La mé­moire dans la peau

Com­ment peut-on pen­ser, un seul ins­tant, qu’un ac­ci­dent do­mes­tique se­rait Une chance folle dans la vie d’une en­fant?

Lire - - L’algérie - Alexandre Fillon

On se sou­vient en­core de la dé­cou­verte de la langue d’Anne Go­dard. De son en­trée en lit­té­ra­ture très re­mar­quée avec un ma­gni­fique pre­mier ro­man dont la mu­sique rap­pe­lait par­fois celle du grand Pierre Jean Jouve. Plus d’une dé­cen­nie après le suc­cès cri­tique et pu­blic de L’In­con­so­lable (cou­ron­né par le prix RTL/ Lire en 2006), la re­voi­ci en­fin en li­brai­rie avec Une chance folle.

Il suf­fit de quelques lignes pour sa­voir que l’écri­vaine n’a rien per­du de sa puis­sance nar­ra­tive et sty­lis­tique. L’his­toire que l’on s’ap­prête à lire a été mille fois re­mâ­chée avant d’être fixée sur la page blanche par la nar­ra­trice. Mag­da avait 9 mois quand elle a été gra­ve­ment brû­lée par la chute d’une bouilloire d’eau chaude, un jour de vi­site pour le thé chez tante Char­lotte. Ce qui lui a va­lu d’avoir la peau à vif et de sé­jour­ner long­temps à l’hô­pi­tal, veillée par sa mère. Une mère qui note tout avec mi­nu­tie dans son car­net, comme pour se jus­ti­fier. Une mère qui jure à sa fille qu’elle s’est brû­lée el­le­même. Qu’elle n’y est pour rien, qu’elle souffre tout au­tant que Mag­da…

Pour cette der­nière, la dou­leur est quelque chose de quo­ti­dien, d’om­ni­pré­sent. En rai­son des opé­ra­tions, des anes­thé­sies, des pan­se­ments. Avant la ronde des cures ther­males. Une peau prête à cra­quer. Une ci­ca­trice im­pos­sible à ef­fa­cer, à ca­cher. Ado­les­cente, l’hé­roïne d’Anne Go­dard com­mence à de­voir af­fron­ter les hommes et leur re­gard, leur dé­sir. Sans trop sa­voir com­ment faire…

Dans la fa­mille, on note éga­le­ment la pré­sence d’un père peu sou­vent là. D’un frère, Marc, qui a seule­ment onze mois d’écart avec elle et semble ca­pable de bien des fo­lies. D’une pe­tite soeur, Au­rore, qui n’a fait qu’une brève ap­pa­ri­tion… La prose d’Anne Go­dard plonge le lec­teur au plus pro­fond des tour­ments de Mag­da. Dans l’at­mo­sphère étouf­fante dans la­quelle celle-ci doit vivre. Sa so­li­tude, sa gêne. La nau­sée qui lui serre la gorge. D’un bout à l’autre, Une chance folle dé­range et fas­cine. Tout en confir­mant l’évident ta­lent d’Anne Go­dard.

Une chance folle par Anne Go­dard, 144 p., Mi­nuit, 14

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