La botte se­crète de Ma­rine Le Pen

L’idée d’une mon­naie com­mune en lieu et place de la mon­naie unique reste une so­lu­tion illu­soire

Le Nouvel Economiste - - La Une - JEAN-MI­CHEL LA­MY

Échange eu­ro contre mon­naie com­mune. Dans l’es­prit de Ma­rine Le Pen, c’est rem­pla­cer un ins­tru­ment qui ne marche pas – la mon­naie unique – par un ou­til au ser­vice de la sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire: la mon­naie com­mune. Ce­la res­semble à un deal à la Do­nald Trump, mais c’est plu­tôt une énigme à la Si­me­non. Que va dé­cou­vrir à la fin le com­mis­saire Mai­gret ? Pro­ba­ble­ment la force d’en­traî­ne­ment d’un en­gre­nage qui conduit au crime fa­tal – en l’oc­cur­rence un as­sas­si­nat des fon­da­men­taux de l’éco­no­mie pris dans une tour­mente d’in­fla­tion et de fuite des ca­pi­taux. C’est pour­quoi face à de telles in­cer­ti­tudes, mieux vaut pa­rier sur une ré­pa­ra­tion ef­fi­cace de la zone eu­ro. Au­tant pour des rai­sons éco­no­miques que géos­tra­té­giques. Dé­mons­tra­tion.

La pré­fé­rence pour la co­opé­ra­tion

Certes, les avo­cats du Front na­tio­nal qui mi­litent pour l’aban­don de l’eu­ro ne manquent pas d’ar­gu­ments. Il y a plé­thore ! Pre­mière sur­prise, la plai­doi­rie est toute trou­vée dans les ti­roirs de la gauche ra­di­cale fa­rou­che­ment op­po­sée à la mon­naie unique. Pour une rai­son simple : une sor­tie de l’eu­ro se­rait un pre­mier pas si­gni­fi­ca­tif vers le dé­man­tè­le­ment du pou­voir des mar­chés fi­nan­ciers. Eh oui, au­cune so­lu­tion de rem­pla­ce­ment de l’eu­ro ne tient une se­conde sans l’ins­tau­ra­tion im­mé­diate d’un contrôle étroit du mar­ché des ca­pi­taux. Pour une pen­sée mar­xiste, ce se­rait un dé­but de vic­toire sur le ca­pi­ta­lisme in­ter­na­tio­nal. Le rap­port de force po­li­tique est tou­jours au coeur des af­faires mo­né­taires. Ce­la se vé­ri­fie – c’est la se­conde sur­prise – avec l’ef­fet Trump. Le nou­veau pré­sident amé­ri­cain en­tend don­ner un coup d’ar­rêt au li­breé­change sans en­traves, en tout cas à cer­tains trai­tés com­mer­ciaux, au pro­fit d’une dé­marche éco­no­mique pro­tec­tion­niste. Cet uni­la­té­ra­lisme, qui pri­vi­lé­gie les ac­cords bi­la­té­raux au dé­tri­ment des né­go­cia­tions mul­ti­la­té­rales,, cadre tout à fait avec l’état d’es­prit du Front na­tio­nal. À la place de l’Union eu­ro­péenne, “ce ma­chin qui nous coûte cher”, le FN en­tend ins­tau­rer une co­opé­ra­tionp entre les États. Ce prin­cipe de co­opé­ra­tion s’ap­plique très di­rec­te­ment au re­tour sou­hai­té d’une sorte de SME (Sys­tème mo­né­taire eu­ro­péen) en lieu et place de l’eu­ro.

Le re­trait de la zone eu­ro

C’est le 4 fé­vrier à Lyon que Ma­rine Le Pen va dé­voi­ler son pro­gramme éco­no­mique pour la pré­si­den­tielle. En gé­né­ral, les “élites” n’ar­rivent pas à croire que les can­di­dats de “mou­vance ex­trême” an­noncent leurs in­ten­tions réelles et qu’ils s’y tiennent. C’est un grand tort. Ain­si Ma­rine Le Pen an­non­ce­ra qqu’une fois élue à l’Ély­sée, elle en­ta­me­ra avec Bruxelles une né­go­cia­tion de six mois pour ob­te­nir l’in­dé­pen­dance mo­né­taire (plus le ré­ta­blis­se­ment des contrôles aux fron­tières et le droit au pa­trio­tisme éco­no­mique). En cas d’échec, ce se­ra le pas­sage au ré­fé­ren­dum avec en haut de l’af­fiche le re­trait de la zone eu­ro. Ce se­ra lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle le mar­queur d’une dif­fé­rence de na­ture avec tous les autres pro­jets. Le FN n’au­ra que l’em­bar­ras du choix pour jus­ti­fier sa stra­té­gie. Dans ‘L’eu­ro est-il mort ?’ (Édi­tions du Ro­cher), sous la di­rec­tion de l’éco­no­miste Jacques Sa­pir, la ré­ponse est po­si­tive et la charge ra­va­geuse. “L’Union so­vié­tique pa­rais­sait puis­sante quelques mois avant sa dis­pa­ri­tion, tout comme il y a un an per­sonne ne pen­sait que le Brexit fut pos­sible”, re­lèvent les au­teurs, pour qui la mon­naie unique bride la crois­sance à cause de règles de fi­nances pu­bliques in­adap­tées aux cas de ré­ces­sion et de l’ab­sence d’une vé­ri­table co­or­di­na­tion bud­gé­tai­reg entre les États en ex­cé­dent et les États en dé­fi­cit. Le prix No­bel Jo­seph E. Sti­glitz est éga­le­ment une ré­fé­rence très pri­sée au FN. Il dé­nonce no­tam­ment une in­té­gra­tion éco­no­mique qui fa­vo­rise les di­ver­gences plu­tôt que la conver­gence. C’est un fait : à ce jour, Ber­lin a ti­ré da­van­tage de bé­né­fices de la zone eu­ro que les ca­pi­tales du Sud. N’est-ce pas dû pour­tant au gé­nie com­mer­çant propre à l’Al­le­magne et à sa tra­di­tion de qua­li­té in­dus­trielle ? N’en dou­tons pas, il y a une part de vé­ri­té dans cette in­ter­ro­ga­tion.

Les blo­cages des pa­ri­tés fixes

L’autre part de vé­ri­té tient au main­tien de pa­ri­tés fixes entre les an­ciennes mon­naies de la zone (la ca­rac­té­ris­tique prin­ci­pale d’une mon­naie unique !). En em­pê­chant l’ajus­te­ment par le taux de change – la dé­va­lua­tion à l’an­cienne –, l’eu­ro oblige les éco­no­mies en perte de com­pé­ti­ti­vi­té à re­cou­rir à la “dé­va­lua­tion in­terne”. En clair, à pra­ti­quer la dé­fla­tion sa­la­riale en com­pri­mant le coût du tra­vail. En lan­gage po­li­tique ce­la s’ap­pelle l’aus­té­ri­té. La Grèce et l’Es­pagne connaissent, la France aus­si dans une moindre me­sure. Lors d’une réu­nion du Cercle des éco­no­mistes, Agnès Bé­nas­sy-Qué­ré, pré­si­dente du Con­seil d’ana­lyse éco­no­mique, a d’ailleurs ac­té ce biais dé­fla­tion­niste de la zone eu­ro en par­lant “d’éta­lon-or”.

Un eu­ro, mon­naie com­mune

Comment échap­per à cette contrainte ? La pre­mière op­tion est tout sim­ple­ment de re­ve­nir aux mon­naies na­tio­nales pour re­trou­ver le droit de dé­va­luer. Ber­nard Mo­not, dé­pu­té eu­ro­péen, éco­no­miste du FN, ex­plique: “la mon­naie na­tio­nale est l’arme su­prême du pa­trio­tisme pour la ré-in­dus­tria­li­sa­tion. Le pé­ché ori­gi­nel du dé­clin de la France date de l’eu­ro ! Mais at­ten­tion, notre ob­jec­tif est de res­ter dans un eu­ro mon­naie com­mune. Comme l’écu que nous avions jus­qu’en 1999”. Quel est le sché­ma ? Il y au­rait des eu­ros-francs, des eu­ros-lires, etc. ayant sous leur dé­no­mi­na­tion na­tio­nale une pa­ri­té fixe, avec un eu­ro conver­tible sur le mar­ché des de­vises in­ter­na­tio­nales. En re­vanche, la “pa­ri­té fixe na­tio­nale” avec cet eu­ro, sorte de pa­nier de de­vises pour les tran­sac­tions in­ter­na­tio­nales, pour­rait être ajus­tée en fonc­tion de pro­ces­sus po­li­tiques et d’in­di­ca­teurs éco­no­miques à dé­ter­mi­ner. Il est même pos­sible d’ima­gi­ner que l’eu­ro-deutsche mark soit ré­éva­lué par rap­port à l’eu­ro­franc. Ce qui re­don­ne­rait de la com­pé­ti­ti­vi­té au made in France ! Un tel re­tour à un SME re­vi­si­té par le FN ne sé­dui­rait ppas for­cé­ment nos par­te­naires. À sup­po­ser qu’ils le soient, les com­pli­ca­tions de ges­tion sautent aux yeux. L’his­toire a mon­tré que la co­opé­ra­tion se heurte vite au mur des in­té­rêts na­tio­naux. De fac­to, ce SME se­rait sous la coupe d’une zone mark – comme avant.

La faille de la stra­té­gie FN

Où est la faille du dis­po­si­tif FN ? Dans l’hy­po­thèse d’une ar­ri­vée au pou­voir de “Ma­rine”, elle est dans une phase de tran­si­tion de six mois qui s’ac­com­pa­gne­rait pg in­évi­ta­ble­ment de dé­fla­gra­tionsg mul­tiples. À com­men­cer par la vo­la­ti­li­té im­mé­diate de tous les ac­tifs fi­nan­ciers, sui­vie de dé­parts mas­sifs de ca­pi­taux. Pour­quoi un épar­gnant gar­de­rait-il son ar­gent dans un pays ap­pe­lé à dé­va­luer for­te­ment sa mon­naie ? Ce qui en­traî­ne­rait des faillites ban­caires et de ggrandes dif­fi­cul­tés pour l’État comme pour les grandes en­tre­prises à le­ver des fonds sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux. D’au­tant que face à ce vent de pa­nique, un contrôle des changes et des ca­pi­taux de­vrait être dé­ci­dé. Dans la fou­lée, on as­sis­te­rait à une en­vo­lée des taux d’in­té­rêt et de l’in­fla­tion – le tout dé­bou­chant sur une forte ré­ces­sion. Ce scé­na­rio-cau­che­mar n’a rien d’une rê­ve­rie au coin du feu. Une Banque de France re­de­ve­nue “sou­ve­raine” ne pour­rait rien em­pê­cher. Le lar­gage com­plet des amarres d’avec l’eu­ro, sans ppas­sa­geg ppar le sas “sé­cu­ri­sant” d’un SME, se­rait alors in­évi­table. À court terme, la consé­quence la plus vi­sible se­rait bien la perte de l’avan­tage de taux d’in­té­rêt très bas sur la dette pu­blique. Que la BCE a su jus­qu’à pré­sent ga­ran­tir à l’en­semble de la zone eu­ro grâce tout sim­ple­ment à une po­li­tique d’achats d’ac­tifs pu­blics sur les mar­chés. QQu’on ne l’ou­blie pas ! À moyen terme, la­con­sép quence la plus pé­na­li­sante se­rait une in­fla­tion qui ronge le pou­voir d’achat des sa­la­riés. Car les ef­fets at­ten­dus de la dé­va­lua­tion com­pé­ti­tive sont illu­soires : les “par­te­naires com­mer­ciaux” ré­pliquent eux aus­si par la dé­va­lua­tion. Au bout du compte, il ne reste que des prix à l’im­por­ta­tion plus chers. Avant qu’une offre com­pé­ti­tive ne se re­cons­ti­tue à l’abri de pro­tec­tions, le temps est long… Mieux vaut la concur­rence pour al­ler de l’avant. C’est un fait d’ex­pé­rience.

Faut-il ne rien faire ?

Bien sûr que non. La zone eu­ro doit ces­ser d’être un monde chao­tique plus ou moins sou­mis à “l’or­do-li­bé­ra­lisme” al­le­mand. Si­non, la di­men­sion “ré­vo­lu­tion­naire” des pro­po­si­tions sou­ve­rai­nistes l’em­por­te­ra tôt ou tard. C’est un mo­ment où l’his­toire hé­site. C’est un mo­ment pri­vi­lé­gié où les par­tis de gou­ver­ne­ment peuvent uti­li­ser leur ca­pa­ci­té de né­go­cia­tion dans un cli­mat de confiance ré­ci­proque. Un dé­clic peut se pro­duire. Une sé­rie d’élec­tions sont pro­gram­mées aux Pays-Bas en mars, en France en mai, en Al­le­magne en sep­tembre, en Ita­lie pro­ba­ble­ment à l’au­tomne. Un tel re­nou­veau gou­ver­ne­men­tal peut pous­ser les di­ri­geants à adop­ter des dé­ci­sions jus­qu’ici dif­fé­rées. L’ar­ri­vée d’un Do­nald Trump à la Mai­son-Blanche qui croit au dé­li­te­ment de l’Union eu­ro­péenne pour­rait même être un sti­mu­lant. N’est-ce pas Mme Mer­kel ?

So­li­da­ri­té fi­nan­cière et so­li­da­ri­té bud­gé­taire

Pour dé­ga­ger du bour­bier la zone eu­ro, le che­min est connu. Il faut créer de la conver­gen­ceg éco­no­mique entre les États. Le pre­mier le­vier consiste à or­ga­ni­ser une réelle so­li­da­ri­té fi­nan­cière entre les membres. Agnès Bé­nas­sy-Qué­ré es­time qu’il faut faire évo­luer la doc­trine de la dette. Le ren­floue­ment ou la re­struc­tu­ra­tion ne doivent plus être des ta­bous. Pour ob­te­nir une telle mu­tua­li­sa­tion de fait, il s’agit de convaincre l’épar­gnant al­le­mand de fi­nan­cer des in­ves­tis­se­ments dans le reste de la zone eu­ro plu­tôt que d’al­ler cher­cher ailleurs des ppla­ce­ments pplus ren­tables. À charge pour les pays en manque de ca­pi­taux de sa­voir pro­po­ser au re­trai­té d’Outre-Rhin des ac­tifs fi­nan­ciers sûrs en nombre suf­fi­sant dans une éco­no­mie saine ! Le se­cond le­vier prend ap­pui sur une so­li­da­ri­té bud­gé­taire di­recte entre le Nord et le Sud. Mais la créa­tion d’une “ca­pa­ci­té bud­gé­taire” si­gni­fi­ca­tive, propre à la zone eu­ro,, se heurte au re­fus d’une pplus forte in­té­gra­tion. Aux États-Unis, le bud­get fé­dé­ral ap­proche les 20 % du PIB, en Eu­rope il est à peine de 1 %. Entre les deux, il y a place pour quelques ajus­te­ments ! “Il y a un risque qque çça ne ffonc­tionne jja­mais si les États veulent gar­der leur­sou­veq rai­ne­té”, re­grette mal­gré tout Agnès Bé­nas­sy-Qué­ré. Plus que ja­mais, la pa­role est au po­li­tique qui convainc ou pas un élec­to­rat sur le bon choix.

Ber­nard Mo­not, dé­pu­té eu­ro­péen, éco­no­miste du Front na­tio­nal : “la mon­naie na­tio­nale est l’arme su­prême du pa­trio­tisme pour la ré-in­dus­tria­li­sa­tion. Le pé­ché ori­gi­nel du dé­clin de la France date de l’eu­ro ! Mais at­ten­tion, notre ob­jec­tif est de res­ter dans un eu­ro mon­naie com­mune.

Comme l’écu que nous avions jus­qu’en 1999”

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