Les roues de l’in­for­tune

Ha­nif KU­REI­SHI Les dé­boires ma­tri­mo­niaux d’un ci­néaste en fau­teuil rou­lant. Plus mor­dant que ja­mais.

Lire - - Romansétrangers -

Tout le monde a son heure de gloire. Wal­do, lui, eut la chance de pré­si­der le ju­ry du Fes­ti­val de Cannes et de fré­quen­ter Da­vid Bo­wie. Mais ce réa­li­sa­teur est au­jourd’hui un homme sur le dé­clin, prêt à mou­rir d’un jour à l’autre. De­puis trois ans, il ne marche plus et se dé­place en fau­teuil rou­lant. Pour écou­ter – l’une de ses ac­ti­vi­tés fa­vo­rites avec l’ob­ser­va­tion –, il lui faut dé­sor­mais un so­no­tone. Mon­sieur ha­bite un grand ap­par­te­ment dans un im­meuble cos­su en plein coeur de Londres. Il est ma­rié à Ze­nab, dit Zee, une femme plus jeune que lui qui a tout quit­té pour l’épou­ser et l’a ai­dé à de­ve­nir « un hé­do­niste in­tel­li­gent » .

Cu­rieux per­son­nage, dé­ci­dé­ment, que ce Wal­do qui ex­plique que le pro­blème n’est pas la sexua­li­té mais l’amour. Qui af­firme même qu’une femme est « l’ac­ces­soire de luxe ab­so­lu ; c’est un dia­mant, une Rolls- Royce ou un Léo­nard de Vin­ci dans votre sa­lon » . Et qui dé­clare en­core ce­ci : « J’ai tou­jours été, et j’es­père le res­ter, un sen­sua­liste do­té d’un pen­chant af­fir­mé pour le mar­quis de Sade comme guide mo­ral. »

Pour l’heure, Wal­do est sé­rieu­se­ment inquiet. Il se de­mande si Zee n’a pas en­ta­mé sous leur toit une liai­son tor­ride avec Ed­die – un cri­tique de ci­né­ma qu’il fré­quente de longue date et pré­sen­té comme étant « plus qu’une simple connais­sance, mais moins qu’un ami » . Il peut au moins comp­ter sur le ré­con­fort ap­por­té par Ani­ta Bas­sett, l’ac­trice qui lui rend vi­site une fois tous les quinze jours et qui lui fait la lec­ture…

Avec des livres comme Le Boud­dha de ban­lieue ou Quelque chose à te dire, Ha­nif Ku­rei­shi a maintes fois mon­tré à quel point il était doué pour l’iro­nie et pour le grin­çant. Pour ap­puyer là où ça fait mal et mettre à nu l’âme hu­maine avec toutes ses bas­sesses. Dans L’Air de rien, son nou­veau ro­man, il or­chestre une co­mé­die noire où le rôle de chaque pro­ta­go­niste évo­lue au fil des pages. Qui est vrai­ment le bour­reau et qui est la vic­time ? Qui ma­ni­pule qui ? C’est ce que l’on ap­pren­dra à me­sure que l’on avance dans cette his­toire à la fois drôle et amère.

Alexandre Fillon

HH L’Air de rien (The No­thing), par Ha­nif Ku­rei­shi, tra­duit de l’an­glais par Flo­rence Ca­ba­ret, 192 p., Ch­ris­tian Bour­gois, 17 €

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.