L’hu­mour qu’est-ce?

Où l’on se de­mande ce que

L'Obs - - Entreprendre - D. D. T.

J’ouvre un bou­quin de Ca­ra­dec, re­çu hier. Tombe là-des­sus : « Pa­ris est une ville où on trouve tout, mais pas dans le quar­tier. » Evi­dem­ment, il faut être pa­ri­sien pour bien ap­pré­cier. C’est fi­ne­ment vu, croyez m’en.

Tiens, plus gé­né­ral : « Les mys­tères de l’His­toire. On ne sait tou­jours pas qui a été le pre­mier con. »

Ca­ra­dec ? D’au­cuns po­se­ront la ques­tion. Ca­ra­dec Fran­çois, Fran­çois comme Ca­van­na. Il était né en 1924. Il est mort en 2008. A beau­coup écrit sur les autres, pas n’im­porte les­quels : Al­fred Jar­ry, Al­phonse Al­lais, Ray­mond Rous­sel, le ca­fé-concert et « la Vie exemplaire de la femme à barbe » (avec Jean No­hain), on n’en fi­ni­rait pas s’il fal­lait tous les ci­ter. Isidore Du­casse n’avait pas de secrets pour lui, ni Willy, ni le Pé­to­mane, sur le­quel nous lui de­vons une somme (en­core avec Jean No­hain), une autre somme, aus­si, « En­cy­clo­pé­die des farces et at­trapes ». Ce bou­quin post­hume qui vient de pa­raître est in­ti­tu­lé « Vrac », sous-ti­tré « et autres textes ». Pu­blié par Du Lé­rot (35 eu­ros), au­tant dire tout de suite qu’il vous fau­dra donc en cou­per les pages, ce qui est plai­sir su­prême, dans le cas contraire pas­sez votre che­min. Ce livre n’est pas pour vous.

Plon­geons-y et nous sor­tons une nou­velle pen­sée de Ca­ra­dec, elle est en si­tua­tion : « Quand on s’in­té­resse à ce qui se pas­sait en 1892, on se fout un peu de ce qui se passe au­jourd’hui. » Au­jourd’hui, ce se­ra notre cas.

« Com­bien faut-il ajou­ter de trous à un ter­rain de golf pour le rendre in­uti­li­sable ? » On voit que sa cu­rio­si­té était uni­ver­selle, Ca­ra­dec n’était pas l’homme que des livres. Quoique. Ils l’ont beau­coup oc­cu­pé. Ça ne fait pas de bruit. Sauf quand on s’es­claffe à la lec­ture. « Tu vas rire, il y a en­core une crise du Livre. (Ma tante). »

« Si Pierre Louÿs avait rai­son, nous se­rions bien em­bê­tés : nous n’au­rions plus “la langue de Mo­lière” mais “la langue de Cor­neille”. » Evi­dem­ment, pour goû­ter, il faut sa­voir que Pierre Louÿs pré­ten­dait, et pen­sait l’avoir dé­mon­tré, que Cor­neille avait écrit les pièces de Mo­lière mais on ne va pas, dé­jà ! pu­blier Ca­ra­dec avec des notes. « Ma­gritte : “Ce­ci est une pipe, sais-tu.” »

Ces­sons de mettre l’éru­di­tion du lec­teur à l’épreuve. « Il a fait de longues études qui ont oc­cu­pé tout son temps. Puis il est en­tré dans la vie ac­tive. Entre les deux, rien. » D’autres s’oc­cupent mieux : « Beau­tés de l’an­ti­clé­ri­ca­lisme. Sé­bas­tien Faure pro­non­çant une sé­rie de confé­rences sous le titre : “les Crimes de Dieu”. »

Il y en a 300 pages, ré­di­gées dans les der­nières an­nées de sa vie et trou­vées dans son or­di­na­teur. Des grandes pages. Il avait pen­sé à un titre (don­né plus haut). Des amis les ont ras­sem­blées. Le pas­sé y re­vit. « J’ai connu l’époque des concierges pa­ri­siennes. On pou­vait s’ap­pe­ler Na­po­léon Bo­na­parte, Vic­tor Hu­go, Charles de Gaulle, ça ne vous dis­pen­sait pas de dire votre nom à la concierge après dix heures du soir. » Et puis­qu’on est aux grands hommes : « Zor­ro de­ve­nu vieux pisse en zig­zag. »

Tout l’in­té­res­sait. Tout le monde : « L’ivrogne in­cons­tant dit blanc le ma­tin et rouge le soir. » Il avait le goût du ca­lem­bour (un chouïa trop, mais ce n’est qu’un avis) : « Et sur ma tombe, que dalle. » Il sa­vait ti­rer le meilleur de ses lec­tures : « De la chan­teuse Su­zanne Lagier, ce jo­li mot d’amour à son amant, que rap­portent les frères Gon­court : “Si tu ne me fais pas jouir, je te casse la gueule !” » Un der­nier, il est temps de fer­mer : « Qu’est-ce que l’hu­mour ? – Ça ne vous re­garde pas. »

Fran­çois Ca­ra­dec

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