course, l’adré­na­line qui s’en dé­gage, l’ef­fort que pro­duisent les cou­reurs au quo­ti­dien, ce sont vrai­ment des mo­ments forts qu’on ne peut vivre nulle part ailleurs. » Dans la vie ci­vile, Isa­belle Bar­theF­ran­quin est in­gé­nieure et vit dans le Ju­ra de­puis un an, après avoir vé­cu de nom­breuses an­nées dans l’Es­sonne. Pra­ti­quante ré­gu­lière de vé­lo de route, elle s’oc­cu­pait aus­si des ins­crip­tions sur les deux cy­clo­spor­tives fran­ci­liennes, la Jacques Gouin et la Vé­los­tar 91, or­ga­ni­sée par Éric Ra­mos. Pour te­nir ce rôle d’ar­doi­sière, elle a pris trois se­maines de congé avant de re­tour­ner tra­vailler du cô­té de Ve­soul, dans l’est de la France, juste après le Tour. En s’élan­çant pour la der­nière étape de ce Tour de France, au dé­part de Mont­ge­ron, non loin d’où elle a vé­cu tant d’an­nées, nul ne doute que l’émo­tion a été un peu plus forte que les autres jours. Elle ne sait pas en­core si elle se­ra re­con­duite dans ses fonc­tions l’an pro­chain, mais au vu des étoiles qui brillent dans ses yeux, mal­gré la fatigue des trois se­maines, on com­prend qu’elle re­pren­drait bien vo­lon­tiers du ser­vice.

Le ta­bleau noir et la craie n’ont pas en­core été dé­trô­nés !

Isa­belle Bar­theF­ran­quin et son pi­lote, Vincent Pi­pard.

Le gen­til mes­sage adres­sé par Isa­belle au pe­lo­ton, à Mont­ge­ron, au dé­part de la der­nière étape.

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