De­main et tous les autres jours de Noé­mie Lvovs­ky

Cinq ans après l’en­chan­teur Ca­mille re­double, la réa­li­sa­trice re­vient avec un film à la fan­tai­sie plus âpre au­tour d’une en­fant confron­tée à la fo­lie de sa mère.

Les Inrockuptibles - - Cinémas - Bru­no De­ruis­seau

PRO­JET OSÉ SUR LE PA­PIER,

LE SIXIÈME LONG MÉ­TRAGE de Noé­mie Lvovs­ky l’est tout au­tant dans son exé­cu­tion. La petite Ma­thilde, 9 ans, y fait ce qu’elle peut pour pro­té­ger sa mère de la fo­lie dans la­quelle elle s’en­fonce pe­tit à pe­tit. Entre la lu­ci­di­té de l’en­fant et les ex­tra­va­gances de l’adulte se loge une his­toire d’amour fou et dé­lé­tère. Pour se faire par­don­ner une énième frasque, la mère offre à sa fille une petite chouette do­mes­tique. Ir­rup­tion du conte fan­tas­tique dans une si­tua­tion tra­gi-co­mique : l’oi­seau peut com­mu­ni­quer par la pen­sée avec Ma­thilde et va à la fois de­ve­nir son confi­dent et son conseiller. De­main et tous les autres jours dé­route dans un pre­mier temps. Le mur d’ex­cen­tri­ci­tés qui se dé­gage du per­son­nage de la mère, in­car­née par Noé­mie Lvovs­ky, est si abrupt qu’il frôle un gê­nant sen­ti­ment d’im­pu­deur, tan­dis que l’as­pect ex­trê­me­ment com­po­site du film désar­çonne. D’abord né­bu­leux, il fi­nit par prendre une vraie den­si­té dans sa deuxième moi­tié, comme par mi­racle, là où on ne l’at­ten­dait plus, c’est-à-dire en se res­ser­rant sur une forme de gra­vi­té sen­ti­men­tale. Lorsque le drame se creuse, sa lé­gè­re­té en ap­pa­rence fo­lâtre et sa fan­tai­sie fou­traque prennent une nou­velle di­men­sion, ren­dant le film at­ta­chant et émou­vant.

La pour­suite de Noé­mie Lvovs­ky des thé­ma­tiques

fa­mi­liales abor­dées dans ses autres films, la citation pic­tu­rale de l’Ophé­lie de Millais et le jeu évident sur les quatre élé­ments ap­portent au film un cer­tain re­lief. Mais c’est pa­ra­doxa­le­ment dans son in­cons­cient et dans ses im­pré­vus que la grâce du film se niche. De ma­nière in­at­ten­due, De­main

et tous les autres jours na­vigue entre trois films. Le pre­mier, le plus an­cien, est le Rois et Reine d’Ar­naud Des­ple­chin (2004). Comme dans ce film, il est ques­tion d’un couple dé­chi­ré, d’un en­fant au mi­lieu et d’un pa­rent fê­lé qui fi­nit par être in­ter­né de force. La sub­ti­li­té du film de Lvovs­ky est de re­prendre l’ac­teur qui jouait ce père treize ans plus tôt (Ma­thieu Amal­ric), mais de ren­ver­ser sa po­si­tion ; c’est dé­sor­mais lui qui amène la ma­lade men­tale à la cli­nique. Le deuxième est Bird People de Pas­cale Fer­ran (2014) avec le­quel le film par­tage la pré­sence d’Anaïs De­mous­tier et celle d’un oi­seau doué de pa­role.

Mais ce sont les si­mi­li­tudes avec Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc, sor­ti trois se­maines plus tôt, qui sont vé­ri­ta­ble­ment fas­ci­nantes. Outre une trou­blante res­sem­blance phy­sique entre les deux fillettes, ces pe­tites en­tendent toutes deux des voix (celle d’une chouette ou celle de Dieu) et se trans­forment en jeune femme à la fa­veur d’une el­lipse.

Dans une moindre me­sure, le film de Lvovs­ky est tra­ver­sé par un ques­tion­ne­ment sur Dieu, par la pra­tique de la danse et celle du chant. La cho­ré­gra­phie fi­nale, im­pro­vi­sée, rap­pelle d’ailleurs celles de Phi­lippe De­cou­flé. Ce qui fas­cine dans cha­cun de ces sin­gu­liers ob­jets, c’est la puis­sance de trans­for­ma­tion du geste en­fan­tin. Plus hé­si­tante que la Jean­nette de Bru­no Dumont, la Ma­thilde de Noé­mie Lvovs­ky n’opère pas moins un ré­en­chan­te­ment du monde d’une dé­li­ca­tesse et d’une ten­dresse folles. De­main et tous les autres jours de Noé­mie Lvovs­ky, avec elle-même, Luce Ro­dri­guez, Ma­thieu Amal­ric, Mi­cha Les­cot et Anaïs De­mous­tier (Fr., 2017, 1 h 31)

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