Une his­toire des fo­rêts en lit­té­ra­ture ...................

De­puis tou­jours les sous-bois at­tirent les écri­vains dans leur antre mys­té­rieux of­frant une source in­ta­ris­sable d’ins­pi­ra­tions, de fan­tas­ma­go­ries et de ré­cits en tout genre.

Lire - - Des Nouveautés - 1. Fo­rêts : es­sai sur l’ima­gi­naire oc­ci­den­tal par Ro­bert Har­ris­son, 416 p., Flam­ma­rion, p. 39. 2. Wal­den ou la Vie dans les bois par Hen­ry Da­vid Tho­reau, 574 p., Flam­ma­rion, p. 115.

La fo­rêt n’est pas un ob­jet lit­té­raire nou­veau. Ain­si, la ver­sion su­mé­rienne de l’Epo­pée de Gil­ga­mesh, peut- être le do­cu­ment lit­té­raire le plus an­cien, ra­conte les ex­ploits de Gil­ga­mesh, roi d’Uruk et pre­mier grand hé­ros de la my­tho­lo­gie. Son com­bat vic­to­rieux face au monstre Hum­ba­ba, gar­dien de la fo­rêt sa­crée des Cèdres – dont la dé­ca­pi­ta­tion vaut comme mé­ta­phore de la dé­fo­res­ta­tion –, sym­bo­lise l’avè­ne­ment d’une ci­vi­li­sa­tion qui ne peut émer­ger qu’en se confron­tant à ce qui est d’ori­gine syl­vestre, par na­ture sau­vage, fa­rouche et pri­mi­tif. Ce lien entre le sau­vage et le syl­vestre s’est d’ailleurs ins­crit dans le lan­gage lexi­cal : « sau­vage » pro­vient du la­tin tar­dif sil­va­ti­cus, « fo­res­tier ». Quant à « fo­rêt », il dé­ri­ve­rait de fo­ris – « à l’ex­té­rieur » – et si, ini­tia­le­ment, le terme dé­si­gnait dans la langue ju­ri­dique les do­maines pri­vés des chasses royales (pri­va­ti­sa­tions qui pré­ser­vèrent les fo­rêts eu­ro­péennes), il confirme le ca­rac­tère d’in­quié­tante étran­ge­té du monde des fo­rêts.

LES AN­TIQUES FO­RÊTS SA­CRÉES ET MAUDITES

Me­na­çante, bar­bare, té­né­breuse, la fo­rêt l’était pour les Grecs et les La­tins. C’était aus­si un lieu mer­veilleux et oni­rique où

se pro­duisent des phé­no­mènes ex­tra­or­di­naires. Mau­dite et sa­crée, chto­nienne et cé­leste (l’arbre re­liant sym­bo­li­que­ment terre et ciel), elle ali­mente l’ima­gi­na­tion des poètes qui s’y ré­fu­gient aus­si pour trou­ver le calme: « Les poètes en choeur aiment les bois et fuient le fra­cas des villes; ils sa­cri­fient à Bac­chus, que charment un doux re­pos et les frais om­brages » (Ho­race, Epîtres, II, 2). Pour­tant c’est bien « sous les verts sa­pins » de leurs mon­tagnes boi­sées que les bac­chantes laissent libre cours à leurs dé­lires or­gias­tiques (Eu­ri­pide, Bac­chantes, v. 38). La fo­rêt peut s’avé­rer d’une aide pré­cieuse. Ulysse construit le ra­deau qui va lui per­mettre de quit­ter l’île de la nymphe Ca­lyp­so en s’ap­pro­vi­sion­nant dans une fo­rêt ima­gi­naire où « il y avait de l’aulne, du peu­plier et du sa­pin touchant le ciel » ( L’Odys­sée, V, v. 238-239). Les La­tins, nour­ris des lé­gendes grecques, sou­li­gnèrent les ori­gines syl­vestres de Rome. Vir­gile prête ain­si au roi Evandre, fon­da­teur lé­gen­daire de la ci­ta­delle de Rome, ce pro­pos: « ces bois avaient ja­dis pour ha­bi­tants ceux qui en étaient is­sus, faunes, nymphes et une race d’hommes sor­tie du tronc des chênes durs, ils n’avaient ni tra­di­tion ni usages, ils ne sa­vaient ni at­te­ler les tau­reaux, ni amas­ser des pro­vi­sions, ni mé­na­ger les biens ac­quis » ( Enéide, VIII, v. 315-323). Ovide, quant à lui, dans les Mé­ta­mor­phoses rap­porte nombre de lé­gendes où des êtres sont trans­for­més en arbres tels la naïade Daph­né en lau­rier ( Mé­ta­mor­phoses, I, v. 452-567) ou Cy­pa­ris­sus en Cyprès ( ibid. X, v. 106-142), et le chant d’Or­phée, le ci­tha­rède, fait même ac­cou­rir des arbres de toutes parts ( ibid., X, v. 86-105). Une fo­rêt en marche bien dif­fé­rente de celle de Bir­nam an­non­çant, dans la pièce épo­nyme de Sha­kes­peare, la fin de Mac­beth.

RE­FUGE DES OUT­SI­DERS ET RE­PAIRE DES MONSTRES

Entre la fo­rêt an­tique et la fo­rêt mo­derne, le folk­lore mé­dié­val a peu­plé la fo­rêt d’er­mites, de mar­gi­naux et de fous. De preux che­va­liers errent en quête d’ex­ploits, et par­fois de ré­demp­tion, tel l’Yvain de Chré­tien de Troyes, le fa­meux « chevalier au lion » , qui, écon­duit par sa femme Lau­dine pour n’avoir pas pu te­nir une pro­messe, est pris d’un ac­cès de fo­lie et hante nu la fo­rêt de Bro­cé­liande où il tue les ani­maux et « se re­paît de la ve­nai­son toute crue […], telle une bête pri­vée de rai­son » . Mais l’his­toire fi­ni­ra bien. Dans le der­nier ro­man de che­va­le­rie, le Or­lan­do fu­rio­so (1532) de l’Arioste, une autre crise de fo­lie est rap­por­tée. Ro­land, chevalier cour­tois, re­vient en pa­la­din fu­rieux après avoir dé­cou­vert dans la fo­rêt des pa­roles d’amour gra­vées sur un arbre par Mé­dor, in­si­gni­fiant sol­dat sar­ra­sin, et An­gé­lique, la prin­cesse d’une Ca­thay ima­gi­naire, dont il était éna­mou­ré ( in­amo­ra­to). Sa fo­lie le conduit à sac­ca­ger la fo­rêt, dé­ra­ci­nant « sans épée, ni hache » tous les arbres. Moins san­glantes, les aven­tures de Lancelot ou de Tristan donnent aus­si à la fo­rêt le sta­tut de lieu ini­tia­tique où un hé­ros trouve dans l’épreuve une forme d’ac­com­plis­se­ment de soi. Toute une faune bi­gar­rée est is­sue des contes populaires : fées mys­té­rieuses, far­fa­dets, di­vi­ni­tés in­quié­tantes, ogres, lu­tins, sor­cières telle la ter­rible Ba­ba Ya­ga des contes russes. Nombre d’écri­vains ont pui­sé dans ce tré­sor. Ain­si Charles Per­rault, à l’âge clas­sique ou au siècle sui­vant les frères Grimm. Le Pe­tit Pou­cet fait de la fo­rêt le lieu où des pa­rents, contraints par la fa­mine et s’éclip­sant par un faux­fuyant, se dé­bar­rassent de leurs en­fants. J.R.R. Tol­kien dans Le Hob­bit avec sa fo­rêt de Grand’Peur ou en­core J. K. Row­ling avec les créa­tures d’Har­ry Pot­ter ont en­ri­chi les fo­rêts lit­té­raires de nou­veaux monstres. Mais la fo­rêt est tou­jours am­bi­va­lente. Il y a la « sel­va os­cu­ra », point de dé­part de la Di­vine Co­mé­die de Dante, tant lieu de per­di­tion et de chute – « fo­rêt fé­roce » où « la voie droite » s’est per­due – qu’en­trée des cercles de l’En­fer, que le Poète gui­dé par Vir­gile, tra­verse avant de trou­ver aux an­ti­podes une is­sue vers les ter­rasses du Pur­ga­toire. C’est là, au som­met de la mon­tagne, qu’il trouve une se­conde fo­rêt, la « sel­va an­ti­ca » qui n’est autre que la pre­mière dé­na­tu­rée mais ra­che­tée, dans la­quelle le Poète, ayant (re)trou­vé la « voie droite », peut pa­ra­doxa­le­ment er­rer li­bre­ment.

FO­RÊT ARRAISONNÉE

« Es­pace syl­vi­cole » à ex­ploi­ter ou ré­serve à pro­té­ger se­lon une ra­tio­na­li­té tech­nique dont l’es­sence consiste à

la mise à dis­po­si­tion de tout ce qui est, le monde mo­derne a désen­chan­té la fo­rêt. « Le garde fo­res­tier, par exemple, qui cube dans la fo­rêt le bois cou­pé et qui se­lon toute ap­pa­rence va en­core tout comme son grand-père par les mêmes che­mins en fo­rêt – au­jourd’hui, […] est dis­po­sé par l’ex­ploi­ta­tion in­dus­trielle du bois, qu’il le sache ou non. Il est mis à dis­po­si­tion pour la dis­po­ni­bi­li­té sur com­mande de cel­lu­lose qui est pour sa part som­mée d’être li­vrée pour les besoins en pa­pier qui est mis à la dis­po­si­tion des jour­naux et des ma­ga­zines illus­trés » , écrit Hei­deg­ger, philosophe contro­ver­sé de la Fo­rêt-Noire. Mais la fo­rêt peut aus­si être, pour le philosophe, le lieu dé­ca­lé d’une ex­pé­rience de la na­ture et de soi. C’est la le­çon que tire, au mi­lieu du XIXe siècle, l’au­teur amé­ri­cain Hen­ry Da­vid Tho­reau : « Je m’en al­lais dans le bois parce que je vou­lais vivre sans hâte, faire face seule­ment aux faits es­sen­tiels de la vie, dé­cou­vrir ce qu’elle avait à m’en­sei­gner, afin de ne pas m’aper­ce­voir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vé­cu »

JUNGLE ET TAÏGA, FO­RÊT ET CO­LO­NI­SA­TION

La fo­rêt des écri­vains se mon­dia­lise avec l’ex­pan­sion co­lo­niale. Luxu­riante et té­né­breuse, l’homme oc­ci­den­tal, l’homme des Lu­mières y vit une ex­pé­rience des li­mites qui le confronte à la ques­tion du Mal. Au coeur des té­nèbres de Jo­seph Con­rad ra­conte com­ment Charles Mar­low re­monte le fleuve Con­go à la re­cherche de Kurtz, un col­lec­teur d’ivoire dont la com­pa­gnie est sans nou­velle, en s’en­fon­çant au coeur « d’une fo­rêt im­pé­né­trable » ( p. 122) comme dans les té­nèbres du coeur hu­main. De même la jungle « on­du­lant comme une mer, avec l’éclat mi­roi­tant des ri­vières si­nueuses » , qui en­serre Pa­tu­san, où Jim en quête d’ex­pia­tion est de­ve­nu Lord Jim dans le ro­man épo­nyme. Dans Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling, un couple de loups élève, tels Ré­mus et Ro­mu­lus, le pe­tit Mow­gli (« gre­nouille » dans la langue de la jungle), Ba­ghee­ra la pan­thère en­sei­gnant à l’en­fant re­cueilli les lois in­tan­gibles de la jungle. C’est un tout autre rap­port co­lo­nial qu’illustre Der­sou Ou­za­la, le ro­man au­to­bio­gra­phique et eth­no­gra­phique de Vla­di­mir Ar­se­niev, pa­ru à Vla­di­vos­tok en 1921. Il narre l’ami­tié entre un of­fi­cier tsa­riste, ap­pe­lé le Ca­pi­taine, char­gé d’ex­plo­rer et de car­to­gra­phier la taïga de la val­lée de l’Ous­sou­ri entre la Rus­sie et la Chine, et un chas­seur golde, Der­sou Ou­za­la, de­mi-cha­man ca­pable d’in­ter­pré­ter les mes­sages des es­prits de la fo­rêt. La science sau­vage du chas­seur Der­sou s’avère des plus utiles pour le Ca­pi­taine et ses hommes. L’an­thro­po­lo­gie des XIXe et XXe siècles, en ana­ly­sant la ma­nière dont les peuples pre­miers « ha­bitent » les fo­rêts, a dé­mon­tré que la pen­sée dite « sau­vage » pos­sé­dait une lo­gique et un sys­tème de lec­ture du réel propres. L’oc­ca­sion pour Claude Lé­viS­trauss de mettre en va­leur cette pen­sée bri­co­leuse, sou­cieuse d’équi­libre entre l’homme et la na­ture, fort dis­tincte de notre es­prit d’in­gé­nieur gan­gre­née par l’idéo­lo­gie de l’ef­fi­ca­ci­té comp­table.

Jean Mon­te­not

La Di­vine Co­mé­die, illus­tra­tion de Gus­tave Do­ré.

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