Per­dus sous la lune

Co­mé­die de moeurs au trait clair, la deuxième BD de FRAN­CES­CO CATTANI de­vrait l’im­po­ser comme un au­teur in­con­tour­nable.

Les Inrockuptibles - - Livres - Vincent Brun­ner

IL EXISTE EN­CORE DES HIS­TOIRES RÉ­FRAC­TAIRES à la dic­ta­ture du pitch, des his­toires qui se dé­ve­loppent de ma­nière im­per­cep­tible et or­ga­nique en épou­sant le flux du quo­ti­dien mais en dé­viant no­ta­ble­ment de la pré­ten­due nor­ma­li­té. Co­mé­die de moeurs mo­derne, Lune du ma­tin ap­par­tient à celles-ci. On ne trou­ve­ra pas ici d’in­ci­dent dé­clen­chant un in­croyable sus­pense, ce sont les per­son­nages que Fran­ces­co Cattani met en avant.

Im­pré­vi­sibles, obéis­sant à leur propre lo­gique, l’ado­les­cent Tom­mi, son grand frère qui cherche à re­four­guer des DVD por­no à l’ère d’in­ter­net et les autres ne sont pas des ca­ri­ca­tures, plu­tôt des êtres un poil pau­més et hé­si­tants qui cherchent des moyens de sur­vivre, des rai­sons d’es­pé­rer en trou­vant – éven­tuel­le­ment – leur iden­ti­té so­ciale, sexuelle. Grâce à un dé­cou­page qui capte avec sub­ti­li­té les gestes du quo­ti­dien, l’au­teur ita­lien nous fait en­trer en quelques cases dans leurs exis­tences mou­ve­men­tées. Ra­con­tée comme l’as­saut des forces de l’ordre sur un re­paire de truands re­tran­chés, l’ar­ri­vée du pro­prié­taire en quête du paie­ment du loyer donne d’en­trée le ton.

Avec son gra­phisme clair et pré­cis, Cattani montre les es­prits s’échauf­fer dans une Ita­lie proche du pré­ci­pice et connais­sant une in­croyable ca­ni­cule hi­ver­nale. Al­ter­nant gros plans, plans larges et vues aé­riennes, il s’ef­force de tou­jours si­tuer ses per­son­nages dans l’es­pace pour mieux mon­trer comment ils se dé­battent contre le rôle mi­nus­cule qu’on leur confie.

Le des­si­na­teur maî­trise aus­si de ma­nière in­croyable le temps du ré­cit. Alors que les évé­ne­ments qu’il met en scène courent sur vingt-quatre heures, il par­vient avec des poses im­mo­biles, des es­paces vides ou des masses grises (le gou­dron de­vant une école) à faire res­sen­tir l’at­tente, l’im­pa­tience. Ces pauses contrastent avec le cres­cen­do im­per­cep­tible qui s’ins­talle jus­qu’au fi­nal, sur­pre­nant, tein­té d’oni­risme. At­ta­chant et violent, Lune du ma­tin de­vrait im­po­ser Cattani – c’est son deuxième livre – comme l’un des au­teurs ma­jeurs eu­ro­péens.

Lune du ma­tin (Atra­bile), 272 p., 24 €

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.