Sombre comme le temps

L’au­teur nous offre ici un re­cueil aérien et épu­ré qui fait mouche en al­lant à l’es­sen­tiel.

Lire - - Poésie Dans La Joie Et La Bonne Humeur - Est à l’ar­rêt du tram par 120 p., Gal­li­mard, 15 En li­brai­rie le 9 no­vembre.

Comme de nom­breux écri­vains, Em­ma­nuel Moses est en­tré en lit­té­ra­ture avec la poé­sie. Et à l’in­verse de beau­coup d’autres, il lui est res­té fi­dèle, bra­vant son exi­gence, sa grande in­tran­si­geance. Né en 1959 à Ca­sa - blan­ca dans une fa­mille d’ar­tistes et d’in­tel­lec­tuels, il est tra­duc­teur de l’hé­breu, de l’al­le­mand et de l’an­glais. Il est de­ve­nu l’un des re­pré­sen­tants de la poé­sie dite « nar­ra­tive ». Une poé­sie qui, à re­bours d’une ma­jo­ri­té d’écoles, choi­sit d’épou­ser des formes longues et de ra­con­ter des his­toires. Son nou­veau re­cueil Dieu est à l’ar­rêt du tram s’ouvre avec « Au bord du fleuve », un ré­cit en vers libres : un écri­vain se sou­vient d’un homme – il s’ap­pelle John – avec le­quel il fut ja­dis lié d’ami­tié. Cette évo­ca­tion éveille peu à peu des images d’an­ciens voyages, des lec­tures, des sen­teurs, des émo­tions en­fouies et ou­bliées. On pense à Mi­chaux en avan­çant dans cette douce rê­ve­rie. On croise aus­si le grand amé­ri­cain Al­len Gins­berg, ain­si que quelques autres fan­tômes d’une époque ré­vo­lue.

La suite du re­cueil est com­po­sée de courts poèmes sobres, mi­ni­ma­listes, ayant l’air de se creu­ser dans l’ef­fleu­re­ment d’un presque rien. Une pré­sence fé­mi­nine, une en­fant, les échos d’une voix à la ra­dio, un oi­seau sur un ro­sier, un des­sin ac­cro­ché au mur. Des bribes pré­le­vées du réel et dé­po­sées sur la page par un ac­ci­dent heu­reux, in­ex­pli­qué. Il faut ap­pri­voi­ser et ap­pro­fon­dir ce qui a l’air de peu. Il faut dé­cor­ti­quer, désos­ser l’es­pace entre les lignes et la quo­ti­dien­ne­té. Prendre à soi la ren­gaine du temps, ac­cep­ter de cas­ser la li­néa­ri­té et le be­soin de sou­dai­ne­té. Dans un es­pace in­time, Em­ma­nuel Moses ouvre des portes et vous ac­com­pagne jus­qu’au seuil, au creux de son ombre. Le mou­ve­ment d’en­semble est fru­gal, os­cil­lant et mé­di­ta­tif, d’une grande élé­gance. « La ru­meur est une grille / Le ri­deau sale est une mouette / L’at­tente est un rire / L’heure est un ap­pel / L’écho est une ci­ga­rette / Le soir est une prière / La lu­mière est une pou­pée / Le fil est le ju­ge­ment der­nier. »

Em­ma­nuel Moses,

HHDieu

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