MAR­GRETHE VES­TA­GER, , COM­MIS­SAIRE EU­RO­PÉENNE À LA CONCUR­RENCE

La com­mis­saire à la concur­rence qui a fait plier les géants

Le Nouvel Economiste - - La Une - ALEX BARKER, FT

Au­tour de ha­rengs “smor­re­brod” à Co­pen­hague, la com­mis­saire eu­ro­péenne à la concur­rence ex­plique à Alex Barker pour­quoi les géants de la tech ont une “res­pon­sa­bi­li­té par­ti­cu­lière” , mais aus­si pour­quoi “elle re­grette que les hommes ne puissent pas, con­trai­re­ment aux femmes, par­ler de leurs en­fants, de ce qu’ils pensent d’eux, ra­con­ter pour­quoi ils ont choi­si de s’ha­biller de telle fa­çon, s’ils sont de mau­vais pères ou pas”

Mar­grethe Ves­ta­ger contourne notre table et s’as­soit à cô­té de moi sur la ban­quette en cuir. Nos ge­noux se touchent presque à angle droit. Elle sou­rit. Je re­garde le cou­teau, la four­chette et le verre d’aqua­vit dis­po­sés avec soin en face de moi, et la chaise en bois, vide, qu’elle vient d’igno­rer. Notre table dans ce res­tau­rant co­sy en sous-sol, à Co­pen­hague, est as­sez grande pour quatre convives. Voi­là ce que ce­la fait d’être dé­sta­bi­li­sé par la gen­darme an­ti-trust la plus co­riace du monde, re­mar­qué-je en moi-même. Dans cette ex­pé­rience, je suis en bonne com­pa­gnie. Trois ans ne se sont pas en­core écou­lés de­puis que la com­mis­saire de 49 ans a ef­fec­tué sa tran­si­tion de la po­li­tique in­té­rieure da­noise à la Com­mis­sion eu­ro­péenne, mais elle a dé­jà fait ex­plo­ser presque tous les re­cords eu­ro­péens de dé­man­tè­le­ments de mo­no­poles, d’amendes in­fli­gées et de chasse aux ar­rié­rés d’im­pôts. On peut dire qu’il n’y a pas de ré­gu­la­teur de la concur­rence dans le monde dé­mo­cra­tique qui exerce au­tant de pou­voir sans contrôle. Ni au­cun qui ne soit aus­si dis­po­sé à l’uti­li­ser que la com­mis­saire eu­ro­péenne char­gée de la concur­rence. De­man­dez à Tim Cook d’Apple, à qui elle a or­don­né de payer 13 mil­liards d’eu­ros d’ar­rié­rés d’im­pôts en Ir­lande. Ou à Sun­dar Pi­chai de Google (amende de 2,4 mil­liards pour abus de po­si­tion do­mi­nante). Ou aux construc­teurs de ca­mions, ou aux la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, ou aux ba­rons de la fi­nance, pié­gés dans les fi­lets de Mar­grethe Ves­ta­ger. Il fau­dra des an­nées pour que ses sen­tences puissent être éven­tuel­le­ment an­nu­lées par un tribunal.

Sa ru­desse lé­gen­daire est adou­cie par des touches per­son­nelles. Au fi­nal, les bio de la dame en ques­tion se lisent comme la sa­ga de la reine Mar­grethe III, la conqué­rante vi­king de la Si­li­con Val­ley, le fléau des éva­dés fis­caux, la domp­teuse des ego cor­po­rate, et la pâ­tis­sière ré­pu­tée pour ses buns à la can­nelle. On le sait de­puis long­temps, Mar­grethe Ves­ta­ger est une po­li­tique qui dé­fie les lois de la gra­vi­té. Elle pro­vient d’un pe­tit par­ti po­li­tique d’un pe­tit pays et fit au­tre­fois cam­pagne avec ce slo­gan an­ti-po­pu­listes : “Écou­tez les éco­no­mistes. C’est ce que nous fai­sons”. Elle a de la ré­par­tie, elle est ur­baine, elle a ins­pi­ré un grand rôle dans la sé­rie té­lé­vi­sion da­noise à suc­cès ‘Bor­gen’ : c’est une icône li­bé­rale qui, pour ses ad­mi­ra­teurs, est mieux en vrai que sa ver­sion de fic­tion. Aux États-Unis, Mme Ves­ta­ger est aus­si un pré­sage des vents po­li­tiques qui se lèvent contre la Si­li­con Val­ley. Pour beau­coup, là-bas, elle est la dernière in­car­na­tion d’une longue tra­di­tion d’em­pê­cheurs de tour­ner en rond eu­ro­péens qui osent se dres­ser sur le che­min du bon vieux bu­si­ness amé­ri­cain. L’an­née dernière, Tim Cook a ré­su­mé avec élé­gance l’opi­nion des “contre” : “Une merde po­li­tique

to­tale”. Le par­ti “Ca­fé latte” de Mar­grethe Ves­ta­ger Nous sommes dans le res­tau­rant Kron­borg, une vieille ta­verne en sous-sol connue pour ses “smor­re­brod”, les sand­wiches ou­verts da­nois. C’est un sanc­tuaire par­fait pour une après-mi­di plu­vieuse à Co­pen­hague. Poutres en bois sombre au-des­sus de nos têtes, murs blancs, à l’ex­cep­tion d’une frise cou­leur vert sa­pin. Mar­grethe Ves­ta­ger à l’air chez elle, élé­gante dans une robe bor­deaux claire, un car­di­gan noir et un long col­lier en or. Ses che­veux gris acier sont cou­pés court et nets. Le per­son­nel semble as­sez fier d’avoir l’an­cienne mi­nistre en salle. À une autre table, en face, un groupe qui fête un an­ni­ver­saire nous jette des re­gards de plus en plus cu­rieux. Ils se sou­viennent pro­ba­ble­ment de son man­dat du­rant le gou­ver­ne­ment de coa­li­tion, entre 2011 et 2015, di­ri­gé par Helle Thor­ning-Sch­midt, une so­cial-dé­mo­crate avec du chien. Élue sur un pro­gramme pen­chant à gauche, Helle Thor­ning-Sch­midt s’est presque ins­tan­ta­né­ment mis son élec­to­rat à dos en sa­brant dans les bud­gets. La prin­ci­pale rai­son : Mar­grethe Ves­ta­ger, par­te­naire mar­gi­nale de la coa­li­tion, et son in­fluence dé­ter­mi­nante sur cette po­li­tique. Elle sa­vait ce qu’elle vou­lait et l’ob­te­nait, en gé­né­ral. La re­la­tion entre les deux femmes a na­tu­rel­le­ment tour­né au vi­naigre. Mme Ves­ta­ger dit qu’elle s’en­tend beau­coup mieux main­te­nant avec la “fa­bu­leuse” Helle Thor­ning-Sch­midt. “Mais je ne vous dis pas les ba­garres qu’on a eues…” C’était en ef­fet im­pro­bable de confier un tel pou­voir à la di­ri­geante d’un mou­ve­ment so­cial-li­bé­ral de niche – af­fec­tueu­se­ment sur­nom­mé “le par­ti ca­fé latte” – dont la plus brillante vic­toire élec­to­rale fut un 15 % des voix en 1968. Mais du­rant les pour­par­lers pour for­mer un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion, Mme Ves­ta­ger a ra­mas­sé la mise. Je lui rap­pelle le che­min par­cou­ru entre main­te­nant et son pre­mier dé­jeu­ner avec Helle Th­ro­ningSch­midt, il y a presque 20 ans, dans un ca­fé non loin d’ici. En par­tant, Mme Ves­ta­ger lui avait don­né son nu­mé­ro de té­lé­phone, en di­sant : “Vous pour­riez en avoir be­soin un

jour”. Mme Thor­ning-Sch­midt l’avait pris mais n’avait pas don­né le sien. Mme Ves­ta­ger n’était pro­ba­ble­ment pas en­core as­sez im­por­tante. “Oui !” s’écrit-elle.“J’avais ou­blié. C’était il y a très très très long­temps.” Je prends le me­nu en es­pé­rant que les neuf va­rié­tés de ha­rengs se se­ront amé­lio­rées de­puis la dernière fois. Je ne suis pas un grand fan. Nous com­man­dons tous les deux le “spé­cial” : Sol over Gudh­jem, des ha­rengs fu­més avec du jaune d’oeuf. Je choi­sis en­suite le steak tar­tare et Mme Ves­ta­ger l’équi­valent da­nois d’un vol-au-vent au pou­let. “C’est

la tra­di­tion de boire ça…” dit-elle en je­tant un re­gard un peu désap­pro­ba­teur aux deux verres d’aqua­vit. Nous en res­tons tous deux à de l’eau.

Fille de pas­teurs

Mar­grethe Ves­ta­ger a gran­di dans une pe­tite ville da­noise le long des voies fer­rées, Ol­god (lit­té­ra­le­ment “bonne bière”), sur la côte du Jut­land, plate et bat­tue par les vents. Ses pa­rents étaient tous deux pas­teurs lu­thé­riens et mi­li­taient éga­le­ment en po­li­tique. Je me de­mande si ce pro­fil ré­cur­rent ne de­vrait pas être étu­dié avec soin car il cor­res­pond au même contexte fa­mi­lial d’An­ge­la Mer­kel en Al­le­magne, de The­re­sa May en Gran­deB­re­tagne et de Con­do­leez­za Rice, l’an­cienne se­cré­taire d’État amé­ri­caine. “Au mi­ni­mum, au Da­ne­mark, on dit que les en­fants de pas­teurs sont les pires” dit-elle en

riant. “Il faut qu’ils se re­bellent. Mais ma fa­mille n’a ja­mais été stric­te­ment re­li­gieuse, donc il y avait peu de choses contre quoi se re­bel­ler. S’il y avait quelque chose – je ne sais pas pour les autres églises – c’était peut-être l’obli­ga­tion de s’im­pli­quer au­près des gens. C’est une va­leur très forte.” Les ha­rengs ar­rivent. Feu RW Apple Ju­nior, lé­gen­daire cor­res­pon­dant du New York Times, a un jour dé­crit les Da­nois comme un peuple qui pos­sède cette maî­trise de la forme et de la cou­leur qui “trans­forme les sand­wiches

en na­tures mortes”. Notre en­trée n’est pas tout à fait à la hau­teur mais bien meilleure que je m’y at­ten­dais. Le jaune d’oeuf pla­cé au som­met de l’as­siette ap­porte un rayon de so­leil dans une mé­téo de plomb. “Vous êtes sup­po­sé prendre le jaune de l’oeuf et le mettre là” m’ap­prend-elle en se pen­chant vers mes ha­rengs. Les fi­lets de pois­son mar­ron sont en­tou­rés d’oi­gnons et de ra­dis. Mar­grethe Ves­ta­ger at­taque l’oi­gnon mais ne touche pas à son jaune d’oeuf.

L’au­then­ti­ci­té con­trô­lée de l’huître

À la croire, elle est presque tom­bée par

ha­sard en po­li­tique. “J’ai com­men­cé par me pré­sen­ter au Par­le­ment à la fin des an­nées 1980 et je ne l’ai fait que parce que j’étais to­ta­le­ment sûre qu’il n’y avait au­cun risque que je sois élue” dit-elle. Elle re­marque que son

pre­mier es­sai était un siège de dé­pu­té que sa mère avait ten­té de rem­por­ter. “Jeune, j’étais as­sez ti­mide et j’étais cu­rieuse d’es­sayer pour voir ce que ça fe­rait.” À 25 ans, elle était de­ve­nue pré­si­dente de son par­ti tout en tra­vaillant au mi­nis­tère des Fi­nances. À 29 ans, sans ja­mais avoir été élue, elle est de­ve­nue mi­nistre de l’Édu­ca­tion et des Af­faires ec­clé­sias­tiques. “Je ne réa­li­sais pas que j’étais jeune, je n’y pen­sais pas, alors, ça ne me fai­sait pas peur” se sou­vient-elle. “Si j’en avais eu conscience, j’au­rais été ter­ro­ri­sée… C’était très dur et si je de­vais re­com­men­cer au­jourd’hui, je m’y pren­drais au­tre­ment.” Jus­qu’à un cer­tain point, la per­son­na­li­té po­li­tique ac­tuelle de Mme Ves­ta­ger a été for­gée par ses points faibles quand elle était au pou­voir. Ses pre­mières an­nées à la tête de son par­ti po­li­tique ont été ca­tas­tro­phiques. La res­pon­sa­bi­li­té des son­dages exé­crables fut im­pu­tée à ses ma­nières froides et dé­ta­chées. “Elle est née adulte !” s’était plaint un de ses col­lègues du par­ti à l’époque. Mme Ves­ta­ger en conclut qu’il était temps de s’adap­ter. Elle réa­li­sa qu’elle pou­vait “faire

autre chose” et qu’elle avait donc la li­ber­té de dé­fendre ce en quoi elle croyait. En fi­nis­sant une bou­chée de ha­reng, elle ex­plique qu’elle s’est en­traî­née à “mettre cer­tains cô­tés d’elle au pre­mier plan… et peut-être en mettre d’autres en re­trait”. Une forme d’au­then­ti­ci­té con­trô­lée que son vieux conseiller en image com­pa­rait à celle de l’huître : at­ti­rante, hon­nête, mais pas plus ou­verte qu’elle ne sou­haite l’être. Ce­lui qui a vi­si­té les bu­reaux de Mme Ves­ta­ger à Bruxelles com­pren­dra ce que ce­la si­gni­fie. C’est un es­pace très soi­gneu­se­ment pen­sé, peu­plé de cu­rio­si­tés et d’ac­ces­soires. Il y a un doigt d’hon­neur en plâtre – “le doigt d’hon­neur” que lui avait dé­cer­né un syn­di­cat “op­po­sé à mes coupes

bud­gé­taires”, une pan­carte routière de la ville de Ves­ter­vej, des pho­tos de son plat pays ven­teux, le Jut­land. Chaque ob­jet a une his­toire mais ré­vèle peu sur elle.

La ges­tion des ego

Mme Ves­ta­ger est ré­pu­tée être pas­sée maître dans l’art de ra­me­ner les grands ego sur terre lors des réunions. Elle connaît son dos­sier et n’ap­porte au­cune note. Elle sert elle-même le ca­fé à ses in­vi­tés. En 2016, son ex­pres­sion a à peine chan­gé quand Tim Cook s’est em­por­té et s’est dé­chaî­né contre son en­quête sur la si­tua­tion fis­cale d’Apple en la com­pa­rant à “la jus­tice vé­né­zué­lienne”. Les di­ri­geants de Gaz­prom, quant à eux, se sont vus de­man­der de ré­duire leur en­tou­rage car il n’y avait plus as­sez de places au­tour de la table, ce qui lais­sa les trois quarts de leur dé­lé­ga­tion dans le cou­loir. Un té­moin se sou­vient de Mme Ves­ta­ger lais­sant une réunion dé­bor­der de quinze mi­nutes mal­gré des rap­pels à l’ordre ré­pé­tés. Quand les par­ti­ci­pants sor­tirent de réunion, ce fut pour dé­cou­vrir Jack Lew, alors se­cré­taire amé­ri­cain au Tré­sor, ful­mi­nant dans la salle d’at­tente.

Quand je l’in­ter­roge sur sa ren­contre avec Tim Cook, elle se contente de lis­ser soi­gneu­se­ment sa ser­viette. “Je par­ti­cipe à beau­coup de réunions dif­fé­rentes et vous pou­vez avoir une réunion très dif­fé­rente avec moi parce que je ne dis rien à per­sonne” fi­nit-elle par dire,

as­sez fer­me­ment. “L’une des choses que j’ai ap­prises, c’est que les choses im­por­tantes sont simples. J’es­saie de trai­ter tout le monde de la même fa­çon, beau­coup viennent en ef­fet de so­cié­tés moins im­por­tantes.” Je me heurte à un ac­cueil tout aus­si froid quand je l’in­ter­roge sur son ex­pé­rience du “mans­plai­ning” [ha­bi­tude mas­cu­line d’ex­pli­quer aux femmes ce qu’ils pensent mieux connaître qu’elles, ndt]. La po­li­tique du genre n’est pas un su­jet qu’elle sou­haite abor­der, elle le dit clai­re­ment. “Je re­grette vrai­ment que les hommes ne puissent pas, con­trai­re­ment aux femmes, par­ler de leurs en­fants, de ce qu’ils pensent d’eux, ra­con­ter pour­quoi ils ont choi­si de s’ha­biller de telle fa­çon, s’ils sont de mau­vais pères ou pas” ex­plique-t-elle. “Si on leur po­sait les ques­tions qu’on pose aux femmes, ils pour­raient ré­vé­ler beau­coup plus d’ eux-mêmes, parce que je me suis aper­çue que ce n’était pas vrai­ment dif­fé­rent. Ce sont les choses de la vie pour une femme à mon poste alors je dis, bon, al­lons-y.” Elle me fixe droit dans les yeux.

Jus­tice ou po­li­tique ?

Le grand re­proche que lui font les avo­cats à Bruxelles est sa tendance à trans­for­mer son rôle de ré­gu­la­teur en jus­ti­cier. Dans un dis­cours res­té cé­lèbre, elle a ci­té Lu­ther, Adam et Ève, et dé­non­cé la cu­pi­di­té au coeur des pra­tiques mo­no­po­lis­tiques. Elle trouve le re­proche qui lui est fait dé­pla­cé. “Je n’ai pas pla­car­dé les 95 thèses de Lu­ther sur ma porte. J’ai les lois eu­ro­péennes sur la concur­rence. C’est à par­tir d’elles que nous tra­vaillons. Mais le pro­blème est que qui que vous soyez et quoi que vous fas­siez, vous pou­vez ré­flé­chir à la fa­çon dont vous faites les choses.” Son fait d’armes ul­time sur ce front, ce sont les géants de la Si­li­con Val­ley : Google, Apple, Fa­ce­book et Ama­zon. Le qua­tuor a eu des prises de bec très pu­bliques avec Mme Ves­ta­ger. Elle est ap­plau­die de Ber­lin à Wa­shing­ton sur le fait de s’at­ta­quer à eux. Le grand re­proche qu’on lui fait, ce­pen­dant, est que ses in­ter­ven­tions (sur­tout sur la fis­ca­li­té) sont plus po­li­tiques que ju­ri­diques. Cer­tains di­ri­geants ne sup­portent pas son ar­ro­gance. J’in­siste pour sa­voir si ses pré­ro­ga­tives royales – à la fois juge d’ins­truc­tion, juge, ju­ré et bour­reau – sont trop larges se­lon elle. Elle ba­laie la ques­tion, en m’op­po­sant que les tri­bu­naux, les avo­cats et les mé­dias sont là pour “m’ai­der à pré­ser­ver mon in­té­gri­té. Je me sens très sur­veillée” ajoute-t-elle. Le brou­ha­ha du res­tau­rant a bais­sé d’un ton. La ta­blée d’an­ni­ver­saire de l’autre cô­té de la salle ouvre les ca­deaux ; nos cou­verts sont des­ser­vis. Je change de bra­quet. Un dé­bat entre éco­no­mistes fait rage pour dé­ter­mi­ner si les vieux ou­tils de la sur­veillance de la concur­rence – et l’or­tho­doxie de l’École d’éco­no­mie de Chi­ca­go, qui se fon­dait sur les consé­quences né­ga­tives des prix pour les consom­ma­teurs – sont suf­fi­sants pour faire face aux chan­ge­ments co­los­saux que nos so­cié­tés et notre éco­no­mie en­caissent. En quelques mots, les pro­duits et ser­vices dits gra­tuits peuvent en fait coû­ter cher au consom­ma­teur. De même, les fu­sions res­pec­tant les lois sur la concur­rence (dans l’agroa­li­men­taire, par exemple) peuvent être une mau­vaise idée pour la pré­ser­va­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Je de­mande si elle sou­hai­te­rait, dans l’idéal, un man­dat plus large pour dé­fendre une in­ter­pré­ta­tion plus ample de la pro­tec­tion du consom­ma­teur ?

Elle me donne une ré­ponse en or : les prin­cipes des lois de l’Union eu­ro­péenne sont

as­sez larges. “Le consom­ma­teur doit aus­si com­prendre qu’il paie­ra tou­jours, in fine. Je n’ai peut-être pas be­soin de ta­per tous les chiffres de ma carte ban­caire mais je fi­nis tou­jours par payer” dit-elle. “Jus­qu’à un cer­tain de­gré, cer­taines de ces en­tre­prises sont des agences de pu­bli­ci­té de la vieille école dans de nou­veaux ha­bits. Cer­taines des choses qu’elles font sont in­croyables. Ces in­no­va­tions ont trans­for­mé nos so­cié­tés. Mais ce­la ne change rien au fait qu’elles ont tou­jours une res­pon­sa­bi­li­té. Si vous êtes une so­cié­té en po­si­tion do­mi­nante, vous avez une res­pon­sa­bi­li­té par­ti­cu­lière.”

Tech et ca­mions

Voi­là une ré­fé­rence à Google, un groupe contre le­quel elle a sta­tué pour abus de po­si­tion do­mi­nante dans ses ten­ta­tives de fa­vo­ri­ser ses propres sites de shop­ping en ligne. Mais si le pro­cès peut mettre fin à la dis­cri­mi­na­tion qu’exerce Google, et que l’ex­pé­rience du consom­ma­teur de­vienne du coup moins bonne, se­ra-t-elle tou­jours aus­si sa­tis­faite ? “Qui suis-je pour en ju­ger ?” ré­pon­delle. Le choix, dit-elle, est une bonne chose. Nous en sommes à la moi­tié de notre plat de ré­sis­tance. Mme Ves­ta­ger aban­donne les points sub­tils des lois sur la concur­rence pour m’ex­pli­quer sa tar­te­lette : deux ronds crous­tillants de pâte sa­blée dé­co­rés de pou­let à la crème et d’as­perges. “C’est ce que l’on man­geait dans toutes nos fêtes de fa­mille dans mon en­fance” dit-elle. “Ja­mais d’as­perges fraîches, c’était un luxe au-de­là de nos moyens. C’était des as­perges en boîtes, et la sauce était faite avec le li­quide de la boîte. J’adore ça.” Mon steak tar­tare as­sai­son­né, avec une tranche de pain de seigle ca­chée des­sous, est dé­li­cieux. Ses grandes af­faires contre les groupes de tech ont fait les gros titres, mais elles n’ar­rivent pas à la che­ville des en­tentes illi­cites entre construc­teurs de ca­mions qu’elle a dé­voi­lées. Là, non seule­ment il y avait en­tente illi­cite sur les prix, mais la tech­no­lo­gie ser­vait à pro­duire des bi­lans fal­si­fiés d’émis­sions de GES et de par­ti­cules. Un lan­ceur d’alertes avait dé­non­cé le fait que les mêmes pra­tiques avaient cours chez les fa­bri­cants d’au­to­mo­biles. La Com­mis­sion au­rait-elle dû faire plus, plus tôt ? Elle rap­pelle que la Com­mis­sion a sanc­tion­né les fa­bri­cants de pièces au­to­mo­biles au cours des dix der­nières an­nées. “C’est presque sans fin” dit-elle en haus­sant

les sourcils. “Nous le pro­gram­mons de­puis des lustres, mais le scan­dale des émis­sions de par­ti­cules n’est pas vrai­ment une af­faire de concur­rence. Ce­la fait par­tie d’une fraude, peu­têtre, l’en­vi­ron­ne­ment, ce genre de choses… Main­te­nant nous re­ce­vons des de­mandes de clé­mence au su­jet d’une en­tente pos­sible entre construc­teurs de voi­tures, peut-être avec une col­la­bo­ra­tion très in­tense. Nous avons com­men­cé à y re­gar­der de plus près. Mais nous avons dé­jà dé­pen­sé beau­coup de nos res­sources dans ce sec­teur.”

L’étrange in­fluence du Da­ne­mark à Bruxelles

L’un des plus étranges se­crets de Bruxelles est l’in­fluence ex­tra­or­di­naire qu’y exerce le Da­ne­mark. Le pays a une po­pu­la­tion moins im­por­tante que celle de Londres, des élec­teurs à tendance très eu­ro-scep­tique, et pour­tant, les Da­nois, de­puis des dé­cen­nies, jouent un rôle re­mar­quable à Bruxelles. Alors, quel est leur se­cret ? Après un bref show de mo­des­tie, Mar­grethe Ves­ta­ger sai­sit le sty­lo de ma main et com­mence à des­si­ner. “Nous ne frap­pons ja­mais à une porte en di­sant ‘Il y a ce pro­blème au Da­ne­mark et nous vou­lons vrai­ment vous mettre au cou­rant’ ” com­mence-t-elle en rem­plis­sant soi­gneu­se­ment au sty­lo un pe­tit car­ré. “Ce qu’ils font, c’est lan­cer une ana­lyse très ap­pro­fon­die. Puis ils disent: ‘Oh, ça ne va pas. Oh, ça fait par­tie d’un pro­blème bien plus large’.”

Un grand rec­tangle sur­git au­tour du pe­tit car­ré. “Alors, ils frappent à la porte et ils disent : ‘Nous pen­sons que vous avez un pro­blème ici. On peut vous ai­der ?’ Vous trou­vez le moyen de vous ai­der mu­tuel­le­ment et, oups, le pro­blème a dis­pa­ru.” Elle grise tout le rec­tangle. Elle des­sine en­suite une carte du Da­ne­mark en tra­çant un cercle au­tour de la pé­nin­sule, qui res­semble à un ha­lo géant. “Ici, vous pou­vez mon­trer votre ca­pa­ci­té in­tel­lec­tuelle, prou­ver que vous avez bien com­pris ce qui pré­oc­cupe les autres, avant de pré­sen­ter vos propres in­quié­tudes à trou­ver une so­lu­tion com­mune. Pour les Da­nois, il n’y a pas de contradiction entre les choses qui sont d’une im­por­tance ab­so­lue pour nous au Da­ne­mark et les choses tout aus­si im­por­tantes à l’échelle eu­ro­péenne. C’est la même chose.” Quand son man­dat s’achè­ve­ra, elle se­ra au fir­ma­ment de sa car­rière. Cer­tains col­lègues sup­putent qu’elle ai­me­rait être di­rec­trice du FMI. D’autres la vou­draient comme pro­chaine pré­si­dente de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, mais ce n’est pas ga­gné. Les li­bé­raux dé­crochent ra­re­ment les grands com­mis­sa­riats. De plus, elle vient d’un pays qui ne fait pas par­tie de la zone eu­ro et qui fait beau­coup d’ex­cep­tions aux règles de l’Eu­rope. “Ce se­rait un autre monde que d’avoir une so­cio-li­bé­rale pré­si­dente de quoi que ce soit” plai­sante-t-elle. En­fin, je pense qu’elle plai­sante, mais je n’en suis pas cer­tain. Une dernière re­marque sur le pain noir et elle s’en va, elle sort seule dans la bruine. Elle me laisse seul en train de fixer son ca­fé à de­mi-fi­ni, sa ser­viette soi­gneu­se­ment pliée et le ha­lo qui en­toure le Da­ne­mark. Res­tau­rant Kron­borg Brolæg­gers­træde 12, Co­pen­hague, Da­ne­mark Ha­reng fu­mé avec jaune d’oeuf - DKr178 Steak tar­tare - DKr129 Tar­te­lette au pou­let et aux as­perges - DKr129 Ca­fé x 2 - DKr60 Eau mi­né­rale x 4 - DKr128w To­tal (ser­vice et for­fait cou­vert com­pris) - DKr626 (£74)

“Pour beau­coup, là-bas, elle est la dernière in­car­na­tion d’une longue tra­di­tion d’em­pê­cheurs de tour­ner en rond eu­ro­péens qui osent se dres­ser sur le che­min du bon vieux bu­si­ness amé­ri­cain. L’an­née dernière, Tim Cook a ré­su­mé avec élé­gance l’opi­nion des ‘contre’ : “Une merde po­li­tique to­tale”.

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