La Ven­geance du par­don

Eric-Em­ma­nuel SCHMITT

Lire - - Extrait Nouvelles - Alexandre Fillon

Eric-Em­ma­nuel Schmitt re­groupe ici quatre des­tins peu ba­nals au sein de quatre his­toires sur le thème du par­don. Voi­ci d’abord Les

Soeurs Bar­ba­rin (nou­velle dont Lire vous pro­pose un ex­trait). Li­ly et Moï­sette sont nées le même jour, à trente mi­nutes d’écart, dans le vil­lage de Saint-Sor­lin-en Bu­gey. Du­rant leurs quatre pre­mières an­nées, elles ont été comme une seule per­sonne. Avant qu’un ca­deau d’an­ni­ver­saire ne brise leur union et qu’au fil du temps la ca­dette ne cesse de se mon­trer ter­rible avec son aî­née…

Ma­de­moi­selle But­ter­fly met en­suite en scène William Gol­den. Et re­vient sur un pa­ri re­le­vé par ce­lui-ci pen­dant ses va­cances dans les Alpes. Quand il avait 17 ans et s’amu­sait avec ses co­pains. Qu’il avait ac­cep­té de sé­duire Sim­plette. Sans pen­ser un ins­tant à être aus­si ému ni à des re­trou­vailles des an­nées plus tard… La Ven­geance du par­don a pour hé­roïne Elise, dont la fille a été tuée par un se­rial killer. Un homme qu’elle dé­cide de vi­si­ter en pri­son. D’étranges ren­dez-vous pour elle comme pour lui. Car Elise a l’in­ten­tion de l’ame­ner dans un ter­ri­toire d’hu­ma­ni­té dont il n’a pas idée…

En­fin, Des­sine-moi un avion dé­crit la ren­contre d’une ga­mine de 8 ans, Daph­né, et de son voi­sin, Wer­ner von Bres­lau. Un vieux mon­sieur so­li­taire, an­cien avia­teur, qui ré­pond fa­vo­ra­ble­ment à sa de­mande de lui des­si­ner un avion. Sans se dou­ter que les sou­ve­nirs du pas­sé vont peu à peu re­mon­ter à la sur­face…

Peut-on être ré­duit à un seul de ses actes ? Est- il si simple de par­don­ner ? C’est ce que ques­tionne EricEm­ma­nuel Schmitt tout au long de ses his­toires aux re­tour­ne­ments im­pla­cables. En y ré­pon­dant avec la vir­tuo­si­té qu’on lui connaît.

LES SOEURS BAR­BA­RIN

Si l’on ima­gi­nait le pa­ra­dis ter­restre sous la forme d’un vil­lage, ce se­rait Saint-Sor­lin.

Le long des rues pa­vées qui dé­va­laient la pente douce jus­qu’au fleuve, chaque fa­çade consti­tuait un jar­din. Pen­dant que les gly­cines sus­pen­daient leurs lam­pions mauves aux étages, les gé­ra­niums flam­baient aux fe­nêtres, la vigne illu­mi­nait les rez-de-chaus­sée, les di­gi­tales fu­saient der­rière les bancs, tan­dis que des brins de mu­guet poin­taient entre les pierres, com­pen­sant leur taille me­nue par un puis­sant par­fum.

À qui le tra­ver­sait, Saint-Sor­lin-en-Bu­gey don­nait le sou­ve­nir de n’avoir qu’une sai­son: le mois de mai. La fleur y abon­dait, vive, drue, in­so­lente, ré­dui­sant les mai­sons à des sup­ports. Sous un ciel bleu et naïf, une conspi­ra­tion de roses en­va­his­sait les murs, des roses roses, do­dues, épa­nouies, plus mûres que des fruits mûrs, vi­brantes, pros­pères, ex­hi­bant une chair de pé­tales qui ap­pe­lait les ca­resses ou les bai­sers, des roses noires, pu­diques et em­pour­prées, des roses rouges, sèches et sveltes, des roses jaunes aux fra­grances de poivre fin, des roses orange, muettes sans odeur, des roses blanches, ef­fa­rou­chées, éphé­mères, trop vite dé­çues, dé­jà oxy­dées. Ici ou là, tels des sau­vages ve­nus cam­per en ville, de minces églan­tiers au feuillage gre­nu pré­sen­taient des bou­tons ru­bes­cents dont les ha­bi­tants ti­raient de la confi­ture. Bor­dant la mar­gelle du la­voir, d’épais hor­ten­sias parme gra­ti­fiaient les lieux d’une res­pec­ta­bi­li­té bour­geoise. De l’église Sainte-Ma­rieMa­de­leine aux rives du Rhône, la vé­gé­ta­tion ex­tra­va­guait à Saint-Sor­lin.

Place de la Halle, che­mi­nait Li­ly Bar­ba­rin, une dame âgée dont le charme s’ac­cor­dait aux co­quettes ruelles. Sou­riante, fluette, le teint dé­li­cat, le nez pré­cis, les yeux clairs, elle of­frait l’ef­fi­gie de la bon­té. Si SaintSor­lin fi­gu­rait le pa­ra­dis, à coup sûr Li­ly in­car­nait la grand-mère idéale ! Bien­veillante, sou­cieuse d’ai­der ses conci­toyens, elle pa­rais­sait faire de la vieillesse un ef­fa­ce­ment po­li mê­lé d’al­truisme. Pour­tant, la vie au­rait dû la me­ner à la haine, la can­ton­ner au res­sen­ti­ment. N’avait-elle pas été har­ce­lée du­rant des dé­cen­nies? N’avait-elle pas été dé­dai­gnée, mal­me­née, tra­hie, dé­tes­tée ? Et sur­tout, n’al­lait-elle pas, le len­de­main, com­pa­raître en jus­tice pour meurtre ?

De même que le bourg à l’as­pect idyl­lique avait abri­té son lot de ran­coeurs, de ja­lou­sies, de crimes, de même sous son masque lisse et frais, la vieille dame avait cô­toyé l’en­fer. En avait-elle fran­chi les portes ? Avait-elle com­mis l’im­par­don­nable ?

Son ac­cu­sa­teur, Fa­bien Ger­bier, l’ob­ser­vait de­puis son ate­lier de cor­don­ne­rie. Mas­sif, haut, le sour­cil contrac­té, l’oeil noir, il abat­tait son mar­teau sur les se­melles avec une vio­lence qui vi­sait Li­ly Bar­ba­rin. Mal­gré l’âge de la dame, sa fra­gi­li­té et la pré­somp­tion d’in­no­cence, il es­ti­mait in­to­lé­rable qu’elle va­quât en li­ber­té et at­ti­rât l’in­dul­gence de ses contem­po­rains. C’était lui qui avait émis des soup­çons, lui qui avait ébran­lé les gen­darmes, re­mué les po­li­ciers, en­clen­ché une pro­cé­dure ju­di­ciaire, lui le res­pon­sable du bra­ce­let élec­tro­nique qu’elle por­tait à la che­ville, les au­to­ri­tés laxistes n’ayant pas vou­lu l’in­car­cé­rer avant l’au­dience.

De­main, Fa­bien Ger­bier se ren­drait au pro­cès à Bourg-en-Bresse. De­main, il as­sis­te­rait au spec­tacle de la jus­tice en ac­tion. De­main, on sau­rait en­fin.

De­puis des se­maines, à table, les Saint-Sor­li­nois se plai­saient à conter aux étran­gers ou aux amis de pas­sage l’his­toire de Li­ly Bar­ba­rin. Ou plu­tôt l’his­toire des soeurs Bar­ba­rin, car, quoi­qu’une seule sur­vé­cût, on ne pou­vait par­ler de l’une sans évo­quer l’autre.

– In­croyable ! Les soeurs Bar­ba­rin virent la lu­mière le même jour. Si la pre­mière pro­vo­qua l’ad­mi­ra­tion, la se­conde sus­ci­ta l’ahu­ris­se­ment en sur­gis­sant entre les cuisses épui­sées de sa mère une de­mi-heure plus tard. Per­sonne ne l’avait pré­vue. À une époque où les mé­de­cins son­daient peu les flancs de leurs pa­tientes, la nais­sance ré­vé­lait le sexe et le nombre des en­fants.

– Deux, Ma­dame Bar­ba­rin! Voi­là ce que vous nous pré­pa­riez en se­cret : deux filles ma­gni­fiques ! La sage-femme exul­tait. Sou­ve­rai­ne­ment sem­blables, ana­logues de­puis leurs yeux azur jus­qu’aux plis de leurs or­teils, les soeurs Bar­ba­rin com­blaient leurs pa­rents d’or­gueil. C’était dé­jà ex­tra­or­di­naire de fa­bri­quer un bé­bé, mais deux, deux par­fai­te­ment iden­tiques, ce­la te­nait du pro­dige! – Quelles mer­veilles ! Éblouis, les adultes pré­sents ne s’at­tar­dèrent guère sur l’im­pé­tuo­si­té avec la­quelle la se­conde avait fait ir­rup­tion, ni sur le va­gis­se­ment d’in­di­gna­tion qu’elle avait pous­sé, comme si elle en avait vou­lu aux hu­mains de ne l’avoir ni guet­tée ni at­ten­due. – Com­ment les ap­pel­le­rez-vous ? Sans hé­si­ta­tion, les Bar­ba­rin bap­ti­sèrent « Li­ly » l’aî­née de trente mi­nutes, ain­si qu’ils l’avaient pla­ni­fié. Pour la ca­dette in­opi­née, ils res­tèrent pris de court un mo­ment. En fin de compte, puisque, s’ils avaient re­çu un gar­çon, ils l’au­raient nom­mé Moïse, ils pro­po­sèrent « Moï­sette ».

Li­ly et Moï­sette… Ceux qui s’éton­nèrent de la dis­pa­ri­té des vo­cables, le pre­mier son­nant dé­li­cieu­se­ment, le se­cond étran­ge­ment, n’avaient pas tort de s’in­quié­ter. Un pré­nom par dé­faut, voi­là qui au­gu­rait mal d’un des­tin…

Li­ly et Moï­sette vé­curent quatre ans dans le bon­heur. La fa­mille Bar­ba­rin jouis­sait de leur gé­mel­li­té spec­ta­cu­laire et, par amu­se­ment, l’ac­cen­tuait: on ne sé­pa­rait ja­mais les fillettes, on les ha­billait pa­reille­ment, on les dé­si­gnait comme « les ju­melles ».

Avant de pra­ti­quer la langue de la so­cié­té, Li­ly et Moï­sette par­lèrent leur propre idiome, un ba­bil li­quide, ar­ti­cu­lé, qui pas­sait de l’une à l’autre sans in­ter­rup­tion, mixte de bour­don­ne­ments et de ga­zouillis, aus­si clair pour elles qu’il de­meu­rait obs­cur à l’en­tou­rage.

– Qu’elles s’en­tendent bien! s’ex­cla­maient sou­vent les voi­sins, qui consta­taient qu’elles ram­paient, jouaient, man­geaient, dor­maient, cou­raient, so­li­lo­quaient de concert.

En réa­li­té, si on les ob­ser­vait mieux, elles ne « s’en­ten­daient » pas au sens ha­bi­tuel du terme, car, pour s’en­tendre – s’ex­pri­mer, écou­ter, ré­pondre –, il faut être deux. Li­ly et Moï­sette crois­saient côte à côte sans avoir le sen­ti­ment de dif­fé­rer. De toute évi­dence, pen­dant leur aube, les soeurs igno­raient leur dua­li­té, elles for­maient une seule et même per­sonne, une en­ti­té avec deux corps, un or­ga­nisme de quatre bras, quatre jambes, quatre lèvres et deux bouches. Quand l’une com­men­çait un geste, l’autre le fi­nis­sait. Comme si un pla­cen­ta in­vi­sible les unis­sait tou­jours, elles bai­gnaient dans l’har­mo­nie, gar­dées par une poche pro­tec­trice, une bulle sa­tu­rée de li­quide am­nio­tique où elles évo­luaient, pai­sibles, à tem­pé­ra­ture constante, toutes deux vi­brant en ré­so­nance sym­pa­thique.

Quel évé­ne­ment cre­va cette poche? Quel cou­teau dé­ta­cha les deux soeurs ?

Ce ma­tin-là, pour l’an­ni­ver­saire de leurs quatre ans, les Bar­ba­rin dé­po­sèrent un pa­quet bleu dans les mains de Li­ly, un pa­quet rouge dans celles de Moï­sette. En­chan­tée, chaque fillette contem­pla son pré­sent avec ap­pé­tit, puis se pen­cha pour exa­mi­ner en sou­riant ce­lui de sa soeur. Moï­sette se dé­les­ta du rouge et sai­sit le bleu qui la ten­tait da­van­tage, ce que Li­ly ac­cep­ta. Les pa­rents in­ter­vinrent : – Non! Le bleu ap­par­tient à Li­ly, le rouge à Moï­sette. Ils re­dis­tri­buèrent les ca­deaux. Quatre se­condes plus tard, Moï­sette, tê­tue, re­com­men­çait.

– Moï­sette, tu ne com­prends pas : le tien, c’est le rouge, pas le bleu.

Moï­sette fron­ça les sour­cils. Elle pré­fé­rait la cou­leur bleue à la cou­leur rouge et ne voyait pas pour­quoi on éloi­gnait ce pa­quet. Elle le ti­ra.

Une lé­gère tape sur le poi­gnet l’ar­rê­ta. Con­tra­riée, elle res­ta bouche bée. – Al­lez, ou­vrez vos ca­deaux, les filles ! Pen­dant que Moï­sette l’ob­ser­vait, Li­ly dé­fit l’em­bal­lage azur et dé­voi­la un car­ton conte­nant une pou­pée. Oh! firent les pe­tites en choeur. À l’ins­tar de son aî­née, Moï­sette s’ex­ta­siait de­vant la somp­tueuse créa­ture blonde, vê­tue de sa­tin blanc, qui se te­nait as­sise dans la boîte. – Elle est belle ! chu­cho­ta Li­ly. – Oh oui ! ap­prou­va Moï­sette. Li­ly sou­le­va dé­li­ca­te­ment le plas­tique, sor­tit la pou­pée et la pla­ça de­bout de­vant elle. Moï­sette contem­plait la scène en don­nant l’im­pres­sion d’en faire par­tie.

Puis Li­ly ca­res­sa les che­veux do­rés de la pou­pée, geste que Moï­sette en­cou­ra­gea. En­fin, Li­ly em­bras­sa ses joues roses, ce qui em­pour­pra Moï­sette comme si elle avait re­çu le bai­ser. – Moï­sette, ton ca­deau? Moï­sette mit dix se­condes à per­ce­voir que ses pa­rents s’adres­saient à elle. Ils s’opi­niâ­trèrent : – Tu n’es pas cu­rieuse? – J’aime la pou­pée. – Tu as rai­son: elle est très belle. – Je l’aime. – Oui, mais c’est celle de Li­ly. Né­gli­geant la re­marque, Moï­sette ten­dit le bras pour que Li­ly lui res­ti­tuât la pou­pée. Les pa­rents dé­ci­dèrent de sé­vir. – Non, Moï­sette, c’est la pou­pée de Li­ly ! Ils ar­ra­chèrent à Moï­sette le jouet qu’elle avait ap­puyé contre sa poi­trine et le re­four­guèrent de force à Li­ly. – C’est la tienne: tu la gardes. Moï­sette ré­flé­chit et, quelques se­condes après, ou­vrit la main vers Li­ly qui lui ren­dit la pou­pée. Les pa­rents s’in­ter­po­sèrent. La vio­lence sour­dait.

– Non, ça suf­fit! On ne confond plus. Lâche le ca­deau de Li­ly. Dé­balle le tien.

Par ré­flexe de­vant ce ton com­mi­na­toire, Moï­sette se mit à pleu­rer.

– Quelle tourte ! Tu re­çois un ca­deau et tu ne le re­gardes même pas. On se de­mande pour­quoi on se fa­tigue au­tant…

Moï­sette ne com­pre­nait rien, si­non qu’elle n’avait plus le droit d’agir à sa guise. Li­ly se pré­ci­pi­ta pour la ser­rer contre elle et san­glo­ta par conta­gion. Ras­su­rée, Moï­sette ver­sa en­core quelques larmes, puis en­vi­sa­gea la si­tua­tion : sa mère lui pré­sen­tait obs­ti­né­ment le pa­quet rouge.

Contrainte, le vi­sage fer­mé, Moï­sette dé­chi­ra le pa­pier et fit ap­pa­raître un ours su­perbe.

– Oh qu’il est beau, cet ours ! s’écrièrent les pa­rents pour la sti­mu­ler. Moï­sette y prê­ta une at­ten­tion ren­fro­gnée. – Il te plaît? En se re­tour­nant vers sa soeur qui consi­dé­rait la pe­luche avec gour­man­dise, elle souf­fla: – Oui. S’es­ti­mant quitte, elle s’em­pa­ra de la pou­pée. L’al­ga­rade dé­gé­né­ra. Ex­cé­dés, les pa­rents haus­sèrent la voix, Moï­sette se re­mit à pleu­rer et, so­li­daire, Li­ly hur­la.

– Ah non, pas toi, Li­ly! Tu ne vas pas l’en­cou­ra­ger, en plus ! Ni te mon­trer aus­si bête que Moï­sette!

Les in­sultes fu­sèrent, la porte cla­qua, les pa­rents dis­pa­rurent, lais­sant les fillettes ho­que­tantes sur le plan­cher, au mi­lieu des ca­davres d’em­bal­lages.

Cet an­ni­ver­saire avait en­taillé l’uni­ci­té des ju­melles : cha­cune avait né­bu­leu­se­ment sai­si qu’elle ne se confon­dait pas avec l’autre. À quatre ans, elles étaient nées de nou­veau, mais deux, cette fois-ci. Dis­tinctes. Li­ly et Moï­sette.

Pour Li­ly, ce­la consti­tua une in­for­ma­tion ; pour Moï­sette, un deuil. Non seule­ment elle n’était pas sa soeur, mais elle était seule. De plus, on la trai­tait moins bien. Cha­cun de nous fut fou­droyé pen­dant l’en­fance: per­ce­vant sou­dain l’es­pace entre lui et le reste du monde, il s’est ren­du compte qu’il exis­tait à l’écart, dif­fé­rent, corps sin­gu­lier au mi­lieu de corps étran­gers, en­ceinte men­tale unique. In­jus­tice de la conscience… Pour les uns, elle si­gni­fie un éblouis­se­ment, pour d’autres une dé­chéance. Si un ri­deau se lève sur le monde des pre­miers, une cloi­son mure les deuxièmes dans une pri­son. La so­li­tude est un royaume dont cer­tains voient le trône, d’autres les fron­tières.

Li­ly éprou­va de la joie à ex­plo­rer la na­ture au­tour d’elle ; de plus, elle y cir­cu­lait do­tée d’une ju­melle ! Frois­sée, mé­fiante, Moï­sette ju­gea l’uni­vers in­hos­pi­ta­lier et no­ta que la pré­sence de sa soeur lui ôtait quelque chose, in­fluence, di­men­sion, pré­émi­nence… Lors de ce qua­trième an­ni­ver­saire, Li­ly avait ga­gné une soeur, Moï­sette s’était dé­cou­vert une ri­vale.

À par­tir de ce jour, les ju­melles de­meu­rèrent une aux yeux du vil­lage, mais plus aux leurs.

Par ré­flexe, en toute cir­cons­tance, face aux pa­rents, aux en­sei­gnants, aux ca­ma­rades, elles fu­sion­naient. Si leur mère bu­tait sur une lampe cas­sée à son re­tour à la mai­son, les deux fillettes se re­pliaient. « Pas moi ! » to­ni­truait Li­ly. « Pas moi ! » ajou­tait Moï­sette. In­utile d’at­tendre, au­cune n’in­di­que­rait la cou­pable. Toute ef­frac­tion d’une au­to­ri­té dans leur es­pace res­ser­rait leur com­pli­ci­té. Par consé­quent, soit les pu­ni­tions dis­pa­rais­saient, soit elles s’ap­pli­quaient aux deux. Peu leur im­por­tait d’être pri­vées de des­serts, de pas­ser plu­sieurs heures consi­gnées à l’étude par la maî­tresse, de ne pas être in­vi­tées chez le co­pain qui avait per­du ses billes après leur vi­site, leur couple comp­tait da­van­tage que la co­lère ou la vin­dicte des étran­gers. Elles fai­saient bloc.

En re­vanche, à l’abri des re­gards, le bloc se cra­que­lait. Si phy­si­que­ment seul un ki­lo mar­quait une dif­fé­rence – ron­deur qui af­fec­tait Li­ly –, psy­cho­lo­gi­que­ment les fis­sures se creu­saient.

Li­ly pre­nait les de­vants. Am­bas­sa­drice des ju­melles, au­da­cieuse, à l’aise au poste d’éclai­reur, elle amor­çait les ren­contres, les jeux, les dé­pla­ce­ments. Puis­qu’elle ac­cos­tait les gens, ils s’at­ta­chaient d’abord à elle. Sa po­si­tion spon­ta­née de chef scel­lant des ha­bi­tudes, on en­ten­dait plus sou­vent par­ler de « Li­ly » ou des « ju­melles » que de « Moï­sette », cer­tains se conten­tant de dire « l’autre », beau­coup ou­bliant son pré­nom.

Sans l’idée de re­mettre en ques­tion cet ordre qua­si na­tu­rel, Moï­sette sui­vait son aî­née mais per­ce­vait l’ombre qu’elle lui fai­sait. Deux ans du­rant, elle n’en tint ja­mais ri­gueur à sa soeur, sa soeur né­ces­saire, sa soeur éter­nelle, sa soeur dont elle avait be­soin, sa soeur loin de la­quelle elle se sen­tait in­com­plète ; elle ac­ca­blait plu­tôt les adultes in­sou­cieux, in­dif­fé­rents, dé­pour­vus de mé­moire. D’ailleurs, Li­ly abon­dait dans le sens de Moï­sette quand cette der­nière dé­non­çait le manque d’égards de tel ou tel, et la dé­fen­dait tou­jours.

Comme, aux fêtes de Noël ou d’an­ni­ver­saire, elles re­ce­vaient dé­sor­mais des pré­sents dif­fé­rents, elles avaient adop­té une stra­té­gie : elles si­mu­laient la liesse en pu­blic puis, si­tôt tran­quilles, pro­cé­daient à une re­dis­tri­bu­tion. Moï­sette, sys­té­ma­ti­que­ment dé­çue par ses ca­deaux, exi­geait de s’ap­pro­prier ceux de Li­ly. Li­ly les lui of­frait sans hé­si­ter, ne s’of­fus­quant même pas quand Moï­sette re­fu­sait en­suite de les lui prê­ter.

Vers sept ans, l’école pri­maire fê­la leur union. Moï­sette, plus lente, moins pré­cise que sa soeur, pei­nait à ap­prendre. Les maî­tresses le si­gna­lèrent aux pa­rents. De cet en­tre­tien, Moï­sette ti­ra une rage noire. Son rythme d’études, conforme au der­nier tiers de la classe, pas pire que ses ca­ma­rades, n’au­rait at­ti­ré l’at­ten­tion de per­sonne si elle n’avait pas été flan­quée d’une soeur brillante. Élève nor­male, elle de­ve­nait mé­diocre parce qu’on la me­su­rait à Li­ly ! Elle lui en vou­lut d’im­po­ser cette com­pa­rai­son, la mau­dit si­len­cieu­se­ment d’être plus douée et s’ac­cou­tu­ma à re­je­ter la faute sur Li­ly quand elle ré­col­tait une mau­vaise note.

Vers dix ans ar­ri­va l’iné­luc­table : une ins­ti­tu­trice pro­po­sa de sé­pa­rer les ju­melles pour pla­cer cha­cune dans une classe de son ni­veau. Face à la fa­mille, l’en­sei­gnante eut beau van­ter les mé­rites de la dif­fé­rence, pro­mettre un meilleur épa­nouis­se­ment, chan­ter l’ef­fi­cience d’une for­mule in­di­vi­duelle, Moï­sette bais­sa la tête et contem­pla Li­ly avec ré­pul­sion.

À par­tir de ce mo­ment, elle sac­ca­gea ré­gu­liè­re­ment la chambre de son aî­née, abî­ma ses livres, cas­sa ses crayons, dé­trui­sit ses des­sins, troua ses vê­te­ments. Mais Li­ly ran­geait, ré­pa­rait sans mot dire, pro­té­geant sa ca­dette. Il ne lui ve­nait pas à l’es­prit de la cri­ti­quer, convain­cue qu’on pre­nait Moï­sette en faible consi­dé­ra­tion.

Calme, ré­flé­chie, Li­ly em­pê­chait qu’on dé­mas­quât les mes­qui­ne­ries de sa soeur. Quand elle pâ­tis­sait trop de son agres­si­vi­té, elle fai­sait preuve d’un sang-froid as­tu­cieux. Ain­si, le jour de leur communion, parce qu’elle te­nait aux ob­jets qu’elle avait de­man­dés, elle se ren­dit tôt à la table où l’on avait dé­po­sé les pré­sents, in­ver­sa les éti­quettes et put donc, le soir même, dans l’in­ti­mi­té de la nuit, lorsque Moï­sette échan­gea leurs ca­deaux, ré­cu­pé­rer ceux qu’elle avait dé­si­rés.

Au cours de leur dou­zième an­née, l’équi­libre se mo­di­fia.

La Ven­geance du par­don par EricEm­ma­nuel Schmitt, 336 p., 21,50 €, Co­py­right Al­bin Mi­chel. En li­brai­rie le 1er sep­tembre.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.