Jacques de La­ro­sière

An­cien di­rec­teur gé­né­ral du FMI :“Il est temps de re­mettre les pen­dules à l’heure”

Le Nouvel Economiste - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PHI­LIPPE PLAS­SART

Le dé­rè­gle­ment du monde est pro­fond et il est plus que temps de se res­sai­sir. Te­lest­le­sen­ti­ment­pro­fond­deJacques de La­ro­sière, l’an­cien di­rec­teur du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal et

gou­ver­neur de la Banque de France. “La vo­lon­té d’échap­per à la réa­li­té va fi­nir par nous rat­tra­per (…). Le point de

non-re­tour est at­teint”, ,ppré­vient le fi­nan­cier. À la source de tous nos maux, l’ex­cès d’en­det­te­ment ou­vert avec l’aban­don du sys­tème de Bret­ton Woods en 1971. “Au dé­but, la pé­riode qui était plu­tôt as­sez agréable, rap­pe­lait l’am­biance post-soixante-hui­tarde où les choses sont fa­ciles”, ra­conte-t-il Mais quelques dé­cen­nies plus tard, “les ef­fets se­con­daires sont ex­trê­me­ment graves sur la crois­sance fu­ture”. La prise de conscience s’opère trop len­te­ment. Jacques de La­ro­sière prend l’exemple

em­blé­ma­tique du re­fus du re­cul de

l’âge de la re­traite, qui ex­prime “une sorte de dé­mis­sion col­lec­tive face à un pro­blème arith­mé­tique pour­tant simple, puisque l’espérance de vie ne cesse pas de pro­gres­ser”. Tra­vailler jus­qu’à 65 ans n’est pour­tant pas un crime contre l’hu­ma­ni­té…

La pro­blé­ma­tique de la mon­dia­li­sa­tion, la ques­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique… tous ces pro­blèmes qui avancent inexo­ra­ble­ment ne datent pas de 2017. Ils re­montent à plu­sieurs dé­cen­nies, et pour cer­tains à une cin­quan­taine d’an­nées. Ce sont des lames de fond inexo­rables qu’on ne voit pas né­ces­sai­re­ment en sur­face, mais qui fa­çonnent les pro­blé­ma­tiques contem­po­raines. Elles re­lèvent en grande par­tie de ten­dances dé­mo­gra­phiques, en­vi­ron­ne­men­tales et de la fi­nan­cia­ri­sa­tion sous-ja­centes trop long­temps igno­rées. Et c’est ain­si que l’on se re­trouve par exemple avec notre ex­cès d’en­det­te­ment et la dé­rive des fi­nances pu­bliques. Comme il était très fa­cile d’em­prun­ter dans le sys­tème qui a suc­cé­dé au sys­tème de Bret­ton Woods, on a em­prun­té sans dis­con­ti­nuer, d’où cette ac­cu­mu­la­tion de dettes. La prise de conscience des risques en­cou­rus ne s’est pas opé­rée tant il était plus com­mode d’em­prun­ter et de fi­nan­cia­ri­ser les pro­blèmes que de les ré­soudre. La fa­ci­li­té de l’en­det­te­ment est une don­née ma­jeure de la dé­rive qui a eu lieu. Elle a fait que les hommes po­li­tiques et les sys­tèmes po­li­tiques ont tou­jours re­cu­lé de­vant les ajus­te­ments et les cor­rec­tions né­ces­saires. C’est un en­semble de co-res­pon­sa­bi­li­tés. Re­cou­rir à l’en­det­te­ment pour fi­nan­cer des dé­penses cou­rantes est un acte très grave, pas un mé­nage ne le fait vo­lon­tiers. Mais à l’échelle de la na­tion, ce com­por­te­ment est dû à la fois au gou­ver­ne­ment, au Par­le­ment, à l’opi­nion pu­blique et aux mé­dias, qui n’ont ja­mais vrai­ment ti­ré la son­nette d’alarme. À au­cune oc­ca­sion, les ac­teurs de cette dé­rive n’ont été vé­ri­ta­ble­ment mis en face de leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Et pour­tant de­puis plus de qua­rante ans, les bud­gets ont tous été vo­tés sys­té­ma­ti­que­ment en dé­fi­cit. Et ce­la conti­nue en­core au­jourd’hui pour de nom­breux pays. Cette vo­lon­té d’échap­per à la réa­li­té va fi­nir par nous rat­tra­per. On ne peut plus dire que l’on laisse les pro­blèmes à nos suc­ces­seurs. Le point de non­re­tour est at­teint. Le pro­blème des re­traites est ca­rac­té­ris­tique. Il y a qua­rante ans, il y avait 5 ac­tifs pour 1 re­trai­té, au­jourd’hui 1,8 ac­tif pour un re­trai­té, bien­tôt 1,5 pour un re­trai­té. Dans un sys­tème de ré­par­ti­tion, avec 5 per­sonnes ac­tives pour 1 re­trai­té, vous pou­vez leur de­man­der un sa­cri­fice de 20 % pour as­su­rer au re­trai­té une pen­sion de 100. Mais avec un ra­tio ac­tif/in­ac­tif en des­sous de 2, l’équa­tion ne passe plus et le sys­tème de­vient im­pos­sible à gé­rer. Face à ce­la, on n’a mis le plus sou­vent que des rus­tines en aug­men­tant le taux de co­ti­sa­tion, et en di­mi­nuant un peu le taux de rem­pla­ce­ment ; mais la don­née de fond – la du­rée de vie des re­trai­tés – n’est pas prise en compte. Dire qu’il n’y a pas de pro­blème pour l’équi­libre fu­tur des re­traites et que l’âge de la re­traite peut donc res­ter à 62 ans est gram­ma­ti­ca­le­ment cor­rect, mais c’est une dan­ge­reuse illu­sion. Al­lon­ger la du­rée de co­ti­sa­tion pour te­nir compte des gains de l’espérance de vie pour évi­ter de ponc­tion­ner les ac­tifs plus jeunes me pa­raît re­le­ver de la jus­tice so­ciale et de la so­li­da­ri­té. L’éta­blis­se­ment d’un sys­tème de points est pour l’ave­nir une bonne idée, mais ne règle pas le pro­blème du dés­équi­libre ac­tuel du sys­tème;

Adap­terle pac­te­so­cial à la­réa­li­té d’au­jourd’hui

Le pacte so­cial de l’après-guerre n’est pas à re­mettre en cause, il faut sim­ple­ment l’adap­ter à la réa­li­té d’au­jourd’hui. La dé­mo­gra­phie des an­nées 50 n’est pas celle des an­nées 2010- 2020. Le pacte so­cial, c’est l’or­ga­ni­sa­tion de la so­li­da­ri­té au sein de la so­cié­té qui per­met à cha­cun de ses membres d’avoir un des­tin conve­nable. Il peut être dé­voyé si vous ne l’adap­tez pas. La vie est un pro­ces­sus d’adap­ta­tion per­ma­nente, c’est ce qu’a ex­pli­qué Dar­win, et c’est aus­si une des le­çons de la chi­mie mo­lé­cu­laire. Un sys­tème ne doit pas être ri­gide si­non il meurt. Si nous n’adap­tons pas les mo­da­li­tés de notre pacte so­cial, alors on le condamne. Re­ve­nons sur les re­traites. On ne peut de­man­der à la po­pu­la­tion ac­tive de fi­nan­cer par une hausse des co­ti­sa­tions la dé­rive dé­mo­gra­phique que j’ai évo­quée plus haut. L’autre so­lu­tion pour ré­équi­li­brer le sys­tème est de di­mi­nuer le taux de rem­pla­ce­ment, mais cette voie ne pré­serve pas non plus le pacte so­cial. La troi­sième ma­nière pour équi­li­brer le sys­tème des re­traites, c’est de faire en sorte que les gens qui vont tou­cher une re­traite tra­vaillent un peu plus long­temps. Il n’est pas nor­mal de fi­ger l’âge de la re­traite alors que l’espérance de vie ne cesse pas de pro­gres­ser. Cette op­tion va à l’en­contre du pacte so­cial. Elle ex­prime une sorte de dé­mis­sion col­lec­tive face à un pro­blème arith­mé­tique pour­tant simple. Ce re­fus col­lec­tif est sai­sis­sant alors que tous nos voi­sins – ab­so­lu­ment tous – ont mis la re­traite à 65 ans, voire à 67 ans. La seule ex­cep­tion, c’est nous ! Il y a un conflit in­ter­gé­né­ra­tion­nel qui est la­tent dans cette af­faire-là. On ne peut pas tout don­ner aux re­trai­tés et ne rien leur de­man­der dans l’ajus­te­ment in­dis­pen­sable à la réa­li­té. Cet ajus­te­ment est de­ve­nu urgent. Ce n’est plus un pro­blème pour dans vingt ans, mais un pro­blème pour tout de suite et même il y a deux ou trois ans dé­jà. Ceux qui pro­clament qu’il ne faut pas tou­cher aux avan­tages so­ciaux sont ceux qui les me­nacent le plus. Car à force

d’aug­men­ter les co­ti­sa­tions que paient les en­tre­prises et leurs sa­la­riés, on ne fait que pé­na­li­ser l’ap­pa­reil pro­duc­tif fran­çais et l’em­ploi. Les so­cié­tés tri­co­lores paient des charges so­ciales qui sont de l’ordre de 5 à 6 points de PIB plus éle­vés que leurs voi­sines al­le­mandes. Et ces 5 à 6 points, c’est la dif­fé­rence entre la vie et la mort, c’est-à-dire entre la com­pé­ti­ti­vi­té et la non-com­pé­ti­ti­vi­té. Il n’y a pas de mys­tère à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion de la France: le mou­ve­ment est dû en grande par­tie – pas uni­que­ment à ce­la car c’est un phé­no­mène com­plexe – à ce sur­croît de pré­lè­ve­ments obli­ga­toires qui pèsent sur le tra­vail. Notre sys­tème so­cial se nour­rit des meilleures in­ten­tions du monde, mais il n’est pas so­cial parce qu’il re­pose sur l’aug­men­ta­tion des co­ti­sa­tions payées par les en­tre­prises, ce qui les em­pêche de re­cru­ter. Plus votre PIB est ab­sor­bé par la dé­pense pu­blique au-de­là de la moyenne des autres pays, plus les em­bauches sont dif­fi­ciles : une équa­tion in­con­tes­table que les hommes po­li­tiques et cer­tains éco­no­mistes sont ré­ti­cents à ad­mettre.

Le­vi­ce­del’ex­cès­de­dé­pen­se­pu­blique

Tous les pays qui ont un chô­mage éle­vé ont ce vice de l’ex­cès de dé­pense pu­blique. Il faut ra­me­ner la dé­pense pu­blique fran­çaise, même en fai­sant des adap­ta­tions statistiques né­ces­saires parce que les si­tua­tions ne sont pas exac­te­ment les mêmes, de 56,5 % de PIB à la moyenne eu­ro­péenne, qui est au­tour de 50. Soit 6 à 7 points de PIB à ga­gner en cinq ans. Ré­gler le pro­blème du chô­mage ne re­lève pas de l’in­can­ta­tion : il faut que les en­tre­prises soient dé­si­reuses et ca­pables de re­cru­ter, et pour ce­la elles doivent être com­pé­ti­tives, sauf dans cer­tains sec­teurs de ser­vices pro­té­gés de la concur­rence. Mais dans l’in­dus­trie ma­nu­fac­tu­rière, il faut être ca­pable de vaincre com­mer­cia­le­ment les com­pé­ti­teurs, vous ne pou­vez pas vous per­mettre de payer six ou cinq points de PIB de plus de charges. Il faut donc ex­pli­quer aux Fran­çais qu’il faut tra­vailler plus long­temps, et que tra­vailler jus­qu’à 65 ans ne doit pas être consi­dé­ré comme un crime contre l’hu­ma­ni­té. Ou bien alors nous sommes en­tou­rés par­tout par des cri­mi­nels parce que tout le monde est à 65 ans. Il faut aus­si leur ex­pli­quer que leurs re­traites ne pour­ront être as­su­rées qu’à la condi­tion que le rap­port entre les co­ti­sa­tions per­çues sur le tra­vail et la lon­gueur du tra­vail per­mettent de sta­bi­li­ser l’équi­libre du sys­tème. Et ce qui veut dire qu’il fau­dra peut-être tra­vailler plus long­temps. En­fin, il faut leur dire qu’un cer­tain nombre de dé­penses pu­bliques – et ce­la a été dé­mon­tré par la Cour des comptes et par d’autres or­ga­nismes – ne sont pas jus­ti­fiables, parce qu’elles ont une ef­fi­ca­ci­té très faible pour des coûts très éle­vés. Il faut donc les re­voir sans ta­bou. Et si cer­tains qua­li­fient cette dé­marche d’an­ti­so­ciale, qu’ils le dé­montrent. La ques­tion du bon usage des de­niers pu­blics qui est pour­tant le fon­de­ment de la dé­mo­cra­tie n’est pas suf­fi­sam­ment po­sée en France ou alors de fa­çon spo­ra­dique par le biais par exemple des rap­ports de la Cour des comptes. La pré­ser­va­tion du pacte so­cial est à ce prix. Me si­tuant en de­hors du po­li­ti­que­ment cor­rect, je trouve per­son­nel­le­ment que le sys­tème de sé­cu­ri­té so­ciale ap­pli­qué au len­de­main de la guerre en 45 pour­rait être mo­di­fié sur un point. C’est qu’il me semble que les mé­nages et les per­sonnes ai­sées en France pour­raient as­su­mer une co­ti­sa­tion pour les soins un peu plus éle­vée qu’au­jourd’hui, par des sys­tèmes de mé­di­ca­ments non rem­bour­sables, etc. C’est so­cial et c’est re­dis­tri­bu­tif. La France est, de tous les pays de l’OCDE, ce­lui qui de­mande le moins de contri­bu­tions au sys­tème de san­té à ses ci­toyens, à ses mé­nages. Alors on pour­rait faire un ef­fort dans ce sens et à ce mo­ment-là, on a un ef­fet de le­vier qui est très ra­pide. Je ne fais pas par­tie de ceux qui re­gardent les dé­penses pu­bliques comme un “en soi”, et qui disent : c’est scan­da­leux d’avoir 3,5 % de dé­fi­cit tous les ans, de le re­por­ter, de prier Bruxelles de l’ac­cep­ter, etc. Mon op­tique est dif­fé­rente. Je dis : si on conti­nue à avoir tous les ans 3 à 3,5 % de dé­fi­cit, nous al­lons avoir une dette in­gé­rable qui est dé­jà à 100 %. Or, on a dé­mon­tré qu’une dette qui s’ac­croît constam­ment, même si on la ré­pu­die, pré­sente des ef­fets se­con­daires ex­trê­me­ment graves sur la crois­sance fu­ture. C’est un su­jet ex­trê­me­ment grave qu’il ne faut pas prendre à la lé­gère. L’ef­fort pour sta­bi­li­ser la dé­pense pu­blique doit être ré­par­ti de ma­nière in­tel­li­gente et équi­table. Je ne dis pas qu’il ne faut rem­pla­cer la moi­tié des fonc­tion­naires, car il y a des en­droits où il faut non seule­ment les rem­pla­cer tous, mais il faut même en avoir plus.Il faut faire de la chi­rur­gie in­tel­li­gente et pas de la hache. Si vous n’êtes pas équi­table et ef­fi­cace dans la ges­tion d’un sys­tème so­cial, vous fi­nis­sez par perdre la confiance des ci­toyens, et à ce mo­ment, des phé­no­mènes du type que ceux que l’on a vus au pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle ap­pa­raissent. Les gens ré­agissent et on peut les com­prendre. Il faut ra­vi­ver le pacte so­cial, mais pas par de l’in­can­ta­tion : il faut par des ac­tions concrètes de re­dres­se­ment.

Plus­que­ja­mais­pro-eu­ro­péen

Je suis tou­jours, et je di­rais même plus que ja­mais, pro-eu­ro­péen, parce que sans Eu­rope, il n’y a plus d’Eu­rope. Sans une Eu­rope qui s’or­ga­nise, qui a les ins­ti­tu­tions suf­fi­sam­ment ef­fi­caces, que reste-t-il? Des na­tions dis­pa­rates dont au­cune ne pour­ra sur­vivre avec un mi­ni­mum de ca­pa­ci­té, d’au­ra, de per­sua­sion in­ter­na­tio­nale. Il n’y au­ra plus un seul pays eu­ro­péen dans le G7 de 2050 parce qu’au­cun d’entre eux ne pour­ra te­nir son rang par rap­port au Bré­sil, à l’Inde, la Chine, et l’In­do­né­sie et à un cer­tain nombre d’autres pays qui les au­ront dé­pas­sés sur le plan de la pro­duc­tion na­tio­nale. La dé­mo­gra­phie eu­ro­péenne est la plus dé­cli­nante du monde. La po­pu­la­tion ac­tive de l’Eu­rope par rap­port à la po­pu­la­tion ac­tive mon­diale est en train de fondre comme neige au so­leil. Et elle ne re­pré­sen­te­ra plus que quelques points de pour­cen­tage dans quelques an­nées. Il est in­évi­table, parce que la dé­mo­gra­phie dicte la géo­po­li­tique mon­diale, que les pays eu­ro­péens perdent in­di­vi­duel­le­ment leur place. Et je me dis, en tant que Fran­çais, que je pré­fère faire par­tie d’un en­semble eu­ro­péen avec un cer­tain poids, une cer­taine ef­fi­ca­ci­té ins­ti­tu­tion­nelle et po­li­tique, que d’être tout seul. Pour au­tant, force est de consta­ter que le sys­tème eu­ro­péen a dé­ri­vé, faute d’un mi­ni­mum de conver­gence dans les po­li­tiques éco­no­miques. Si cha­cun va à hue et à dia, c’est très dif­fi­cile de main­te­nir une co­hé­rence, un ci­ment et une confiance ré­ci­proque dans l’en­semble eu­ro­péen. Et mal­heu­reu­se­ment, c’est ce que l’on a consta­té. De­puis la créa­tion de l’eu­ro, les pays membres de la zone eu­ro ont beau­coup di­ver­gé sur le plan de leur dé­fi­cit bud­gé­taire, leur balance des paie­ments, la crois­sance du cré­dit, l’in­fla­tion. Et ces di­ver­gences ont pro­fon­dé­ment mi­né la construc­tion eu­ro­péenne. Les mar­chés, à par­tir de 2010, ont ti­ré la son­nette d’alarme. Les mé­ca­nismes du pacte de sta­bi­li­té et de crois­sance qui avaient été mis en oeuvre quand on a fait l’Union eu­ro­péenne n’ont pas fonc­tion­né comme il fal­lait. Des pays comme la France, et même l’Al­le­magne à l’époque, au dé­but des an­nées 2000, ont cir­con­ve­nu les règles eu­ro­péennes. Or les sanc­tions étaient pra­ti­que­ment in­exis­tantes. Et le fait que ces deux grands pays aient de­man­dé d’être exemp­té de la dis­ci­pline col­lec­tive a été très mau­vais, parce que les pays comme la Grèce ont im­mé­dia­te­ment sau­té sur l’oc­ca­sion.

Con­ver­gen­ce­seu­ro­péennes contre­na­tio­na­lisme

On re­tombe sur la ques­tion du na­tio­na­lisme. Les gens qui se disent na­tio­na­listes sont sou­vent membres des par­tis po­pu­listes. D’ailleurs, ils nous disent que c’est l’Eu­rope qui est à la source de tous nos maux et que c’est une ad­mi­nis­tra­tion à la fois om­ni­pré­sente, in­con­sé­quente, in­ca­pable, etc., et qu’il faut vite re­ve­nir à la ges­tion na­tio­nale des af­faires pour re­ga­gner du to­nus. Or c’est en­tiè­re­ment faux. Parce que toutes ces di­ver­gences dont je vous ai par­lé, qui minent la conver­gence qui est le sub­strat élé­men­taire de cette Union eu­ro­péenne, sont des dé­via­tions na­tio­nales. C’est le gou­ver­ne­ment fran­çais et le gou­ver­ne­ment al­le­mand qui ont vou­lu avoir des dé­fi­cits au-de­là des li­mites, ce ne sont pas les ins­tances eu­ro­péennes. Il y a donc quelque chose de pa­ra­doxal par­mi les par­tis na­tio­na­listes à vou­loir re­ven­di­quer la “va­leur” du na­tio­na­lisme, alors que c’est le na­tio­na­lisme à qui il faut im­pu­ter les dé­gâts. Il est temps de re­mettre les pen­dules à l’heure et d’oeu­vrer pour de vé­ri­tables conver­gences eu­ro­péennes. Tout le monde ne doit pas de­ve­nir une pe­tite Al­le­magne, mais tout monde doit ren­trer dans le droit che­min d’une ges­tion de sa dette maî­tri­sée. C’est in­dis­pen­sable pour­res­tau­rer­la­con­fian­ceen­tre­les­membres de la zone. Je pense qu’il faut de­ve­nir un peu plus sé­rieux quand on est moins sé­rieux, et peut-être un peu plus ou­vert quand on est trop sé­rieux. L’âme eu­ro­péenne est très dé­pen­dante et très vul­né­rable aux in­ef­fi­ca­ci­tés de l’ac­tion eu­ro­péenne. La crise mi­gra­toire ex­plique pour beau­coup la perte de la foi eu­ro­péenne. Il n’y a pas eu le moindre dé­but de pen­sée col­lec­tive sur ce su­jet. Et si Schen­gen est un obs­tacle alors il faut ré­for­mer Schen­gen. Il n’y au­rait rien de mal à avoir une po­li­tique eu­ro­péenne d’im­mi­gra­tion sé­lec­tive avec des pays qui peuvent ou­vrir leurs fron­tières plus fa­ci­le­ment que d’autres, même si ce­la contre­dit l’idée d’un conti­nent to­ta­le­ment ou­vert. Il faut de­ve­nir plus réa­liste. Je sou­hai­te­rais des ini­tia­tives eu­ro­péennes plus al­lantes en ma­tière de sé­cu­ri­té et de lut­te­con­tre­le­ter­ro­risme,une­me­nace qui­con­cerne tout le monde.

L’es­sence deB­ret­tonWoods

En ma­tière de fi­nance, j’ai vé­cu le pas­sage d’un sys­tème à un non-sys­tème. J’étais à la di­rec­tion du Tré­sor à l’époque, quand les Amé­ri­cains ont bri­sé le sys­tème de Bret­ton Woods. C’es­tas­sez­cu­rieux parce que­ce­sont­lesA­mé­ri­cains qui avaient créé le sys­tème dit de Bret­ton Woods avec la han­tise de ne pas re­com­men­cer les er­re­ments de la pé­riode d’entre les deux guerres dans le do­maine mo­né­taire, mar­quée par des dé­va­lua­tions com­pé­ti­tives et des taux de change très flexibles. Ils ont donc sub­sti­tué à ce ré­gime de lais­ser-faire un ré­gime très or­ga­ni­sé dans le­quel on dé­ter­mi­nait quel était le rap­port de pa­ri­té entre les mon­naies en fonc­tion des cri­tères éco­no­miques et de com­pé­ti­ti­vi­té re­la­tive, et dans le­quel les pays étaient te­nus de res­pec­ter les pa­ri­tés en ques­tion et de ne pas jouer avec la sur-com­pé­ti­ti­vi­té du change. Un sys­tème as­sez dis­ci­pli­naire qui a très bien mar­ché jus­qu’au dé­but des an­nées 60. Et puis les Amé­ri­cains ont com­men­cé à être gê­nés aux en­tour­nures dans ce sys­tème, parce qu’il était dif­fi­cile à ré­con­ci­lier avec la po­li­tique bud­gé­taire très libre qu’ils sou­hai­taient mettre en oeuvre en rai­son du dé­fi­cit de leur sys­tème so­cial et du coût de la guerre duViet­nam. Les Amé­ri­cains ont aus­si eu peur que le sys­tème de Bret­ton Woods, au titre du­quel les pays dé­ten­teurs de dol­lars pou­vaient de­man­der la conver­ti­bi­li­té du dol­lar en or, ne leur re­tombe des­sus et qu’il n’y ait plus as­sez d’or pour rem­bour­ser les dol­lars. Et ils ont fi­ni, le 15 août 1971, par dé­truire le sys­tème qu’ils avaient créé en sup­pri­mant la conver­ti­bi­li­té du dol­lar en or qui les gê­nait, et en sup­pri­mant la fixi­té des pa­ri­tés de mon­naie en mon­naie qui les gê­nait aus­si.C’est ain­si que l’on a bas­cu­lé dans un autre sys­tème,qui n’était pas pour au­tant un sys­tème de flot­te­ment pur des mon­naies, dans le­quel le mar­ché dé­ter­mi­nant chaque jour la va­leur des pa­ri­tés au­rait im­po­sé sa dis­ci­pline. En réa­li­té, les pays jouaient sur le cours de leur mon­naie en fonc­tion de ce qui les ar­ran­geait sans autre forme de dis­ci­pline, les pays ex­cé­den­taires se consti­tuant par exemple des ré­serves de dol­lars plu­tôt que de lais­ser ap­pré­cier leur mon­naie. Un mé­ca­nisme per­vers car en fai­sant ce­la, les pays créent de la li­qui­di­té sans comp­ter. Pa­ral­lè­le­ment, la mo­bi­li­té des mou­ve­ments de ca­pi­taux a com­men­cé à être consi­dé­rable, fa­ci­li­tée par cette créa­tion mo­né­taire. Et ces ca­pi­taux ba­la­deurs en quête de taux d’in­té­rêt ré­mu­né­ra­teurs pro­ve­nant des dé­fi­cits des uns et des autres ont gran­de­ment ac­cé­lé­ré la fi­nan­cia­ri­sa­tion du sys­tème. Au dé­but, la pé­riode qui était plu­tôt as­sez agréable rap­pe­lait l’am­biance post-soixante-hui­tarde où les choses sont fa­ciles. Mais la si­tua­tion est fon­da­men­ta­le­ment dan­ge­reuse, comme si vous aviez sur un ba­teau des car­gai­sons non ar­ri­mées sus­cep­tibles de le faire cha­vi­rer. Et dans ce monde glo­ba­li­sé et de plus en plus“mar­chéi­sé”, les crises se sont ré­pé­tées, de plus en plus graves – la crise du SME en 1992-1993, la crise d’Asie du Sud-Est en 1997, etc. – avec à chaque fois en jeu des mon­tants de ca­pi­taux en­trants et sor­tants consi­dé­rables. Et en 20072008, le sys­tème a ex­plo­sé, obli­geant les banques cen­trales à aug­men­ter de deux à trois fois la taille de leur bi­lan. Ce col­ma­tage a réus­si, mais il ne peut tout de même pas être consi­dé­ré comme un suc­cès. Il est tou­jours dif­fi­cile d’im­pu­ter la faute à tel ou tel, mais la res­pon­sa­bi­li­té in­combe aux Amé­ri­cains qui n’ont pas vou­lu res­pec­ter un mi­ni­mum de dis­ci­pline dans leur po­li­tique éco­no­mique. Ce qui rend pour le mo­ment très im­pro­bable la re­cons­truc­tion d’un vé­ri­table sys­tème, ce sont les mêmes rai­sons qui ont fait que le vrai sys­tème a été aban­don­né en 1971-73.

Un­nou­veau­sys­tè­me­mo­né­taire?

Si l’on vou­lait re­ve­nir à l’es­sence de Bret­tonWoods – c’est-à-dire à l’idée que l’on ne peut pas faire n’im­porte quoi avec sa po­li­tique éco­no­mique du fait de la force de rap­pel du change – il fau­drait que les grands ac­teurs du monde se réunissent pour ho­mo­gé­néi­ser dans une cer­taine me­sure leur po­li­tique éco­no­mique. Et ce­la ne pour­rait se faire que sous l’égide d’une au­to­ri­té in­ter­na­tio­nale qui dise le droit, et non dans le cadre d’une né­go­cia­tion in­ter­gou­ver­ne­men­tale dans un G7. Or je ne vois pas au­jourd’hui, dans les condi­tions géo­po­li­tiques ac­tuelles, les États-Unis ac­cep­ter une telle dé­marche, pas plus d’ailleurs que la Chine, ni même les Al­le­mands. L’es­prit co­opé­ra­tif de 1944 a été un pe­tit mi­racle dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, avec le plan Mar­shall, les grandes ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales (Banque mon­diale, FMI, GATT), un mo­ment de grâce ins­pi­ré il est vrai par les ÉtatsU­nis. Mais l’égoïsme na­tio­nal a re­pris le des­sus à par­tir des an­nées 60-70 et de­puis, c’est cet égoïsme, fa­ci­li­té par la fi­nan­cia­ri­sa­tion, qui pré­do­mine. Nous vi­vons avec un at­te­lage bi­zarre entre les na­tio­na­lismes égoïstes peu sou­cieux des consé­quences de leurs propres actes sur le bien-être gé­né­ral, et la fi­nance qui règne en maî­tresse. La phrase du Ba­ron Louis est tou­jours très vraie : “Faites-moi de la bonne po­li­tique, je vous fe­rai de la bonne fi­nance”. Si les po­li­tiques éco­no­miques dé­rivent dans les dé­fi­cits abys­saux, vous ne pou­vez pas faire de la bonne fi­nance, mais de la fi­nance fi­nan­çante,en cé­dant à la fa­ci­li­té.Il faut re­ve­nir aux équi­libres na­tu­rels et ces­ser de fi­nan­cer la dé­pense cou­rante par de l’em­prunt in­ter­na­tio­nal. Il faut re­mettre les pen­dules à l’heure, sans bru­ta­li­té mais avec fer­me­té. Un nou­veau sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal peut-il voir le jour? J’en doute un peu, parce que les pays sont pro­fon­dé­ment na­tio­na­listes. Après la Se­conde guerre mon­diale, il y avait un idéa­lisme amé­ri­cain avec en par­ti­cu­lier des hommes po­li­tiques de la Côte Est qui avaient le sens de l’his­toire. Ce qui manque au­jourd’hui, c’est une vi­sion. Peut-être que l’Eu­rope pour­rait avoir cette ca­pa­ci­té de gé­né­rer pour sa part cette pen­sée glo­bale. On peut tou­jours l’es­pé­rer. Mais ce qui manque aus­si, c’est le lea­der­ship. Mais on peut très bien conce­voir un lea­der­ship à plu­sieurs à l’éche­lon eu­ro­péen.

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