La nou­velle af­faire des écoutes

Le Point - - SOMMAIRE - PAR MARC LE­PLON­GEON

D’in­croyables in­ves­ti­ga­tions pa­ral­lèles ont vi­sé Ni­co­las Sar­ko­zy en marge de l’af­faire Bis­muth. Dans le plus grand se­cret, les fac­tures té­lé­pho­niques des plus cé­lèbres avo­cats de la ca­pi­tale ont été éplu­chées. Avec un seul ob­jec­tif : trou­ver une mys­té­rieuse taupe au sein de l’ap­pa­reil ju­di­ciaire fran­çais.

Le pro­cu­reur est en convain­cu, la taupe, celle qu’il re­cherche de­puis des mois, se pare de noir. Que ce soit la cou­leur de la robe d’un avo­cat ou de celle, plus in­tri­gant en­core, d’un ma­gis­trat… Pen­dant près de six ans, de dé­but 2014 à fin 2019, le Par­quet na­tio­nal fi­nan­cier (PNF) a or­ga­ni­sé un mon­tage ju­di­ciaire ex­trê­me­ment com­plexe vi­sant à trou­ver qui était à même d’in­for­mer Ni­co­las Sar­ko­zy sur des pro­cé­dures ju­di­ciaires en cours. La jus­tice n’a pas lé­si­né sur les moyens. Sans soup­çons avé­rés, les fac­tures de té­lé­phone dé­taillées (fa­dettes) des ca­bi­nets d’avo­cats Du­pond-Mo­ret­ti, Te­mime, Lus­san, Ca­nu-Ber­nard, Haïk ou en­core Veil-Jourde ont été éplu­chées, et quelques-uns des pé­na­listes les plus re­nom­més de France, géo­lo­ca­li­sés. Avec une ques­tion cen­trale : l’un d’entre eux, de par sa proxi­mi­té avec des juges ou des po­li­ciers, a-t-il eu ac­cès à des in­for­ma­tions cou­vertes par le se­cret pro­fes­sion­nel, ren­sei­gne­ments qu’il au­rait en­suite ré­per­cu­tés, en vio­la­tion de la loi, à l’avo­cat per­son­nel de l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique, Me Thier­ry Her­zog ?

Les en­quê­teurs ont ob­te­nu, sur une pé­riode don­née, la liste de tous les ap­pels en­trants et sor­tants des nu­mé­ros re­liés au stan­dard du Par­quet na­tio­nal fi­nan­cier, avant qu’une juge d’ins­truc­tion pa­ri­sienne ne su­bisse le même sort. Mieux en­core : alors que les in­ves­ti­ga­tions se sont vite di­ri­gées vers un clas­se­ment sans suite – au­cune taupe n’avait été iden­ti­fiée en mars 2016 –, les ré­sul­tats ont été vo­lon­tai­re­ment tus par le PNF. Et ce alors même que d’im­por­tants élé­ments à dé­charge étaient sus­cep­tibles de nour­rir la dé­fense de Ni­co­las Sar­ko­zy, pour­sui­vi pour cor­rup­tion et tra­fic d’in­fluence dans l’af­faire Paul Bis­muth.

Pen­dant toutes ces an­nées, cette en­quête a donc été me­née dans le plus grand se­cret, dans un cadre pro­cé­du­ral trouble, de ma­nière à ce que nul autre que les pro­cu­reurs qui en avaient la charge ne puissent en avoir connais­sance. Le 10 juin, Éliane Hou­lette, l’an­cienne pa­tronne du PNF, a dé­cla­ré de­vant l’As­sem­blée na­tio­nale avoir su­bi des « pres­sions » de sa hié­rar­chie pour re­mon­ter, presque en temps réel, des in­for­ma­tions sur tous les actes d’in­ves­ti­ga­tion me­nés contre les époux Fillon. Ces pro­pos cou­ra­geux vi­saient à cri­ti­quer la dé­pen­dance du par­quet vis-à-vis de l’exé­cu­tif et à ap­pe­ler à une pro­fonde ré­forme du sys­tème ju­di­ciaire fran­çais. Mais ils ont aus­si pour mé­rite d’avoir dé­lié quelques langues sur la cui­sine in­terne du PNF dans les af­faires Sar­ko­zy. Le Point a me­né l’en­quête. Au com­men­ce­ment, une étrange dis­cus­sion.

« Bâ­tards ». Le 30 jan­vier 2014, la nuit est tom­bée de­puis un mo­ment dé­jà lorsque Ni­co­las Sar­ko­zy et Thier­ry Her­zog conversent. Les deux hommes pensent être sur­veillés. Aus­si prennent-ils le soin de se trou­ver une ligne té­lé­pho­nique ré­ser­vée uni­que­ment à leur stra­té­gie ju­di­ciaire, que Me Her­zog fait ou­vrir sous le nom de Paul Bis­muth. C’est sous ce drôle d’alias et en se croyant à l’abri des oreilles in­dis­crètes que l’ex-pré­sident de la Ré­pu­blique et son conseil in­sultent tran­quille­ment leurs juges. Ces « bâ­tards de Bor­deaux » vont avoir du « bou­lot », lance Her­zog, qui semble per­sua­dé, au té­lé­phone, que la Cour de cas­sa­tion s’ap­prête à an­nu­ler la sai­sie des agen­das de Ni­co­las Sar­ko­zy, or­don­née par les juges bor­de­lais dans l’af­faire Bet­ten­court. Pour­quoi un tel es­poir ? Leur « ami » Gil­bert, ra­conte l’avo­cat le 29 jan­vier, a bien « bos­sé ». Gil­bert Azi­bert, ma­gis­trat à la Cour de cas­sa­tion, fait en ef­fet montre du plus grand en­train

« Tout ce­la té­moigne des moyens uti­li­sés, à la fois dis­pro­por­tion­nés et dé­loyaux, pour s’en prendre à tout prix à Ni­co­las Sar­ko­zy. » Me Her­vé Te­mime

pour ob­te­nir des in­for­ma­tions confi­den­tielles sur la pro­cé­dure Bet­ten­court. « Il a eu ac­cès à l’avis, qui ne se­ra ja­mais pu­blié, du rap­por­teur (…) Cet avis conclut au re­trait de toutes les men­tions re­la­tives à tes agen­das », as­sure Me Her­zog à son cé­lèbre client le 30 jan­vier 2014.

Cinq jours plus tard, le 5 fé­vrier, tout s’ac­cé­lère. Her­zog, en­core : « [Gil­bert] avait ren­dez-vous avec un des conseiller­s [de la Cour de cas­sa­tion, NDLR] pour bien lui ex­pli­quer ce qu’il fau­drait… Il m’a dit : “Tu peux dire au pré­sident que je suis op­ti­miste.” » L’homme ten­te­rait-il d’in­fluen­cer ses col­lègues juges char­gés du dos­sier ? Les en­quê­teurs en sont per­sua­dés. Les écoutes té­lé­pho­niques s’en­chaînent. Comme ré­com­pense de ses ef­forts, Gil­bert Azi­bert fait sa­voir qu’il se­rait très in­té­res­sé par un poste à Mo­na­co et s’en ouvre à Thier­ry Her­zog, le­quel ré­per­cute ce sou­hait à Ni­co­las Sar­ko­zy. L’an­cien pré­sident, qui sé­journe quelques jours sur le Ro­cher, n’y voit aucun in­con­vé­nient, au contraire : « J’ai ren­dez-vous à mi­di avec Mi­chel Ro­ger, le mi­nistre d’État de Mo­na­co, confie Ni­co­las Sar­ko­zy à son avo­cat le 25 fé­vrier 2014 (…) Il [Gil­bert, NDLR] veut un poste de conseiller d’État ici ? (…) Tu peux lui dire que, à mi­di, je fe­rai la dé­marche. »

Mais le len­de­main, au té­lé­phone, Ni­co­las Sar­ko­zy ex­plique su­bi­te­ment avoir fait marche ar­rière : « Je lui ai pas par­lé de Gil­bert [au mi­nistre, NDLR]. (…) Ça m’em­bête de de­man­der quelque chose alors que je le connais pas très bien (…) Je t’avais dit que je le fe­rai, et puis j’ai ré­flé­chi. » Ses re­mords sont ré­pé­tés deux fois à quelques mi­nutes d’in­ter­valle, d’abord sur la « ligne Paul Bis­muth », puis sur celle ou­verte à son nom. Ni­co­las Sar­ko­zy cherche-t-il à s’as­su­rer que ses pro­pos n’ont pas échap­pé aux oreilles qui l’écoutent ? C’est la thèse qui se­ra aus­si­tôt adop­tée par les juges Thé­paut et Si­mon – les « deux dames », comme les ap­pel­le­ra bien­tôt Sar­ko­zy – char­gées le jour-même par le Par­quet na­tio­nal fi­nan­cier d’une in­for­ma­tion ju­di­ciaire pour vio­la­tion du se­cret de l’ins­truc­tion et tra­fic d’in­fluence. Pour les en­quê­teurs, un pacte de cor­rup­tion a bel et bien été noué entre le camp Sar­ko­zy et un ma­gis­trat de la Cour de cas­sa­tion en vue d’in­fluer sur une pro­cé­dure en cours.

« Si­mu­lacre de conver­sa­tion ». Et qu’im­porte la volte-face du 26 fé­vrier 2014 qui, pour les ma­gis­trats char­gés des in­ves­ti­ga­tions, n’a rien de spon­ta­né. Thier­ry Her­zog et Ni­co­las Sar­ko­zy n’ont fait que se li­vrer à un « si­mu­lacre de conver­sa­tion » dans une com­mu­ni­ca­tion qu’« ils sa­vaient écou­tée », écrit le PNF en oc­tobre 2017. Mais comment le prou­ver ? Comment dé­mon­trer que Thier­ry Her­zog a vrai­ment « bé­né­fi­cié d’un ren­sei­gne­ment le 25 fé­vrier entre 10h20 (ap­pel de Ni­co­las Sar­ko­zy) et 15h30 », comme le sup­pose la com­mis­saire Du­fau dans son rap­port de mars 2014 ? Car c’est bien le pos­tu­lat for­mé par les po­li­ciers : Thier­ry Her­zog au­rait ap­pris que la ligne Bis­muth était écou­tée et se se­rait em­pres­sé, en mi­lieu d’après­mi­di, de re­joindre l’aé­ro­port pour al­ler aver­tir en per­sonne Ni­co­las Sar­ko­zy, qui se trou­vait alors à Mo­na­co. Les juges Thé­paut et Si­mon ont-elles

« Sur la base d’un seul ap­pel à Thier­ry Her­zog, un ami que je n’ai même pas réus­si à joindre, on m’a es­pion­né pen­dant quinze jours. » Me Éric Du­pond-Mo­ret­ti

en­quê­té sur ce point pour ten­ter de connaître ■ la vé­ri­té? La ré­ponse est non. Pour la seule rai­son qu’on ne le leur a pas per­mis…

Le 3 mars 2014, dans des cir­cons­tances par­ti­cu­liè­re­ment troubles, le PNF dé­cide de gar­der pour lui ces in­ves­ti­ga­tions. Alors qu’une in­for­ma­tion ju­di­ciaire est dé­jà ou­verte sur des faits iden­tiques et que des juges in­dé­pen­dants ont été sai­sis, Ariane Am­son, sub­sti­tut du pro­cu­reur – qui de­vien­dra bien­tôt conseillèr­e pour la Jus­tice de Fran­çois Hol­lande à l’Ély­sée –, or­donne une en­quête pré­li­mi­naire pour vio­la­tion du se­cret pro­fes­sion­nel (une in­frac­tion qui n’est nor­ma­le­ment pas de la com­pé­tence du PNF). L’en­quête, sui­vie par le pro­cu­reur Pa­trice Amar, dé­marre sur les cha­peaux de roue. Les po­li­ciers com­mencent par dres­ser la liste de toutes les per­sonnes qui ont ap­pe­lé Thier­ry Her­zog le 25 fé­vrier 2014 et sont sus­cep­tibles de lui avoir dit que la ligne Bis­muth était « cra­mée ». Les fa­dettes du té­lé­phone por­table du cé­lèbre pé­na­liste Éric Du­pond-Mo­ret­ti, qui avait ten­té de joindre Thier­ry Her­zog ce 25 fé­vrier au ma­tin, sont éplu­chées.

Ce jour-là, Du­pond-Mo­ret­ti est éga­le­ment en contact avec une autre per­sonne proche de Thier­ry Her­zog. Un ami que les deux hommes ont en com­mun, mo­né­gasque et an­cien in­time du prince Al­bert. Les po­li­ciers dé­cident de creu­ser cette piste et vont jus­qu’à exa­mi­ner les fa­dettes de Du­pond-Mo­ret­ti pen­dant deux se­maines. In­ter­ro­gé par Le Point, l’avo­cat s’in­surge : « Sur la base d’un seul ap­pel à Thier­ry Her­zog, un ami que je n’ai même pas réus­si à joindre, on m’a es­pion­né pen­dant quinze jours. On a pu sa­voir quand et qui j’ap­pe­lais, le nom de mes amis et de mes clients. C’est une at­teinte in­to­lé­rable à ma vie pri­vée et à ma vie pro­fes­sion­nelle. » La robe noire ajoute : « Je trouve ce­la mons­trueux. Cer­tains ma­gis­trats n’ont plus de li­mites. Je ré­flé­chis très sé­rieu­se­ment au dé­pôt d’une plainte. »

Fa­dettes. D’autres avo­cats connaissen­t le même sort. C’est no­tam­ment le cas d’Her­vé Te­mime, autre grand nom du bar­reau pa­ri­sien et du droit pé­nal des af­faires. Ou en­core du ca­bi­net Lus­san, où tra­vaillent no­tam­ment Mes Fran­çois Mar­ti­neau et Jean-Yves Du­peux. Mais les in­ves­ti­ga­tions se concentren­t sur­tout au­tour du ca­bi­net Veil Jourde, un des plus puis­sants de la ca­pi­tale. Les en­quê­teurs ont re­trou­vé la trace d’un SMS en­voyé à 11h41 le 25 fé­vrier, de­puis une ligne de té­lé­phone por­table ap­par­te­nant au ca­bi­net, et adres­sé à Thier­ry Her­zog. Dès la ré­cep­tion de ce mes­sage, ce der­nier avait quit­té son bu­reau pour bor­ner quelques mi­nutes plus tard rue de Lis­bonne, à proxi­mi­té du même ca­bi­net Veil. Se pour­rait-il qu’un avo­cat d’af­faires, suf­fi­sam­ment proche du PNF pour trai­ter avec lui tous les jours, ait bé­né­fi­cié d’une in­dis­cré­tion au su­jet de Ni­co­las Sar­ko­zy ? Et qu’il ait dé­ci­dé d’en­voyer un SMS à Me Her­zog pour lui don­ner ren­dez-vous et lui confier de vive voix la pré­cieuse in­for­ma­tion ? Mys­tère.

« Ce qui est cer­tain, c’est que le ré­sul­tat de cette en­quête ca­chée à la dé­fense (…) est de na­ture à dis­qua­li­fier la thèse de l’ac­cu­sa­tion. » Me Jac­que­line Laf­font

Les po­li­ciers de l’Of­fice cen­tral de lutte ■ contre la cor­rup­tion et les in­frac­tions fi­nan­cières et fis­cales vont en tout cas dé­cor­ti­quer les fa­dettes du ca­bi­net et vé­ri­fier cha­cun des ap­pels. Une en­quête de géo­lo­ca­li­sa­tion au­ra éga­le­ment lieu pour s’as­su­rer que les avo­cats du ca­bi­net ne se sont pas ren­dus à proxi­mi­té de l’île de la Ci­té et de la rue des Ita­liens, où se si­tuent en­core, à l’époque, le par­quet de Pa­ris et le PNF (les deux ont dé­mé­na­gé de­puis). Les li­miers de Nan­terre ob­tiennent éga­le­ment la liste de tous les ap­pels en­trants et sor­tants du Par­quet fi­nan­cier. Mais éga­le­ment ceux de la juge d’ins­truc­tion Syl­vie Caillard, qui avait échan­gé avec Thier­ry Her­zog le 25 fé­vrier 2014 et qui est au­jourd’hui en fonc­tion à la cour d’ap­pel de Ver­sailles. Rien n’est lais­sé au ha­sard. Cette en­quête se­rait de­meu­rée se­crète si un do­cu­ment, tom­bé dans le dos­sier d’ins­truc­tion des juges Thé­paut et Si­mon au prin­temps 2014, n’en avait pas fait né­gli­gem­ment men­tion.

Deux ans plus tard, en août 2016, les avo­cats de Thier­ry Her­zog et de Ni­co­las Sar­ko­zy ap­prennent par le greffe que l’en­quête pré­li­mi­naire est cen­sée avoir été jointe à l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire de­puis… le 17 juin 2014. Une lettre est donc écrite aux juges d’ins­truc­tion, les­quelles la trans­mettent à Éliane Hou­lette. La cheffe du PNF prend la plume le 28 sep­tembre 2016 et dé­ment : « Aucun acte ten­dant à joindre cette en­quête à la pro­cé­dure d’in­for­ma­tion dont vous êtes sai­si n’a été dé­li­vré par le par­quet. » Se­lon nos in­for­ma­tions, un do­cu­ment ap­pe­lé « soit-trans­mis », da­té du 11 juin 2014 et éma­nant du par­quet, a pour­tant été re­trou­vé en pro­cé­dure. « Ces pièces sont à joindre au dos­sier NS–TH–GA qui doit être chez Mme Hou­lette. Il s’agit des mêmes faits. Il faut donc en­re­gis­trer une jonc­tion. Mer­ci », peut-on y lire. Jus­qu’au bout, et peu­têtre parce que des me­sures par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­ta­toires aux li­ber­tés avaient été or­don­nées contre des ma­gis­trats et des avo­cats, on au­ra cher­ché à ca­cher le conte­nu de cette en­quête.

Achar­ne­ment. Dans sa mis­sive du 28 sep­tembre 2016, Éliane Hou­lette ap­porte ce­pen­dant un élé­ment in­té­res­sant : l’en­quête pré­li­mi­naire en ques­tion au­rait été re­tour­née au par­quet pour « trans­mis­sion dé­fi­ni­tive » le 7 mars 2016, soit sept mois plus tôt. L’en­quête contient alors 96 pro­cès-ver­baux mais au­cune preuve : les po­li­ciers re­con­naissent ne pas avoir pu iden­ti­fier de taupe. Un clas­se­ment sans suite se pro­file. Mais c’est mal connaître le pro­cu­reur char­gé de l’en­quête, Pa­trice Amar, qui, le 6 oc­tobre 2016, juste après la lettre d’Éliane Hou­lette, re­lance l’af­faire et de­mande aux po­li­ciers de « faire l’hy­po­thèse que plu­sieurs per­sonnes puissent avoir eu l’in­for­ma­tion en même temps ». L’of­fice an­ti­cor­rup­tion re­çoit comme ordre d’exa­mi­ner les fa­dettes de Ma­rie-Alix Ca­nuBer­nard, autre avo­cate pa­ri­sienne proche de Thier­ry Her­zog, et de Me Pierre Haïk, de­ve­nu en 2014 l’avo­cat de Ni­co­las Sar­ko­zy. Mais aus­si d’iden­ti­fier tous les nu­mé­ros de té­lé­phone ayant bor­né au moins une heure aux abords du ca­bi­net Veil. Ce qui

re­pré­sente un nombre in­cal­cu­lable d’ap­pels ■ dans une ville comme Pa­ris.

Pen­dant tout ce temps, une ba­taille pro­cé­du­rale s’en­gage. Les avo­cats du camp Sar­ko­zy exigent, sans suc­cès, que cette en­quête soit ver­sée au dos­sier. L’en­jeu est pri­mor­dial. En fé­vrier 2017, lors­qu’il ré­clame un pro­cès pour cor­rup­tion, le PNF af­firme en ef­fet que la dis­cus­sion du 26 fé­vrier 2014 entre Thier­ry Her­zog et Ni­co­las Sar­ko­zy est un « si­mu­lacre de conver­sa­tion », les deux hommes sa­chant leur por­table sur écoute. C’est du­rant cet échange que l’an­cien chef de l’État fe­ra volte-face, en aban­don­nant l’idée de de­man­der un poste à Gil­bert Azi­bert à Mo­na­co. Or, se­lon les pre­mières conclu­sions de l’en­quête pré­li­mi­naire, dé­jà connues du par­quet à l’époque, les po­li­ciers ne sont pas par­ve­nus à iden­ti­fier une taupe, ni même à prou­ver que Thier­ry Her­zog sa­vait que « Paul Bis­muth » était écou­té. « Ce qui est cer­tain, c’est que le ré­sul­tat de cette en­quête ca­chée à la dé­fense jus­qu’au mo­ment ca­pi­tal du ren­voi de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel est de na­ture à dis­qua­li­fier la thèse de l’ac­cu­sa­tion », pour­fend Me Jac­que­line Laf­font, avo­cate de Ni­co­las Sar­ko­zy.

Le PNF a-t-il vo­lon­tai­re­ment mis cette en­quête « en som­meil », comme le pense Me Laf­font, pour que ses ré­sul­tats ne viennent pas per­tur­ber le cours de l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire des juges Thé­paut et Si­mon ? Mys­tère. «Mais il fau­dra qu’il soit ré­pon­du un jour à toutes les in­ter­ro­ga­tions que sus­cite cette en­quête ca­chée », ajoute l’avo­cate. Une chose est sûre : aucun acte d’en­quête n’a été en­re­gis­tré entre oc­tobre 2016 et mars 2019. Les po­li­ciers au­ront donc mis deux ans et de­mi à re­trou­ver l’adresse du PNF dans ce dos­sier, pour fi­na­le­ment conclure que les croi­se­ments ef­fec­tués entre les lignes té­lé­pho­niques dis­sé­quées ne per­met­taient pas d’iden­ti­fier la moindre taupe. Quant au bor­nage de tous les té­lé­phones qui ont sta­tion­né au moins une heure à proxi­mi­té du ca­bi­net Veil, la de­mande est im­pos­sible à réa­li­ser, ré­pondent les po­li­ciers en août 2019. Ce­la re­vien­drait à exa­mi­ner les ap­pels de plus de 2 500 ap­pa­reils…

Des pour­suites contre l’État ? Le clas­se­ment sans suite se­ra fi­na­le­ment pro­non­cé en dé­cembre 2019 pour « in­frac­tion in­suf­fi­sam­ment ca­rac­té­ri­sée », et la pro­cé­dure por­tée à la connais­sance des avo­cats au dé­but de l’an­née 2020, au mo­ment d’au­dien­cer le pro­cès pour cor­rup­tion et tra­fic d’in­fluence. Ce der­nier doit se te­nir au mois de no­vembre. « Nous n’avions donc plus la pos­si­bi­li­té de sai­sir la chambre de l’ins­truc­tion ou la Cour de cas­sa­tion pour faire an­nu­ler la pro­cé­dure », tem­pête Paul-Al­bert Iweins, un des avo­cats de Thier­ry Her­zog dans ce dos­sier. Con­tac­té par Le Point, Me Ma­rie-Alix Ca­nu-Ber­nard, vi­sée par les in­ves­ti­ga­tions, es­time le pro­cé­dé scan­da­leux : « Si mes fa­dettes ont ef­fec­ti­ve­ment été ré­qui­si­tion­nées dans le cadre d’une en­quête dont j’ignore tout, je consi­dère ce­la comme ex­trê­me­ment cho­quant, et de sur­croît

« Le par­quet a dé­tour­né la pro­cé­dure lé­gale per­met­tant les écoutes d’un avo­cat.» M e Ma­rie-Alix Ca­nu-Ber­nard

L’of­fice an­ti­cor­rup­tion re­çoit l’ordre d’iden­ti­fier tous les nu­mé­ros de té­lé­phone ayant bor­né au moins une heure aux abords du ca­bi­net Veil.

« Si ces faits sont avé­rés, ils re­pré­sentent une me­nace in­quié­tante pour le se­cret pro­fes­sion­nel des avo­cats.» Oli­vier Cou­si, bâ­ton­nier de Pa­ris

dé­loyal. Car, ce fai­sant, le par­quet a dé­tour­né la ■ pro­cé­dure lé­gale per­met­tant les écoutes d’un avo­cat, et qui im­pose nor­ma­le­ment d’in­for­mer le bâ­ton­nier et de pré­ci­ser le mo­tif. »

Me Her­vé Te­mime, dont les fa­dettes ont éga­le­ment été éplu­chées avant qu’il ne de­vienne l’avo­cat, aux cô­tés de Paul-Al­bert Iweins, de Thier­ry Her­zog, s’em­porte lui aus­si : « Tout est anor­mal dans cette en­quête pré­li­mi­naire. Son ou­ver­ture alors que les juges d’ins­truc­tion ve­naient d’être sai­sis de faits to­ta­le­ment connexes. Les in­ves­ti­ga­tions à l’égard des avo­cats qui té­moignent du peu de res­pect du par­quet pour notre se­cret pro­fes­sion­nel. Sa du­rée ex­tra­va­gante et son main­tien ar­ti­fi­ciel afin qu’un clas­se­ment de l’af­faire ne puisse ser­vir la dé­fense (…). Au mi­ni­mum, tout ce­la té­moigne des moyens uti­li­sés, à la fois dis­pro­por­tion­nés et dé­loyaux, pour s’en prendre à tout prix à Ni­co­las Sar­ko­zy et à son avo­cat, dans un dos­sier to­ta­le­ment in­con­sis­tant. » Les avo­cats pour­raient-ils en­ga­ger des pour­suites contre l’État ? Rien n’est ex­clu, af­firment-ils, à l’image de Du­pond-Mo­ret­ti. « Si ces faits sont avé­rés, ils re­pré­sentent une me­nace in­quié­tante pour le se­cret pro­fes­sion­nel des avo­cats », conclut le bâ­ton­nier de Pa­ris, Oli­vier Cou­si.

Le PNF ré­pond au « Point ». In­ter­ro­gé, le PNF nous a fait par­ve­nir une longue mis­sive, qui ne ré­pond tou­te­fois pas à de nom­breuses ques­tions po­sées par cette af­faire. Le par­quet af­firme avoir été « com­pé­tent » pour en­quê­ter sur l’in­frac­tion de vio­la­tion du se­cret pro­fes­sion­nel, alors même qu’une in­for­ma­tion ju­di­ciaire était dé­jà ou­verte, en rai­son de la « connexi­té avec les faits ». « C’est par ailleurs en confor­mi­té avec les usages et dans un sou­ci de bonne jus­tice que les ma­gis­trats ins­truc­teurs n’ont pas été sai­sis de ces faits qui por­taient at­teinte à la bonne conduite de l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire dont ils avaient la charge. » En quoi ? Le PNF ne le dit pas. Il pré­cise tou­te­fois que les « fa­dettes des ma­gis­trats du PNF n’ont ja­mais été ana­ly­sées dans le cadre de cette en­quête ». Et ajoute éga­le­ment qu’« au­cune jonc­tion de cette en­quête à l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire n’a été or­don­née », en dé­pit du soit-trans­mis re­trou­vé en pro­cé­dure et da­té du 11 juin 2014. « Il s’agit d’une er­reur pu­re­ment ad­mi­nis­tra­tive », ré­torque-t-on. En­fin, le par­quet af­firme avoir de­man­dé aux po­li­ciers des « in­ves­ti­ga­tions com­plé­men­taires » au mois d’oc­tobre 2016, alors même que ces der­niers avaient dé­jà conclu à l’ab­sence de preuve dès le mois de mars. Le par­quet ne s’ex­plique pas non plus sur le fait qu’aucun acte d’en­quête n’a été en­re­gis­tré entre 2016 et mars 2019, avant qu’un clas­se­ment sans suite ne soit pro­non­cé au mois de dé­cembre. Deux ans, donc, après avoir pris un ré­qui­si­toire dé­fi­ni­tif dans l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire, aux fins de ren­voyer Ni­co­las Sar­ko­zy et Thier­ry Her­zog de­vant un tri­bu­nal, des faits de cor­rup­tion et tra­fic d’in­fluence

Pa­tronne du PNF. Le 3 mars 2014, au pa­lais de jus­tice de Pa­ris, Éliane Hou­lette prend of­fi­ciel­le­ment ses fonc­tions, de­vant un par­terre de ma­gis­trats (à droite, de pro­fil, Re­naud Van Ruym­beke). Pa­trice Amar. Pre­mier vice-pro­cu­reur de la Ré­pu­blique fi­nan­cier. Lo­vi­sa-Ul­ri­ka De­lau­nay-Weiss. Pro­cu­reur de la Ré­pu­blique fi­nan­cier ad­joint. Éliane Hou­lette. Pro­cu­reur na­tio­nal fi­nan­cier.

Se­cret pro­fes­sion­nel. Me Her­vé Te­mime (ici en 2018), avo­cat de Thier­ry Her­zog.

Fauves. Mes Éric Du­pond-Mo­ret­ti et Thier­ry Her­zog (ici en 2014).

En pre­mière ligne. Me Jac­que­line Laf­font et Me Pierre Haïk (ici en 2010), avo­cats de Ni­co­las Sar­ko­zy.

Avo­cat d’avo­cat. Paul-Al­bert Iweins (ici en 2016), l’un des avo­cats de Thier­ry Her­zog.

Vic­time col­la­té­rale. Me Ma­rie-Alix Ca­nuBer­nard, avo­cate proche de Thier­ry Her­zog.

Sur­veillés. Pierre-Fran­çois (à g.) et Jean Veil, le 5 juillet 2017, lors de l’hom­mage na­tio­nal ren­du à Si­mone Veil, leur mère.

Rap­pels à l’ordre. Oli­vier Cou­si, bâ­ton­nier de Pa­ris.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.