Af­faire Mi­la : une dé­faite fran­çaise

L’ado­les­cente isé­roise est me­na­cée de mort et de viol pour avoir cri­ti­qué l’is­lam dans une vi­déo. Condam­née au si­lence, elle a dû quit­ter son ly­cée pu­blic. Enquête.

Le Point - - SOMMAIRE 2512 - PAR NI­CO­LAS BASTUCK

Mi­la en si­rène, en femme fa­tale ou en gar­çon man­qué. Mi­la avec des éclairs dans les yeux, crâne ra­sé ou coif­fée d’une per­ruque, avec de grosses lu­nettes noires ou des paillettes sur les pom­mettes. Mi­la nar­cis­sique, pro­vo­cante, in­gé­nue, an­dro­gyne. Sur le compte Ins­ta­gram de cette ado­les­cente qui semble ado­rer se mettre en scène : des des­sins, des pho­tos, des clips, du ma­quillage ar­tis­tique… Com­ment ima­gi­ner, en fai­sant dé­fi­ler les images de sa « sto­ry », ce que vit de­puis neuf mois cette jeune fille de 17 ans ? Vi­sée par une fat­wa nu­mé­rique, elle est har­ce­lée pour avoir osé cri­ti­quer en des termes très crus, dans une vi­déo dif­fu­sée le 18 jan­vier sur In­ter­net, l’is­lam et la re­li­gion. Chaque jour, me­na­cée de mort, condam­née au si­lence et à une se­mi-ré­clu­sion, sous pro­tec­tion po­li­cière, elle est « constam­ment per­sé­cu­tée », se­lon ses pa­rents.

Re­con­nue et agres­sée cet été sur l’île de Malte

Le 28 août, à la bri­gade de re­cherches de la gen­dar­me­rie de Vienne. Mi­la et sa mère sont ve­nues dé­po­ser plainte après les me­naces de mort dont la jeune Isé­roise a une nou­velle fois été la cible, deux se­maines plus tôt, à 2 500 ki­lo­mètres de là, sur l’île de Malte, où elle était en sé­jour lin­guis­tique. « Vous sen­tez-vous ad­dict aux ré­seaux so­ciaux ? » lui de­mande l’en­quê­trice à la fin de sa dé­po­si­tion. Elle re­con­naît être « un peu ac­cro, oui, de­puis l’âge de 12 ans ». « Et ne pen­sez-vous pas que quit­ter tout ça pour­rait vous faire du bien ? » sug­gère la gen­darme. Elle : « Je l’ai dé­jà fait, mais ça me fait plus de mal qu’autre chose ; je me sens alors cou­pée de tout. J’aime sa­voir ce que font mes amis. Par­fois, il y a des vagues d’in­sultes en conti­nu, puis ça se calme. J’ai aus­si beau­coup de sou­tien et ça me fait du bien. Rien que pour ça, je ne pour­rais ja­mais m’en pas­ser. » Pour sa sécurité, ses pa­rents lui ont im­po­sé une diète di­gi­tale. Elle n’est pas to­ta­le­ment dé­con­nec­tée, mais ses comptes Ins­ta­gram et Twit­ter sont bri­dés ; sur Snap­chat, elle ne com­mu­nique plus qu’en « privé ». Et la cen­sure veille. Cet été, le pro­vi­seur de l’in­ter­nat où elle est dé­sor­mais sco­la­ri­sée a re­pé­ré, sur ses comptes, des images hu­mo­ris­tiques sur l’is­lam et des pho­tos d’elle en maillot de bain. « Le ly­cée a de­man­dé à mes pa­rents de faire en­le­ver tout ça », ra­conte-t-elle. Elle s’est exé­cu­tée sans trop re­gim­ber.

Il n’y a per­sonne, en re­vanche, pour sur­veiller ceux qui, tous les jours, plan­qués der­rière leur écran, l’abreuvent d’in­sultes (« gouine », « sa­lope », « sale pute », « chienne »…) et lui pro­mettent de « mou­rir en en­fer », de la « désha­biller sur la place pu­blique », de l’« en­ter­rer vi­vante », de lui faire « ava­ler [s]es or­ganes », de la « dé­fi­gu­rer à l’acide après [l’] avoir vio­lée dans une cave ». Et quelques ama­bi­li­tés du genre. Ils ne l’ont pas ou­bliée, ils ne ▪▪▪

« Quand ma gé­né­ra­tion va être adulte, je ne se­rai plus du tout en sécurité. C’est sur­tout ça qui me fait peur. » Mi­la, aux en­quê­teurs

▪▪▪ la lâ­che­ront pas. Ils la har­cèlent en meute, ils la suivent à la trace, ils la traquent. Alors, par­fois, elle craque. « Je re­çois tous les jours des me­naces de mort, rap­porte-t-elle à l’en­quê­trice. Ça me fait du mal, ça me choque tel­le­ment que ça me rend ma­lade. J’évite de trop y pen­ser, mais j’ai peur pour ma sécurité. Quand ma gé­né­ra­tion va être adulte, je ne se­rai plus du tout en sécurité. C’est sur­tout ça qui me fait peur. »

Le 15 août, un des par­ti­ci­pants du stage lin­guis­tique l’a re­pé­rée alors qu’elle dî­nait avec une co­pine. « Un gar­çon d’en­vi­ron 20 ans, qui m’a de­man­dé si j’étais Mi­la, ra­conte l’ado­les­cente. J’ai ré­pon­du oui sans ré­flé­chir. Alors, il a com­men­cé à mar­mon­ner des in­sultes. Il m’a de­man­dé si j’étais fière de ce que j’avais fait. Je lui ai ré­pon­du: “Oui, très fière même.” C’est là qu’il s’est mis à me me­na­cer de mort et de viol. Ça ne me fai­sait pas rire, au fond, mais je ri­go­lais pour lui mon­trer que ça ne m’at­tei­gnait pas. Alors, il a dit: “Que je ne te re­voie pas, si­non je vais t’étran­gler et vio­ler ta mère!” Il ju­rait sur le Co­ran et sur Al­lah. Il m’a dit aus­si qu’il al­lait ré­vé­ler le lieu de mes va­cances sur son compte Snap­chat. Il s’est van­té d’avoir beau­coup d’abon­nées et d’avoir été l’un des pre­miers à dif­fu­ser mon doxing [in­for­ma­tions sur l’iden­ti­té et la vie pri­vée d’une per­sonne, NDLR]. »

Mi­la a dé­non­cé les faits au di­rec­teur du centre et, sur ses re­com­man­da­tions, a dé­po­sé plainte au bureau de la po­lice lo­cale. La jus­tice mal­taise n’a pas ter­gi­ver­sé. Elle in­forme l’am­bas­sade et le dé­nom­mé Aïs­sa N. est ar­rê­té à l’hô­tel, où on lui passe les me­nottes avant de le tra­duire dans la fou­lée devant un tri­bu­nal, qui le condamne à un an d’em­pri­son­ne­ment avec sur­sis, avec in­ter­dic­tion d’en­trer en contact avec sa vic­time.

Mi­la n’a plus en­ten­du par­ler de lui, mais ses pa­rents ont te­nu à ce qu’elle porte plainte en France. « Si le mec est ici, il y a un risque. C’est sur­tout pour me pro­té­ger, car il peut très bien ve­nir jusque chez moi pour se ven­ger. Ou alors me faire du cy­be­rhar­cè­le­ment. Il y a tel­le­ment de gens qui veulent ma mort, ex­plique Mi­la à la gen­darme à qui elle se confie. Par­fois, je fais des cau­che­mars. Et je reste per­sua­dée que je vais mou­rir en me fai­sant bu­ter par un is­la­miste. » L’en­quê­trice blê­mit, alors elle la ras­sure : « Je me dis ça quand je suis fa­ti­guée. Après, je ne vais pas mettre fin à mes jours, hein ! Mais c’est ce que je pense. »

Le 1er oc­tobre, une condam­na­tion à de la pri­son ferme

Puis la ren­trée est ar­ri­vée. Mi­la a ré­in­té­gré l’in­ter­nat et sa classe de pre­mière, dans un éta­blis­se­ment sé­cu­ri­sé dont l’adresse est te­nue se­crète où, « dans son mal­heur », comme le dit sa mère, « elle se sent plu­tôt bien ». Elle y a été « mise à l’abri », loin du ly­cée Léo­nard-deVin­ci de Ville­fon­taine d’où elle a été ex­fil­trée, après son « live » du 18 jan­vier sur Ins­ta­gram, où elle s’en était prise ver­te­ment au Co­ran – nous y re­vien­drons. Son ami Bru­no, qu’elle a connu au col­lège, té­moigne : «Même si Mi­la se sent bien là où elle se trouve, elle n’a pas choi­si d’y être. Après son his­toire, beau­coup de ly­cées ont re­fu­sé de l’ac­cueillir par peur des re­pré­sailles, et elle a fi­ni par at­ter­rir ici. Pour moi, c’est pas nor­mal : c’est de la dis­cri­mi­na­tion. » Il ne l’a « ja­mais lâ­chée », tout le monde ne peut pas en dire au­tant. « Je ne suis pas for­cé­ment d’ac­cord avec tout ce qu’elle a dit, mais elle avait le droit de le dire », es­time le jeune homme du haut de ses 19 ans.

La ren­trée est pas­sée. L’épi­dé­mie de Co­vid-19 re­par­tait de plus belle, on ne par­lait plus tel­le­ment de Mi­la quand, le 12 sep­tembre, un dé­nom­mé Ke­vin B., un jar­di­nier de 23 ans – sous cu­ra­telle ren­for­cée, em­ployé avec le sta­tut d’adulte han­di­ca­pé dans un éta­blis­se­ment et ser­vice d’aide par le tra­vail (les an­ciens CAT), dans le Gers –, pu­blie quatre vi­déos sur son « mur » Fa­ce­book. On le voit bran­dir un cou­teau et mi­mer un égor­ge­ment en dé­bi­tant des in­sa­ni­tés : « Mi­la, sale pute, c’est toi qui in­sultes les mu­sul­mans. On va t’égor­ger, on va t’enc…, comme ça t’es morte. On va te cra­mer, wal­lah ! Re­garde un peu ce que je te fais [il fait glis­ser la lame sous sa gorge]. Ta mère la chienne ! » Dans un autre post, il tient son sexe à la main et éructe. Une col­lé­gienne est tom­bée sur l’un de ces clips si­nistres ; elle a aler­té sa mère, qui a pré­ve­nu les gen­darmes. L’in­di­vi­du est vite iden

Le 15 août, sur l’île de Malte, où elle ef­fec­tue un stage lin­guis­tique, un par­ti­ci­pant la re­con­naît et la me­nace.

« Même si Mi­la se sent bien dans son in­ter­nat, elle n’a pas choi­si d’y être. »

Bru­no, 19 ans, un ami fi­dèle

ti­fié, mais, comme le ra­conte Me Éric Ma­thias, qui re­pré­sen­te­ra Mi­la et ses pa­rents au pro­cès qui va suivre, les pan­dores n’ont pas « per­cu­té tout de suite ». En al­lant qué­rir l’homme au cou­teau à son do­mi­cile, ils ont fi­ni par com­prendre que la Mi­la qu’il pour­fen­dait était la ly­céenne dont la France en­tière avait par­lé quelques mois plus tôt – ce que l’in­té­res­sé confirme quand on lui met sa pho­to sous le nez.

« Je vou­lais le faire de­puis long­temps », ra­conte Ke­vin B. en garde à vue. Huit mois qu’il ru­mi­nait son coup. L’in­quié­tant pay­sa­giste, dont la dan­ge­ro­si­té (« très haute ») est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à l’in­tel­li­gence (« très li­mi­tée, avec des ca­pa­ci­tés d’éla­bo­ra­tion ex­trê­me­ment faibles et une pen­sée frustre », di­ra le psy­chiatre qui l’a exa­mi­né), est ex­pé­dié en cor­rec­tion­nelle. Com­pa­ru­tion im­mé­diate au tri­bu­nal d’Auch. Aban­don­né par sa mère à la nais­sance, de père in­con­nu, il s’est tri­co­té une iden­ti­té qui ne cor­res­pond en rien à son ré­cit fa­mi­lial, au de­meu­rant chao­tique. « Mon père était sé­né­ga­lais, j’au­rais dû être mu­sul­man mais je n’ai pas été éle­vé comme ça », re­grette-t-il. Il n’em­pêche, quand il a vu, quelques jours plus tôt à la té­lé, « le Pa­kis­ta­nais » fondre sur deux per­sonnes avec un ha­choir, au pied de l’an­cien im­meuble de Char­lie Heb­do, il a sen­ti « des choses qui [lui] di­saient de faire pa­reil ». « J’ai peur de le faire mais j’en ai très en­vie », bre­douille-t-il à la barre. En guise de pas­sage à l’acte, il s’est fil­mé et a égor­gé vir­tuel­le­ment Mi­la.

Ju­gé pour me­naces de mort ré­ité­rées et ex­hi­bi­tion sexuelle, il est « le clam­pin, la tête éga­rée, le bras ar­mé des vrais ar­ti­fi­ciers, ceux qui ins­til­lent comme un poi­son l’idée que la cri­tique d’une re­li­gion s’en­tend comme de la haine à l’égard de ceux qui la pra­tiquent», plaide Me Ma­thias à l’au­dience du 1er oc­tobre. Mi­la et ses pa­rents sont ab­sents mais ils se sont consti­tués par­tie ci­vile. «On a le droit de dire du mal d’une re­li­gion sans vouer pour au­tant aux gé­mo­nies nos conci­toyens mu­sul­mans, les­quels souffrent d’ailleurs de cet amal­game, de cette condes­cen­dance dans la­quelle on les tient, ajoute l’avo­cat. Les pro­mo­teurs de cet amal­game, il faut les com­battre, les dé­non­cer sans re­lâche ! » ex­horte-t-il. Le tri­bu­nal n’a pas fai­bli, condam­nant le jar­di­nier au cou­teau à dix-huit mois de pri­son ferme et au­tant de sur­sis pro­ba­toire, avec man­dat de dé­pôt à la barre. Le double des ré­qui­si­tions du pro­cu­reur. «Quelque chose gran­dit en moi et je fran­chis des étapes dans l’agres­si­vi­té », a en­core dit Ke­vin B. au tri­bu­nal. On ne sau­ra ja­mais si les juges ont été sen­sibles à la plai­doi­rie po­li­tique de Me Ma­thias ou si c’est le pro­fil du pré­ve­nu, en ef­fet très in­quié­tant, qui les ont conduits à se mon­trer si sé­vères.

« À ce mo­ment de notre his­toire col­lec­tive, l’au­to­ri­té ju­di­ciaire semble, en­fin, avoir vou­lu mar­quer un coup d’ar­rêt, don­ner un coup de se­monce, bref, agir et si­gni­fier à ceux qui se­raient ten­tés de s’en prendre à Mi­la qu’ils ne bé­né­fi­cie­ront plus d’au­cune clé­mence, confiait Me Ma­thias, à la sor­tie de la salle d’au­dience. Comme beau­coup d’autres, “je suis Mi­la” et j’ai de­man­dé au tri­bu­nal de si­gni­fier qu’il l’était aus­si. Que cette ju­ri­dic­tion prenne le contre-pied de son an­cienne mi­nistre est ras­su­rant », ajou­tait-il. Al­lu­sion acide à l’an­cienne garde des Sceaux, Ni­cole Bel­lou­bet, qui, le 29 jan­vier, en pleine tem­pête, s’était pris les pieds dans le ta­pis en lais­sant en­tendre, toute agré­gée de droit qu’elle est, que le blas­phème était un dé­lit : « L’in­sulte à la re­li­gion, c’est évi­dem­ment une at­teinte à la li­ber­té de conscience. C’est grave mais ça n’a pas à voir avec la me­nace », avait-elle dé­cla­ré sur Eu­rope 1 – elle bat­tra sa coulpe quelques jours plus tard, re­con­nais­sant une « mal­adresse ». In­for­mée du ju­ge­ment du tri­bu­nal d’Auch, Ka­rine, la ma­man de Mi­la, s’en tient à un la­co­nique « c’est dé­jà ça ». Sans doute est-elle en­core sous le choc du pe­tit mot que sa fille lui a adres­sé le ma­tin même, juste avant le pro­cès. « Je me sens dé­vas­tée, pro­fon­dé­ment dé­truite », écri­vait Mi­la. « Ce qui me fait le plus ▪▪▪

▪▪▪ souf­frir, c’est de voir que mes pa­rents en paient au­jourd’hui le prix. Per­sonne ne sait à quel point je me sens mal. Et, pour­tant, je ne re­grette rien. J’ai du mal à me dire qu’il est pos­sible d’al­ler de l’avant, à m’ima­gi­ner un ave­nir. Ils ne dé­trui­ront pas ma vie mais ils ont ef­fa­cé la vie heu­reuse que j’avais, pro­ba­ble­ment à ja­mais. Le pire, avec tout ce que j’en­tends et re­çois au­tour de moi, c’est que je me dis que je sais per­ti­nem­ment com­ment je vais mou­rir. Avec du re­cul, je me dis que cette pen­sée est vrai­ment grave. »

Mi­la et « Char­lie Heb­do » : « la même his­toire »

At­ta­blé dans un pe­tit ita­lien proche de la cour d’as­sises de Pa­ris, où sont ju­gés les com­plices pré­su­més des frères Koua­chi et d’Ame­dy Cou­li­ba­ly, au­teurs des at­ten­tats de jan­vier 2015, Me Ri­chard Mal­ka dit « avoir en­vie de pleu­rer à la lec­ture de ces mots qui prennent à la gorge». « Qui peut com­prendre ce que vit cette ga­mine ? » se de­mande l’avo­cat de Char­lie Heb­do, qui dé­fend aus­si Mi­la et ses pa­rents, de­puis que le ciel leur est tom­bé sur la tête. « La peur, l’hos­ti­li­té, les vio­lences ver­bales, les pro­jec­teurs… Sup­por­ter tout ce­la dé­sta­bi­li­se­rait le plus so­lide d’entre nous. Alors, vous ima­gi­nez, une ga­mine de 17 ans ! Pour­tant, avec tout ce qu’elle a vé­cu, elle n’en dé­mord pas, elle ne plie pas. Elle est d’une in­té­gri­té émou­vante. » Il ne craint pas la com­pa­rai­son : « L’his­toire de Mi­la est la même que celle de Char­lie Heb­do, sur un plan po­li­tique et ju­ri­dique, en tout cas, car, heu­reu­se­ment, les consé­quences ne sont pas les mêmes. Oui, elle blas­phème, cri­tique une croyance avec des mots très gros­siers et consi­dère, à juste titre, que c’est sa li­ber­té de le faire. Lui dé­nier ce droit condui­rait à dé­truire toute l’ar­chi­tec­ture de nos li­ber­tés. Si la li­ber­té de blas­phé­mer n’avait pas été re­con­nue, on consi­dé­re­rait tou­jours que la Terre est plate, que les né­vroses se soignent au fer rouge, que la femme est la moi­tié d’un homme et que l’ho­mo­sexua­li­té doit être pu­nie de mort. Ja­mais, Mi­la ne fran­chit la ligne jaune, le par­quet l’a d’ailleurs confir­mé en consi­dé­rant qu’elle n’avait pro­fé­ré au­cune in­jure, com­mis au­cune in­frac­tion. À au­cun mo­ment, elle n’a man­qué de res­pect à l’égard des per­sonnes », ▪▪▪

« Où est la Ligue des droits de l’homme ? Où est le col­lec­tif #NousToutes ? » Me Ri­chard Mal­ka, l’avo­cat de Mi­la et de ses pa­rents ain­si que de « Char­lie Heb­do ».

▪▪▪ consi­dère-t-il. Ri­chard Mal­ka pense qu’il est de la res­pon­sa­bi­li­té de chaque pa­rent de « prendre ses en­fants en tête-à-tête pour leur ex­pli­quer ». « Il y a un com­bat à me­ner pour les valeurs dé­mo­cra­tiques, c’est la seule so­lu­tion si nous vou­lons ai­der cette jeune fille. »

Le 18 jan­vier : la vi­déo qui a tout dé­clen­ché

Ce n’est pas ga­gné… « Mi­la a per­du beau­coup d’amis, re­late son co­pain Bru­no. Après sa vi­déo, beau­coup se sont dé­tour­nés d’elle, consi­dé­rant que dire des choses pa­reilles, ça ne se fai­sait pas. Moi-même, j’en ai su­bi les consé­quences. Cer­taines connais­sances me disent en­core : “Ta co­pine est une connasse, elle mé­rite de cre­ver.” C’est d’une vio­lence in­ouïe. »

Jus­qu’au 18 jan­vier der­nier, Mi­la était libre comme l’air (« J’ai long­temps chan­té sans sa­voir que j’avais des ailes », fre­donne-t-elle dans l’une de ses chan­sons, dont elle écrit les pa­roles et la mu­sique). L’in­sou­ciance s’est en­vo­lée. Ce 18 jan­vier, donc, Mi­la lance un « live » sur Ins­ta­gram. Elle n’y est pas vrai­ment à son avan­tage avec ses che­veux vio­lets, se fil­mant dans un gros plan aux al­lures de mi­roir dé­for­mant. Voi­ci ce qu’elle ra­conte à ses fol­lo­wers : «Une meuf de mon live me par­lait de ses goûts pour cer­taines filles. Elle me di­sait juste que les re­beus [Arabes], elle ne les trou­vait pas su­per belles. Elle a le droit. J’ai ap­prou­vé, je lui ai dit : “Ouais, les re­beus, c’est pas trop mon style non plus.” Un mec a com­men­cé à s’ex­ci­ter, à nous trai­ter de sales les­biennes, de ra­cistes, de tout ce que tu veux, les pires in­sultes que vous pou­vez ima­gi­ner, s’agite-t-elle face à son por­table. En­suite, le su­jet a com­men­cé à dé­ra­per sur la re­li­gion. Moi, j’ai clai­re­ment dit ce que j’en pen­sais car la li­ber­té d’ex­pres­sion, tu connais ? Je ne me suis pas gê­née pour dire que je dé­teste la re­li­gion. Que le Co­ran est une re­li­gion de haine. L’is­lam, c’est de la merde, c’est ce que j’en pense, pu­tain ! » Les pre­miers mes­sages ar­rivent, puis c’est une dé­fer­lante. Peu lui chaut, Mi­la pour­suit: «Je ne suis pas ra­ciste, mais pas du tout ! On peut pas être ra­ciste d’une re­li­gion. Y a des gens qui peuvent le pen­ser, mais vous

êtes cons, pu­tain de merde ! J’ai dit ce que j’en pen­sais, j’ai to­ta­le­ment le droit, je ne re­grette pas du tout. Y a en­core des gens qui vont s’ex­ci­ter [c’est ef­fec­ti­ve­ment le cas, son compte est main­te­nant sa­tu­ré de mes­sages as­sas­sins], j’en ai clai­re­ment rien à foutre ! Je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre re­li­gion, c’est de la merde, votre dieu, je lui mets un doigt dans le trou du c…. Mer­ci. Au re­voir. » Avant de cou­per le son, elle pré­cise : « Par­don, je passe pour une grosse conne, j’ai dit que le Co­ran était une re­li­gion de haine. Je vou­lais dire l’is­lam est une re­li­gion de haine. »

Puis elle coupe. La vi­déo est vue plus de 1 mil­lion de fois et en­flamme les ré­seaux. Son compte est pi­ra­té, son iden­ti­té et son adresse je­tées en pâ­ture. Les au­to­ri­tés s’af­folent. Mi­la est priée de ne plus al­ler au ly­cée, où elle ne re­met­tra les pieds que pour y ré­cu­pé­rer ses af­faires, flan­quée d’une es­corte po­li­cière. Elle se­ra pri­vée de cours du­rant plu­sieurs se­maines (lire p. 60 et 61).

Le 23 jan­vier, le par­quet de Vienne ouvre deux en­quêtes

L’une pour « in­ci­ta­tion à la haine ra­ciale », di­ri­gée contre elle et ra­pi­de­ment clas­sée ; une autre pour « me­naces de mort ». Quatre mi­neurs, sco­la­ri­sés dans d’autres éta­blis­se­ments que le sien, sont in­ter­pel­lés. L’un d’eux, ori­gi­naire de Be­san­çon (Doubs) et âgé de 16 ans, re­con­naît avoir dif­fu­sé les don­nées per­son­nelles de la jeune fille ; il est mis en exa­men le 21 fé­vrier pour re­cel de vol, har­cè­le­ment élec­tro­nique et usage de don­nées d’iden­ti­fi­ca­tion d’au­trui. Deux autres, âgés de 17 ans, na­tifs de l’Isère et du Rhône, sont mis en exa­men le 10 juin pour vol et re­cel de vol de don­nées in­for­ma­tiques. Un in­di­vi­du qui avait pro­fé­ré des me­naces est ar­rê­té près de Gre­noble (Isère). Tous sont pla­cés sous contrôle ju­di­ciaire.

L’un d’entre eux a même dé­cla­ré « as­su­mer to­ta­le­ment » ses faits et gestes. Il es­time ain­si avoir « fait le bou­lot que les juges ou la po­lice ne font pas… ou trop len­te­ment ». Sur In­ter­net, on peut le voir, bra­vache, des écou­teurs dans les oreilles, af­fir­mer en sor­tant du ca­bi­net du juge : «J’ré­ponds vite fait aux mes­sages, j’en ai re­çu des di­zaines, des cen­taines, ça fait plai­sir (…). La vie d’ma mère, c’est car­ré. Bref, pour vous dire que faut pas s’in­quié­ter, j’suis car­ré, j’suis tran­quille. Re­tour en force bien­tôt ! »▪▪▪

« Éri­ger une ado­les­cente qui manque de res­pect en pa­ran­gon de la li­ber­té d’ex­pres­sion ? Sû­re­ment pas. »

Sé­go­lène Royal, sur France 3, le 2 fé­vrier.

« L’in­sulte à la re­li­gion, c’est évi­dem­ment une at­taque à la li­ber­té de conscience. »

Ni­cole Bel­lou­bet, alors garde des Sceaux, le 29 jan­vier, sur Eu­rope 1. Quelques jours plus tard, elle fe­ra son mea culpa.

Un in­di­vi­du qui la me­nace es­time avoir « fait le bou­lot que les juges ou la po­lice ne font pas… ou trop len­te­ment ».

Res­pon­sable. Le 3 fé­vrier der­nier, Mi­la ré­pond à Yann Bar­thès dans l’émis­sion « Quo­ti­dien », sur TMC.

« Contre-pied ». En condam­nant, il y a une quin­zaine de jours, à Auch, Ke­vin B., qui avait mi­mé un égor­ge­ment dans des vi­déos pu­bliées sur Fa­ce­book, « l’au­to­ri­té ju­di­ciaire semble, en­fin, avoir vou­lu mar­quer un coup d’ar­rêt », veut croire Me Ma­thias, qui re­pré­sen­tait Mi­la.

Dé­fer­lante. Propos ho­mo­phobes et me­naces de mort : les dé­trac­teurs de Mi­la se dé­chaînent sur le Web.

En pre­mière ligne. Les nom­breux in­ter­nautes qui sou­tiennent la jeune fille se mo­bi­lisent.

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