Ex­trait: Es­sai sur le fou de cham­pi­gnons par Pe­ter Handke .....................................................

Pe­ter HANDKE

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LE LIVRE Les chasses au tré­sor prennent par­fois des formes très sur­pre­nantes. On s’en aper­ce­vra en se dé­lec­tant du nou­vel es­sai de Pe­ter Handke, aus­si in­con­gru qu’ex

quis. « Les cham­pi­gnons, comme “ul­time aven­ture” ?» C’est en tout cas l’avis d’un ami proche de l’au­teur au­tri­chien, hé­ros de ce texte in­clas­sable aux airs de conte ger­ma­nique. Comme le titre – Es­sai sur le fou de cham­pi­gnons – l’in­dique, ce per­son­nage a pour pas­sion les bo­lets, les trom­pettes-de-lamort et autres gi­rolles ; pas­sion qu’il doit, en­fant, à son be­soin d’ar­gent. Cette pra­tique du com­merce de cham­pi­gnons va du­rer bien des an­nées, obli­geant notre homme à écu­mer les tré­fonds des fo­rêts les plus sombres. Et qu’ache­tait-il avec tout le fruit de son « tra­vail » ? Des livres. Cette « fo­lie ju­vé­nile » lais­sa place à une pé­riode de creux – peut-être l’âge adulte, avec l’ac­qui­si­tion d’une « mai­son à moi­tié dé­la­brée » et d’un « jar­din lais­sé à l’aban- don » . Sans être riche, cet ano­nyme ne man­quait de rien. Il se mit alors en mé­nage avec une femme d’un vil­lage voi­sin, tous deux pen­sant dé­jà à un en­fant. Ce pro­jet de vie tran­quille se­ra cham­bou­lé, un après-mi­di d’été, lorsque notre amou­reux des bois tombe nez à nez avec un ma­gni­fique cèpe… Une ren­contre qui pour­rait bien ins­pi­rer un ou­vrage à notre my­co­logue (même s’il dé­teste le mot). Mais cette pas­sion ne risque-t-elle pas de tour­ner au vice et à l’ad­dic­tion? Après s’être in­ter­ro­gé sur le juke-box, la fa­tigue ou le concept de « jour­née réus­sie » , Pe­ter Handke signe un nou­veau pe­tit trai­té du quo­ti­dien dont la pré­ci­sion d’écri­ture im­pres­sionne à chaque page. Au­de­là de la beau­té et de la sen­so­ria­li­té de ses des­crip­tions fo­res­tières, il brosse le por­trait sin­gu­lier d’un homme qui, au fond, lui res­semble. Et, sans en avoir l’air, livre une pa­ra­bole sur notre monde contem­po­rain sou­vent avide d’autres cueillettes…

L’his­toire, vé­ri­table, sin­gu­lière, com­men­ça un jour d’été, des se­maines avant la nais­sance de son en­fant. Quit­tant mai­son et jar­din, il était al­lé dans les fo­rêts sur les col­lines proches, le plus court che­min pour re­joindre la ca­pi­tale, mon­tant d’abord en pente douce puis re­des­cen­dant de fa­çon plus raide. Il n’avait rien à faire là-bas, il vou­lait sim­ple­ment re­trou­ver pour le dî­ner sa femme dont la gros­sesse était dé­jà très avan­cée ; il était mis de temps en temps en congé par le tri­bu­nal où il de­vait dé­fendre une fois de plus quel­qu’un ac­cu­sé de crime de guerre. Ani­mé par le be­soin de mar­cher plu­tôt que de prendre sa voi­ture, et même, comme par amour pour l’en­fant à naître, d’al­ler loin, par monts et par vaux, il lais­sait son au­to au ga­rage et la gare de ban­lieue à sa ban­lieue. Il tra­ver­sait les col­lines boi­sées qui ne for­maient pas une bar­rière trop haute jus­qu’à la mé­tro­pole, en cos­tume, cra­vate et cha­peau (ni « bor­sa­li­no » ni « stet­son »).

Le che­min pas­sait par des fo­rêts de feuillus. Quelle dif­fé­rence avec les fo­rêts d’épi­céas, de sa­pins et de pins de notre en­fance ! Les fo­rêts dans cet autre pays étaient claires du haut jus­qu’en bas, les arbres tou­jours es­pa­cés, chênes, châ­tai­gniers, hêtres et bou­leaux, al­ter­nance de branches et de ra­mures sans en­tre­lacs, presque au­cun sous-bois, et quand il y avait du so­leil, ce­lui-ci tra­ver­sait toute la fo­rêt, même si elle s’éten­dait très loin. L’ex­pres­sion « haut et clair » pre­nait de ce fait un autre sens. Au dé­but, cette sorte de luminosité ne lui avait pas conve­nu. Tout comme exis­tait dans l’autre pays le dicton di­sant que le vin blanc n’est « pas du vin », il se di­sait que les fo­rêts de feuillus n’étaient pas des fo­rêts. L’obs­cu­ri­té, la pé­nombre, l’exi­guï­té, l’étroi­tesse, non seule­ment la dif­fi­cul­té de se re­trou­ver, mais aus­si l’obli­ga­tion de faire sa trace, tout ce­la lui man­quait. En outre, en dé­pit de leur clar­té jus­qu’aux pieds des troncs, ces fo­rêts de feuillus lui sem­blaient mal­propres, non, plu­tôt im­pures, en d’autres mots, il y re­gret­tait l’im­pres­sion de pu­re­té qu’il avait au­tre­fois res­sen­tie dans les fo­rêts de ré­si­neux, et sur­tout dans leur tré­fonds, en dé­pit de sa crainte – qui par­ti­ci­pait aus­si à la pu­re­té ; même les cham­pi­gnons vé­reux et même les sque­lettes d’une blan­cheur alors par­ti­cu­lière, ceux des che­vreuils, des re­nards, des lièvres, dif­fu­saient là-bas, dans et sur la mousse, quelque chose de pur. À ce­la ve­nait s’ajou­ter que, pen­dant long­temps, peu­têtre jus­qu’à cette fa­meuse jour­née d’été, il n’avait guère ap­pré­hen­dé les fo­rêts de feuillus comme des lieux, comme un en­vi­ron­ne­ment, comme un es­pace ou des es­paces, mais plu­tôt sim­ple­ment comme des zones in­ter­mé­diaires, tran­si­tion entre un point de dé­part et un point d’ar­ri­vée, entre A et B– à l’ex­cep­tion de cette seule et unique fois où il avait tra­ver­sé avec sa fu­ture femme ce genre de fo­rêt de feuillus pour se rendre dans une ville en­core dif­fé­rente et où, de fa­çon in­opi­née, elle l’avait ti­ré, presque vio­lem­ment, il ne sa­vait plus si c’était par la che­mise ou la cein­ture – en tout cas pas par la cra­vate et en­core moins par les che­veux – avec, sur le vi­sage, une ex­pres­sion qui sem­blait dire que c’était elle qui de­vait le sau­ver.

Jus­qu’à pré­sent, en tra­ver­sant ces fo­rêts de feuillus, il n’avait en­core ja­mais vrai­ment re­gar­dé par terre. Ce n’était même plus ar­ri­vé de­puis long­temps, tout comme il n’avait plus vrai­ment le­vé les yeux vers le ciel de­puis long­temps – sauf, la fois où sa pro­fes­sion l’avait conduit dans un pays en guerre ci­vile, et alors seule­ment dans les nuits éclai­rées par les étoiles, quand les bombes tom­baient avec pré­ci­sion. Pro­fes­sion ou pas : dans sa pé­riode d’homme du monde, son re­gard se por­tait ré­so­lu­ment droit de­vant, confron­ta­tion di­recte.

Il en était éga­le­ment ain­si par cet après-mi­di d’été, au mo­ment où il gra­vis­sait la col­line cou­verte de feuillus, per­sonne ne ve­nant à sa ren­contre, son cha­peau à la main. Ce de­vait être un en­droit où le che­min était très raide, si­non com­ment au­rait-il pu avoir à hau­teur des yeux ce qui là-bas sur le sol de la fo­rêt lui « sau­ta aux yeux de fa­çon in­opi­née » (ses propres mots quand il m’en par­la plus tard). C’était là une confron­ta­tion qu’il n’avait en­core ja­mais connue. Rien d’his­to­rique ne vint se glis­ser dans cette ren­contre, comme ce­la ar­rive par exemple entre deux hommes d’État, entre deux ar­tistes ; rien de fa­ti­dique comme ce­la ar­rive par­fois, au- de­là de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, entre un homme et une femme ( et pas seule­ment dans les ro­mans de Georges Si­me­non); rien d’in­des­crip­tible comme ce­la lui ar­ri­va plus d’une fois dans des face-àface avec l’ac­cu­sé, lui le spé­cia­liste du droit pé­nal – et pour­tant – et pour­tant.

Le face-à-face, main­te­nant, était des­crip­tible. « Mais re­garde-moi ça ! » Cette chose, ce truc sous ses yeux, en même temps dans ses yeux, elle, il, était des­crip­tible. Mais elle, il n’avait pas de nom en propre, au­cun du moins qui, sur le mo­ment, lui au­rait conve­nu, à elle, à lui. Même « truc » ou « chose », ces termes n’étaient pas adé­quats. « Ne ris pas ! », pour re­prendre les mots de mon ami quand il m’en par­la en­suite : « Ce qui me tom­bait là sous les yeux su­bi­te­ment – non, pas su­bi­te­ment mais sans crier gare : je l’ai pris sur le mo­ment pour quelque chose qui n’avait pas de nom, ou bien, si j’avais pour ça un nom, alors, dans une ex­cla­ma­tion si­len­cieuse tout au fond de moi : « Une créa­ture! », avec un « Oh! » de­vant, comme sou­vent au dé­but des phrases dans les ro­mans de Knut Ham­sun: « Oh, une créa­ture! » Et pour que je n’ou­blie pas : avant en­core l’ex­cla­ma­tion si­len­cieuse – ça me vient seule­ment main­te­nant, en ra­con­tant – il y en a sans doute eu une autre, plus si­len­cieuse en­core, qui di­sait : « Main­te­nant ! »

Ho ho ! Re­gar­dez-moi ça! C’était comme si, sans le sa­voir, il avait at­ten­du cet ins­tant, cette ap­pa­ri­tion, cette ren­contre et cette confron­ta­tion. De­puis quand ? C’était un temps qui ne se lais­sait pas me­su­rer : « de­puis des temps im­mé­mo­riaux », et ce­la pou­vait tout aus­si bien être avant sa nais­sance comme de­puis la veille. N’exa­gé­rait-il pas, et d’abord avec lui-même, en par­lant ain­si de son face-à-face avec un cèpe sur­gi à l’im­pro­viste, alors qu’il n’était même pas par­ti­cu­liè­re­ment gros, néan­moins bien droit, avec un cha­peau aux re­flets brun rouge qu’au­cun es­car­got ou autre ani­mal n’avait abî­mé, et un des­sous d’un blanc pur. Comme dans un livre d’images ? Plus que ça, comme sur­gi du monde des fables ? Ce­lui-ci exis­tait donc, il était une part ou une com­po­sante de la réa­li­té ; il se ré­vé­lait dans cette créa­ture fa­bu­leuse aus­si vraie que n’im­porte quoi d’autre ; « le trou­ver juste à hau­teur des yeux, m’écri­vit-il beau­coup plus tard, si­gni­fiait pour moi davantage, ou en tout cas autre chose que de voir un lion s’ap­pro­cher entre les arbres – l’un de mes rêves à ré­pé­ti­tion de­puis tout pe­tit –, ou bien, di­sons, me re­trou­ver in­opi­né­ment face à une li­corne sur­gie comme par en­chan­te­ment, et aus­si quelque chose de fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rent que lorsque, dans la lé­gende, le chas­seur plus tard de­ve­nu saint ren­contre dans les pro­fon­deurs de la fo­rêt le cerf avec une croix dans ses ra­mures. Ma créa­ture fa­bu­leuse, ma pre­mière et aus­si du reste ma der­nière jus­qu’à pré­sent, n’avait ab­so­lu­ment rien de com­mun avec un ani­mal de lé­gende. Elle était une par­tie de la clar­té du jour et un ajout et, au lieu de mettre en ques­tion la réa­li­té, de la faire glis­ser dans la pé­nombre et, comme dans le rêve du lion qui s’ap­proche len­te­ment, de sen­tir le sol se dé­ro­ber sous mes pieds, elle ren­for­çait le sol et la clar­té du jour dans la même me­sure ; cette plante fa­bu­leuse ex­haus­sait la réa­li­té du jour, ce qui n’est pas ima­gi­nable avec la ren­contre d’une li­corne sur­gis­sant du sol, d’ailleurs je n’en ai ja­mais ren­con­tré en vrai jus­qu’à au­jourd’hui : face à elle, à la vue du lion, de­vant la flèche et l’arc ou quel que soit ce que le chas­seur pointe sur le cerf, mon coeur au­rait sans doute ac­cé­lé­ré, for­cé­ment. Mais crois-moi, de­vant mon pre­mier cèpe, avec plus de la moi­tié de ma vie der­rière moi, mon coeur s’est mis à battre plus fort, plus fort que, tu peux me croire ou non, ja­mais en­core au­pa­ra­vant ! »

Com­ment ça? Avoir gran­di dans une ré­gion rem­plie de fo­rêts et être « al­lé aux cham­pi­gnons », comme on di­sait alors chez nous, de­puis sa plus tendre en­fance, à la re­cherche des autres, je veux dire : de ceux que l’on peut vendre, les jaunes, avoir ram­pé, s’être glis­sé jusque dans les re­coins les plus re­cu­lés et les plus éle­vés des fo­rêts de ré­si­neux et ne ja­mais être tom­bé sur le roi de la pié­taille? Ja­mais. Pas une seule fois. Ou peut-être s’était-il quand même dres­sé comme ce­lui-là, plus voyant même dans la mousse gri­sée, lui­sant au mi­lieu des bou- quets gris d’épi­céas et des ai­guilles mortes, que dans ce feuillage d’au­tomne d’un brun-roux sous l’éclat du so­leil ? Et c’est jus­te­ment parce qu’il était quelque chose, ou quel­qu’un de si ma­ni­feste, de si évident qu’à l’époque l’en­fant ne l’avait pas vu? Oui, c’est pos­sible, ou même cer­tain. Mais com­ment ex­pli­quer alors que l’en­fant, en­tou­ré qu’il était de tous les autres cher­cheurs de cham­pi­gnons, n’ait ja­mais vu un cèpe, pas un seul, même dans le clan des pilleurs de fo­rêts? De­vant les pa­niers et autres ré­ci­pients de ses concur­rents, rien que cet éter­nel jaune? Ou bien ces sei­gneurs, créa­tures fa­bu­leuses, avaient-ils été ca­chés des­sous, pour que per­sonne ne les voie? Mais pour­quoi, en se re­mé­mo­rant le cou­loir du point de col­lecte en bas dans la val­lée, ne voyait-il rien d’autre que ces bras­sées de jaune char­riées par caisses en­tières? Y avait-il des re­coins se­crets, sans lu­mière, où ca­brio­laient les rois dé­ra­ci­nés? Des­ti­nés à quel mar­ché? – Sauf qu’il ne les avait ja­mais re­mar­qués sur les mar­chés ni n’avait guère été at­ti­ré par les mar­chés, même long­temps après, si ce n’est par les fruits exo­tiques, ceux ve­nus d’outre-mer, les ul­tra­ma­ri­nos.

Quand je m’avi­sai mal­gré tout de dire à mon ami presque quin­qua­gé­naire qu’il ne de­vait pas trop en faire avec son « pre­mier cèpe », il me ré­tor­qua: « Et toi à l’époque, dans ton his­toire de la « Ré­pé­ti­tion » où tu te fais par­tir, jeune gar­çon, de notre val­lée en­cais­sée, tra­ver­ser les sept mon­tagnes en di­rec­tion du sud et où, sur le ver­sant de la sep­tième, tu avances en tré­bu­chant vers la mer ou sim­ple­ment le karst ; et là-bas, de­vant un pal­mier, ou était-ce un pe­tit fi­guier, ou vrai­sem­bla­ble­ment juste une feuille de fi­guier ap­por­tée par le vent, tu te mets à psal­mo­dier la li­ta­nie de « l’évé­ne­ment du pre­mier fi­guier » ? ! Alors moi, je me per­mets de chan­ter les louanges de mon « pre­mier cèpe », d’au­tant plus qu’il fut un évé­ne­ment qui a chan­gé ma vie ! » (À l’époque, quand mon ami d’en­fance me fit par­ve­nir cette ré­ponse, il ne pou­vait ni sa­voir ni de­vi­ner où il al­lait se four­voyer par la suite, après ce chan­ge­ment dans sa vie.)

Quoi qu’il en soit, il s’ac­crou­pit de­vant le cham­pi­gnon qui, à la dif­fé­rence de toutes les autres choses et autres plantes, même les grands arbres, se dres­sait im­mo­bile dans la brise d’été en bor­dure du che­min pen­tu, puis il s’as­sit à cô­té, au mi­lieu des feuilles, sans se sou­cier de son cos­tume, alors que d’ha­bi­tude la moindre pe­luche le dé­ran­geait. Son re­gard ne ces­sait de s’éloi­gner de la chose en ques­tion, sans la moindre in­ten­tion, pour al­ler glis­ser sur le sol alen­tour, comme sous l’ef­fet d’une pul­sa­tion, po­sé­ment, ré­gu­liè­re­ment, en cercles tou­jours plus grands. Ce qu’il voyait ain­si, là, puis là-bas, et ain­si de suite, il se le di­sait à lui­même, en si­lence. Un buis­son de mûres était char­gé de baies en­core rouges, tan­dis qu’à l’in­té­rieur du buis-

son, chose étrange, cer­taines étaient dé­jà en­tiè­re­ment noires, alors qu’elles n’étaient pas tou­chées par le so­leil d’été, à de­mi ta­pies dans l’obs­cu­ri­té. L’une des gre­nouilles naines qui, au dé­but de l’été, s’étaient trans­for­mées de tê­tards sans pattes en qua­dru­pèdes et étaient mon­tées par mil­liers du pe­tit lac en bas jus­qu’aux fo­rêts des col­lines comme vers un es­pace vi­tal qui leur était des­ti­né on ne sait com­ment ni pour quelle du­rée, se mon­tra, chose rare, et se mit à re­mon­ter le che­min, pas plus grosse que la moi­tié d’un ongle, si bien qu’on pou­vait la confondre avec l’une des pe­tites arai­gnées cou­rant ici en tous sens, et ses sau­tille­ments – le mi­nus­cule ani­mal don­nait vrai­ment l’im­pres­sion de n’avoir au­cun poids – sou­le­vaient ici et là un pe­tit grain de sable, « sur­vi­vante dans cette mul­ti­tude ! ». L’un des chênes en bor­dure du che­min était gros d’une sorte de tu­meur can­cé­reuse, ou était-ce la sculp­ture sur bois d’une géante ges­tante? Un groupe de vé­té­tistes mon­tait en pous­sant leurs vé­los, et pen­dant qu’il était as­sis là, pen­ché sans le vou­loir vers le cham­pi­gnon dont les autres n’au­raient d’ailleurs pas re­mar­qué la pré­sence (mais qui sait ?), il fut sa­lué, une pre­mière ! par ces in­con­nus, et non parce qu’il était en cos­tume cra­vate, et il ré­pon­dit à leur sa­lut – ou s’étaient-ils dit bon­jour en même temps, comme une chose toute na­tu­relle ? Ce pe­tit tré­sor qu’il avait dé­cou­vert dé­clen­cha en lui un « Je suis là ! Je suis là moi aus­si ! » ou sim­ple­ment un « Là! », comme ja­mais au­cun au­pa­ra­vant.

Plus tard, il s’al­lon­gea même à cô­té du cham­pi­gnon. Comme au­tre­fois en li­sière des fo­rêts, il de­vint tout ouïe, mais sans au­cune in­ten­tion: il se mit à écou­ter comme on se met à mar­cher, à mé­di­ter, à ré­flé­chir ou même à s’ar­rê­ter. Coups de mar­teau et feu­le­ments de tron­çon­neuses, ni loin ni près, ve­nus des nou­velles construc­tions qui se mul­ti­pliaient au­tour du lac en bor­dure de la ville. Dans le bleu du ciel, le lé­ger et constant bruit – « lé­ger bruit » ? : oui – des avions de ligne et, ajou­té à ce­la, le bron­dis­se­ment spo­ra­dique des hé­li­co­ptères ve­nant et par­tant de l’aé­ro­drome militaire tout proche – « ajou­té » ? : oui. Il ne pou­vait rien ar­ri­ver aux pas­sa­gers là-haut dans l’es­pace, pas main­te­nant, pas à cette heure en tout cas, pas du­rant ce vol. Et ve­nu des au­to­routes et des voies ra­pides du pé­ri­phé­rique de l’autre cô­té des fo­rêts, un tu­multe, un gron­de­ment et un mu­gis­se­ment en­core ja­mais en­ten­dus avec une tel équi­libre, en équi­libre aus­si avec les aboie­ments des klaxons, même les sirènes des am­bu­lances et des voi­tures de po­lice, et tout ce tu­multe plus ou moins proche et loin­tain en équi­libre avec la ru­meur des feuillages d’été, elle aus­si per­çue de cette fa­çon pour la pre­mière fois, là-haut dans les cimes, avec les co­gne­ments et les frot­te­ments, les grin­ce­ments, les coui­ne­ments et même les sif­fle­ments et flû­te­ments, là, et là, d’une branche ou de plu­sieurs s’en­tre­croi­sant ou s’en­tra­vant. Et le mal, qui, en même temps, se pas­sait et se pré­pa­rait là-bas dans le monde, oreilles grandes ou­vertes pour les sirènes et main­te­nant le grand fi­nal !, main­te­nant, et main­te­nant ? Pour ma part – il peut bien ar­ri­ver – pas très grave. À lui non plus il ne pou­vait rien ar­ri­ver en cet ins­tant, al­lon­gé là, pas plus qu’à sa femme ni à son en­fant por­té sous son coeur. Le cham­pi­gnon près de lui était son porte-bonheur, à eux deux, à eux trois.

Mon ami fut en­suite in­ca­pable de se sou­ve­nir com­ment il avait fi­ni par cueillir son pre­mier cèpe, le hon­go, le jurc ek, le vr­ganj, le bo­le­tus edu­lis. L’avait-il cueilli? Dé­ter­ré? Ar­ra­ché? Ex­tir­pé? Dé­ra­ci­né dans un mou­ve­ment tour­nant? La seule chose qu’il pou­vait dire : il l’avait « em­bar­qué », sans re­gar­der au­tour de lui pour voir si d’autres se trou­vaient peut-être là. Et ce qui est sûr, c’est que pour ra­me­ner son tré­sor dans la mé­ga­pole en pour­sui­vant son che­min qui mon­tait et des­cen­dait, il ne le four­ra pas dans l’une des poches de son cos­tume, pas plus qu’il ne le ca­cha dans son cha­peau: il le por­ta dans sa main ou­verte qui te­nait en même temps son cha­peau et il re­joi­gnit ain­si, sans rien chan­ger à sa po­si­tion, du­rant tout le reste des heures de l’après-mi­di, jus­qu’au soir, le lieu de ren­dez-vous conve­nu avec sa femme, des­cen­dant du bus de ban­lieue pour prendre le mé­tro avant de conti­nuer à pied. Et per­sonne n’eut le moindre re­gard pour ce qu’il te­nait en équi­libre à cô­té de son cha­peau ou sur le bord, ma­noeu­vrant au mi­lieu de la foule, comme s’il s’agis­sait d’un trans­port par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cat.

Tré­sor? Trans­port de tré­sor? Oui, du­rant ces heures d’été, il se sen­tait comme si ses rêves éveillés d’an­tan, quand, cher­cheur de tré­sors, il en trou­vait un, qui lui per­met­tait en même temps de faire de la ma­gie, s’étaient réa­li­sés, même si ce tré­sor était tout autre que dans son ima­gi­naire d’en­fant. Là-bas, à l’époque, il avait ima­gi­né le tré­sor qui, oui, l’at­ten­dait, « à qui je dis ça? », comme quelque chose de mé­tal­lique, de mi­né­ral, pré­cieux comme une pierre, en tout cas comme quelque chose de dur et d’in­fran­gible, quelque chose de pré­hen­sible. Et main­te­nant: le tré­sor qui lui était des­ti­né, ce tré­sor qui – sans qu’il y ait en­core pen­sé – l’avait at­ten­du pen­dant tout ce temps, était de prime abord quelque chose d’ab­so­lu­ment dur, mais pré­hen­sible d’une autre fa­çon, de sur­croît élas­tique, de­ve­nant en­suite de plus en plus mou, quelque chose que l’on sen­tait pé­ris­sable, fi­nis l’élas­ti­ci­té du dé­but ain­si que le par­fum si pur à l’ori­gine – « par­fum de noix », comme on di­sait? – juste le par­fum « par­fum » – dis­si­pé, non seule­ment par l’air de la ville, et se trans­for­mant en am­bi­guï­té : consi­dé­rer quelque chose d’aus­si éphé­mère comme un tré­sor su­prême, n’était-ce pas pué­ril? Ré­ponse de mon ami au seuil de sa dé­fi­ni­tive fo­lie de cham­pi­gnons, et même en­core des an­nées et des dé­cen­nies plus tard: « Non! »

Es­sai sur le fou de cham­pi­gnons (Ver­such über den Pilz­nar­ren) par Pe­ter Handke, tra­duit de l’al­le­mand (Au­triche) par Pierre De­shusses. 154 p., Gal­li­mard, 9,90 € Co­py­right Gal­li­mard. En li­brai­rie le 12 oc­tobre.

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