La rai­son éco­no­mique hors jeu

Au­cun can­di­dat ne s’at­taque à la ques­tion es­sen­tielle de la crois­sance

Le Nouvel Economiste - - La Une - JEAN-MI­CHEL LA­MY

Cinq “grands” can­di­dats, se­lon les son­dages,g, sont main­te­nant en lice pour l’Ély­sée. Cha­cun a une ap­proche éco­no­mique dif­fé­ren­ciée, mais tous évitent de re­gar­der en face l’ob­jec­tif simple de his­ser la crois­sance du pays à 2 %, voire 3 %. Certes, le PIB n’a pas une tête d’élec­teur. Pour­tant, le dou­ble­ment du rythme an­nuel de pro­gres­sion du PIB chan­ge­rait du tout au tout le cli­mat so­cial.

La rai­son éco­no­mique hors-jeu

Est-ce la peur d’échouer ? Est-il plus chic d’être le can­di­dat du tra­vail ou de la feuille de paie que ce­lui de la crois­sance? Tou­jours est-il que ce dé­ni cultu­rel bloque par avance l’adop­tion de me­sures di­rec­te­ment axées sur le re­dres­se­ment de l’ex­pan­sion. Qui sont connues des éco­no­mistes ! Les can­di­dats, eux, pré­fèrent le tour de passe-passe. Pour Le Pen, c’est l’aban­don de l’eu­ro. Pour Mé­len­chon, c’est la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. Pour Ha­mon, c’est le re­ve­nu uni­ver­sel. Pour Ma­cron, c’est pou­voir vivre de son tra­vail. Pour Fillon, si le coeur de la stra­té­gie reste à la com­pé­ti­ti­vi­té, la rhé­to­rique du pou­voir d’achat com­mence à s’en­tendre. C’est à se de­man­der, comme Pa­trick Ar­tus, “si l’on peut faire de bonnes po­li­tiques éco­no­miques dans une dé­mo­cra­tie”. L’éco­no­miste de Na­tixis re­cense qquel­quesq faits in­quié­tants.q Le choix du pro­tec­tion­nisme aux États-Unis, qui au­ra sur­tout comme ef­fet d’ac­croître le prix des im­por­ta­tions, donc de ré­duire le re­ve­nu réel du pays. Le choix du “Hard Brexit”, alors que le com­merce ex­té­rieur du Royau­meU­ni a beau­coup bé­né­fi­cié de son ap­par­te­nance à l’Union eu­ro­péenne. Dans cette pers­pec­tive ren­ver­sante, la France pourrait être le troi­sième pays de la liste qui vote pour des po­li­tiques éco­no­miques contraires à ses in­té­rêts col­lec­tifs. La pré­si­den­tielle de 2017 est en ef­fet de­ve­nue un jeu de mas­sacre où les can­di­dats les moins pro­bables en sé­lec­tion fi­nale ont sou­dain leur chance. La vo­la­ti­li­té d’un groupe cen­tral de l’élec­to­rat est telle que le bas­cu­le­ment d’un camp à l’autre peut tout chan­ger au der­nier mo­ment. C’est la rai­son po­li­tique pure qui en dé­cide. Dans un tel sché­ma, la rai­son éco­no­mique est hors-jeu.

La pos­ture et l’uto­pie Ha­mon

Be­noît Ha­mon, le vain­queur de la pri­maire PS pour la pré­si­den­tielle, in­carne tous azi­muts cette pos­ture. En di­rec­tion de l’Union eu­ro­péenne, il en­voie une bor­dée de mis­siles. Ain­si le dé­pu­té PS est contre le trai­té com­mer­cial si­gnég avec le Ca­na­da et ac­cep­té par l’Ély­sée, il est pour la re­mise en cause du res­pect de la li­mite des 3 % de PIB de dé­fi­cits pu­blics, il prône la mu­tua­li­sa­tion de la dette au ni­veau de la zone eu­ro. Tout pour plaire à Ber­lin ! Qu’im­porte, l’in­ten­dance sui­vra… En di­rec­tion de l’élec­to­rat po­pu­laire, il vante un re­ve­nu uni­ver­sel à 300 ou 400 mil­liards d’eu­ros, sans trop de pré­ci­sions sur l’ar­ti­cu­la­tion avec les aides exis­tantes, avant de re­con­fi­gu­rer l’opé­ra­tion à 45 mil­liards seule­ment. L’ac­cé­lé­ra­tion de la tran­si­tion éner­gé­tique est cen­sée mul­ti­plier les em­plois stables, tout comme peut-être la lé­ga­li­sa­tion de la vente de can­na­bis ou les 32 heures. Un tel conden­sé ne ré­sume pas la pen­sée Ha­mon, qui a pour pre­mier sou­ci de mon­trer sa ca­pa­ci­té à an­ti­ci­per le monde de de­main, à l’égard entre autres du contrat de tra­vail. Ce conden­sé en re­vanche té­moigne de l’ab­sence to­tale de ré­fé­rences à un mo­dèle éco­no­mi­queq bou­clé sur de so­lides équa­tions. À l’in­verse de la stra­té­gie de Ma­nuel Valls Pre­mier mi­nistre, qui s’ap­puyait sur deux pi­liers. D’une part le sé­rieux bud­gé­taire – en tout cas re­ven­di­qué comme tel – et d’autre part le re­tour à la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises via le CICE et un mar­ché du tra­vail plus flexible. Deux pi­liers vio­lem­ment ré­cu­sés de­puis tou­jours par l’équipe Ha­mon. Du coup, le sou­tien “of­fi­ciel” de Ber­nard Ca­ze­neuve, Pre­mier mi­nistre conti­nua­teur de la stra­té­gie Hol­lande-Valls, à la cam­pagne Ha­mon sonne bi­zar­re­ment. Au sein du Par­ti so­cia­liste, deux lignes, l’uto­pique et la réa­liste, vont conti­nuer de co­exis­ter. La cla­ri­fi­ca­tion at­ten­dra – la co­hé­rence des ar­bi­trages éco­no­mique aus­si.

La rup­ture se­lon Le Pen et Mé­len­chon

Du cô­té de Ma­rine Le Pen, le bou­ton “rup­ture” est re­ven­di­qué. Les ex­perts de la place de Pa­ris ont beau ex­pli­quer que la sor­tie de l’eu­ro rui­ne­ra les agents éco­no­miques ayant des dettes ex­té­rieures et en­traî­ne­ra l’ex­plo­sion des taux d’in­té­rêt, que l’ins­tau­ra­tion de droits de douane abou­ti­ra à l’en­vo­lée des prix des im­por­ta­tions et à la baisse du re­ve­nu réel des mé­nages, rien n’y fait. La fu­sée éco­no­mique Le Pen se­ra lan­cée à Lyon le 5 fé­vrier à 15 heures. Pour Jean-Luc Mé­len­chon, l’en­seigne est plus im­por­tante que le conte­nu. Il est le porte-dra­peau des in­sou­mis. Pas ques­tion de se sou­mettre aux règles du ca­pi­ta­lisme. Il s’agit de pré­sen­ter un vaste pro­gramme qui en­tend éra­di­quer tous les dys­fonc­tion­ne­ments de la so­cié­té. Le point faible est dans l’ou­bli com­plet de l’in­ter­dé­pen­dance entre ces 83 me­sures qui pro­vo­que­ra des chocs en re­tour et l’im­passe com­plète sur la né­ces­saire co­opé­ra­tion eu­ro­péenne et in­ter­na­tio­nale. “Construire un rap­port de forces” ne ré­sout pas tout.

L’ap­proche Fillon-Ma­cron

Fran­çois Fillon avait fait cam­pagne sur un pro­gramme de re­dres­se­ment pro­lon­geant et am­pli­fiant en réa­li­té ce­lui du tan­dem Hol­lande-Valls. Sans le tor­pillage de fron­deurs à l’As­sem­blée na­tio­nale et sans une sé­rie de dis­po­si­tifs bri­dant les en­tre­prises, le re­tour à la confiance était jouable. Le can­di­dat Fillon n’en a pas moins com­men­cé à amen­der son pro­jet en le par­se­mant de touches de pou­voir d’achat des­ti­nées aux sa­la­riés (20 eu­ros par mois sur la feuille de paie pour un coût de 6 mil­liards d’eu­ros par an), aux pe­tites re­traites (pour un coût de 1,5 à 2 mil­liards), aux ppen­sions de ré­ver­sion (ppour un coût de 200 mil­lions). À ce stade, l’en­semble garde sa lo­gique, bien loin tou­te­fois d’un plan Mar­shall pour dy­na­mi­ser la crois­sance. Le der­nier de la bande des Cinq, Em­ma­nuel Ma­cron, garde en­core en ré­serve ses mu­ni­tions. Il a re­çu le ren­fort de Jean Pi­sa­ni-Fer­ry, l’an­cien com­mis­saire de France Stra­té­gie, pour construire un pro­jet glo­bal at­ten­du pour fin fé­vrier. A prio­ri, c’est la ga­ran­tie d’une ligne ho­mo­gène. La grande dif­fi­cul­té se­ra de trou­ver un fil conduc­teur à des an­nonces dé­jà dis­per­sées dans tous les do­maines tout en gar­dant le pro­fil de droite et de gauche. Qui trop em­brasse mal étreint.

L’in­suf­fi­sante mo­der­ni­sa­tion du ca­pi­tal des en­tre­prises

Le point com­mun de tous ces pro­grammes est de cher­cher à sé­duire des élec­to­rats spé­ci­fiques au lieu de prendre pour ho­ri­zon une crois­sance fé­dé­ra­trice. Rien de bien ex­ci­tant peut-être, mais un tel ob­jec­tif obli­ge­rait cha­cun à trai­ter en toute prio­ri­té les pro­blèmes les plus graves de l’éco­no­mie fran­çaise sans em­prun­ter les che­mins de tra­verse. Pa­trick Ar­tus en énu­mère trois. Le pre­mier est l’in­suf­fi­sance de la mo­der­ni­sa­tion du ca­pi­tal des en­tre­prises : le ni­veau de gamme du made in France est dra­ma­ti­que­ment faible. L’in­dus­trie es­pa­gnole est en train de le rat­tra­per avec des coûts plus faibles. Le manque de ro­bots par sa­la­rié est criant . La so­lu­tion est de pour­suivre la baisse de la fis­ca­li­té sur les en­tre­prises (tra­vail et ca­pi­tal) en in­cul­quant une cul­ture de risque et en sou­te­nant l’in­no­va­tion. Un dis­cours qui heurte en­core une lé­gère ma­jo­ri­té de Fran­çais si l’on re­garde les son­dages. Le deuxième dé­fi est de s’at­ta­quer au chô­mage anor­ma­le­ment éle­vé des jeunes et des gens peu qua­li­fiés, au coût du tra­vail trop éle­vé mal­gré les al­lé­ge­ments de charge. Il se­rait temps de re­pen­ser à un Smic jeunes et à un Smic ré­gio­na­li­sé. Un voeu pieux bien sûr, sauf dé­cla­ra­tion una­nime de tous les can­di­dats… Il ne reste alors que le pis-al­ler des em­plois sub­ven­tion­nés. Plus de per­son­nel au tra­vail avec plus de flexi­bi­li­té, c’est pour­tant au fi­nal plus de pro­duc­tion.

La sol­va­bi­li­té bud­gé­taire à moyen terme

Pa­trick Ar­tus in­siste aus­si sur le troi­sième dé­fi qui est d’as­su­rer la sol­va­bi­li­té bud­gé­taire à moyen terme, même en cas de re­mon­tée des taux d’in­té­rêt. Le gou­ver­ne­ment Valls a échoué sur ce plan. L’an der­nier il eût fal­lu un dé­fi­cit pu­blic ra­me­né à 2 % du PIB pour sim­ple­ment ar­ri­ver à sta­bi­li­ser le taux d’en­det­te­ment pu­blic (tout en payant les in­té­rêts). Or le dé­fi­cit a at­teint 3,3 % en 2016. C’est dire l’ir­res­pon­sa­bi­li­tép des as­pi­rantsp à l’Ély­sée quand ils jettent aux or­ties la maî­trise des comptes.

Le dé­ni éco­no­mique des élec­teurs et des élus

Avant de s’en­flam­mer sur le re­ve­nu uni­ver­sel, les élec­teurs de­vraient s’en­flam­mer pour le res­pect des fon­da­men­taux d’une éco­no­mie. Avant de rê­ver à une crois­sance saine et du­rable, le man­dat sur cinq ans de­vrait cher­cher à mus­cler le maigre 1,1 % de 2016. Sans l’ali­gne­ment ex­té­rieur des pla­nètes (faible prix du ba­ril, baisse de l’eu­ro, taux d’in­té­rêt proches de zé­ro), ce se­rait à peine 0,7 % de crois­sance. Ce 31 jan­vier, au QG de Fran­çois Fillon, le dé­pu­té LR Gilles Car­rez rap­pe­lait que l’Al­le­magne émarge à 1,9 %. “La France dé­croche”, dit-il. Toute cette pro­blé­ma­tique est bien plus en­nuyeuse que les dé­cla­ma­tions d’un tri­bun mé­dia­tique comme Jean-Luc Mé­len­chon. Il faut battre cam­pagne dans la joie, n’est-ce pas. Le dé­ni pré­pare pour­tant les len­de­mains qui dé­chantent. C’est dû pro­ba­ble­ment au manque de cul­ture éco­no­mique des élus comme des élec­teurs. Et si vous jouez au pé­da­gogue, vous êtes mo­qué, comme le fut un Ray­mond Barre vite ren­voyé dans ses foyers. D’une cer­taine ma­nière, le mal est plus pro­fond. Car ce peuple aime pas­sion­né­ment la vie po­li­tique, au point d’être prêt à sa­bor­der la cré­di­bi­li­té éco­no­mique du pays. C’est pour­quoi les équipes de Be­noît Ha­mon étaient comme des pois­sons dans l’eau au cours de la pri­maire du PS. L’es­sen­tiel est de créer un rap­port de force po­li­tique, de sus­ci­ter les condi­tions d’un ras­sem­ble­ment pour un pro­jet fu­tur, sur­tout pas de convaincre par le rai­son­ne­ment éco­no­mique. La conver­gence des opi­nions pré­cède la réa­li­té des faits. Un des porte-pa­role du nou­veau lea­der PS pour la pré­si­den­tielle, Pas­cal Cher­ki, dé­pu­té PS du XIVe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, de for­ma­tion trots­kiste, a fait ses gammes sur ce re­gistre tout au long du quin­quen­nat. À l’As­sem­blée na­tio­nale, salle des Quatre Co­lonnes, cet élu n’a ces­sé de dé­zin­guer la stra­té­gie éco­no­mique de Fran­çois Hol­lande sur le mode “ca­deau aux pa­trons” tout en ne se ca­chant pas de pré­pa­rer le ter­rain pour un Bad Go­des­berg à l’en­vers. C’est cher­cher à re­ve­nir à une gauche ra­di­cale. C’est en­ter­rer le com­pro­mis so­cial-dé­mo­crate in­car­né en l’oc­cur­rence par la gauche de gou­ver­ne­ment de Ma­nuel Valls. C’est l’éter­nel re­com­men­ce­ment de la longue marche du so­cia­lisme cou­pé en deux entre uto­pie et réa­lisme. Ce n’est pas l’idéal pour créer les condi­tions d’un éco­sys­tème fa­vo­rable à la pro­duc­tion.

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