The Mau­ri­tius Al­ma­nach and Co­lo­nial Di­rec­to­ry for A. D. 1814

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Ce livre, en même temps que l’ho­raire des ma­rées et la liste des ou­ra­gans, conte­nait l’in­ven­taire des ha­bi­tants de l’île, as­sez sem­blables aux pas­sa­gers d’un très grand ra­deau de pierre — il est vrai, tous ve­nus par la mer, un jour ou l’autre, sur un ba­teau ou un autre — an­cré au mi­lieu de l’océan In­dien, sur une mer où se mé­langent les cou­rants an­tarc­tiques, le flux conti­nu de l’At­lan­tique Sud au large de l’Afrique, l’eau tiède de l’In­su­linde, et les longues vagues ve­nues de la côte ouest de l’Aus­tra­lie. Ici, sur cette île, se sont mê­lés les temps, les sangs, les vies, les lé­gendes, les aven­tures les plus fa­meuses et les ins­tants les plus igno­rés, les ma­rins, les sol­dats, les fils de fa­mille, et aus­si les la­bou­reurs, les ou­vriers, les do­mes­tiques, les sans-terre. Tous ces noms, nais­sant, vi­vant, mou­rant, tou­jours rem­pla­cés, por­tés de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, une écume verte cou­vrant un ro­cher à de­mi émer­gé, glis­sant vers une fin im­pré­vi­sible et inévitable.

Ce sont ces noms que je veux dire, ne se­rait-ce qu’une fois, pour les ap­pe­ler, pour mé­moire, puis les ou­blier :

Les ar­chi­tectes, De­la­barre, Gas­tam­bide, Sar­dou, les ar­tistes, Mlle Éli­sa Bé­nard, Mlle Mal­vi­na, Constant Hau­douart, Fleu­ry, les avo­cats, d’Épi­nay, Faid­herbe, les ma­çons, Mar­chall, Hé­ti­mier, les ma­qui­gnons, Ba­ker, Brown, Ju­lot, Man­guin, Sa­lice, les ar­pen­teurs, Hoart, Hal­lot, les confi­seurs, Baude, Bé­ri­chon, Coo­per, Du­mou­lin, les com­mer­çants, Fer­rère, Flo­rens, Fon­te­moing, Gillan, God­shall, Cour­rège, La­chau­ve­lay, La­fargue, Le Bon­homme, L’Échelle, Le­gal, Le­noir, Ma­bille, Maillard, Mar­chais, Per­rine, Pi­gne­guy, Ri­vière, Rous­tan, Suf­field, Tas­de­bois, Vi­gou­reux, Yar­din, les com­mis, Be­ga, Be­nech, Bou­lay, Bou­ton, Char­roux, Coombes, Cor­son, De­mian­née, Drouin, Du­pré, Gi­quel, Goo­la­mies, Jer­sey, Knell, Koch, Le­cle­zio, Ma­rin, Mar­tois, Pas­quier, Pen­long, Que­rel, Salesse, Sau­zier, Sa­vard, Tru­quez, Tyack, Vi­rieux, Za­mu­dio, les cou­tu­rières, Veuve Brode, An­nette Mai­son­tourne, Mau­raux, No­ga­ra, Saint- Amand, les en­can­teurs, Chas­teau, Ma­ri­gny, Mon­goust, les char­royeurs, Bre­to­nache, La­fouche, La­goar­dette, les hui­liers, Barbe, La­po­taire, Pa­thé, les fer­blan­tiers, Ba­reau, Du­bois, Le­gour, les hor­lo­gers, Al­len, Che­del, Es­nouf, les mu­si­ciens, Mlle Le­lièvre (pia­no), Pé­ri­chon (vio­lon), Wi­det ( flûte), Za­na­dio ( gui­tare), la sage- femme, Veuve Val­lée, les of­fi­ciers de san­té, Blan­chette, Ber­nard, les né­go­ciants, An­telme, Cu­ré, Fro­ber­ville, Lesage, Pi­tot, Sib­bald, Wiehe, Wohr­nitz,

et tous les autres, ceux de la po­pu­la­tion libre, ar­ti­sans, em­ployés, Louis Cu­pi­don, Éloi Jan­vier, Zé­phire Fran­çois, Jules Bui­rette, Jean-Bap­tiste Sans-Sou­ci, Meh­med Aly, Ab­doul Azim, Ma­made Ba­tou­ta, Ka­dor, Ba­dour Khan, Zou­mon Las­car, Ze­lab­dine, Cas­sim Mour­ma­made, Za­mal Ote­my, Is­sep Ra­fique, Ma­dar Sa­kir, Mou­tous­saim Sor­to­mou­tou, Cha­vraya Ma­la­ga,

et tous les autres, celles et ceux qui ont un pré­nom pour seul nom, ser­vants, cui­si­nières, lin­gères, blan­chis­seuses, né­nénes, jar­di­niers,

ache­tés et re­ven­dus, et les seules traces qu’ils ont lais­sées dans les archives sont le jour de leur nais­sance et le jour de leur mort, sur le Re­gistre des es­claves, sous la plume hé­si­tante du gref­fier des es­claves, un cer­tain T. Brad­shaw, es­quire,

Ma­rie Jo­sèphe, on­doyée le 2 prai­rial an VI, Jus­tine, dé­cé­dée le 12 dé­cembre 1786, Ra­fa, 8 mai 1787, Ro­bin, 2 mai 1825, ou en­core celle dont j’ai rê­vé la vie brève, Ma­ry Ca­ree­sey, âgée de seize ans, dé­jà mère d’un en­fant, ar­ri­vée en 1860 au Port Louis sur le na­vire La Daph­né, ca­pi­taine Sul­li­van, en pro­ve­nance de Tee­mo­to au pays Gal­la (côte du Mo­zam­bique), morte un mois plus tard de la va­riole, sans autre cé­ré­mo­nie qu’un trou creu­sé dans la terre et re­cou­vert de chaux vive.

Les noms ap­pa­raissent, dis­pa­raissent, ils forment au- des­sus de moi une voûte so­nore, ils me disent quelque chose, ils m’ap­pellent, et je vou­drais les re­con­naître, un par un, mais seule une poi­gnée me par­vient, quelques syl­labes dé­ri­soires, ar­ra­chées aux pages des vieux bou­quins et aux dalles des ci­me­tières. Ils sont la pous­sière cos­mique qui re­couvre ma peau, sau­poudre mes che­veux, au­cun souffle ne peut m’en dé­faire. De tous ces noms, de toutes ces vies, ce sont les ou­bliés qui m’im­portent davantage, ces hommes, ces femmes que les ba­teaux ont vo­lés de l’autre cô­té de l’océan,

qu’ils ont je­tés sur les plages, aban­don­nés sur les marches glis­santes des docks, puis à la brû­lure du so­leil et à la mor­sure du fouet. Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas gran­di, je n’en connais presque rien, et pour­tant je sens en moi le poids de son his­toire, la force de sa vie, une sorte de far­deau que je porte sur mon dos par­tout où je vais. Mon nom est Jé­ré­mie Fel­sen. Avant même d’y avoir seule­ment son­gé, j’avais dé­jà com­men­cé le voyage.

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