CHRO­NIQUE D’UN MAS­SACRE AN­NON­CÉ

Au dé­part, c’était un mou­ve­ment de contes­ta­tion contre la vo­lon­té du pré­sident Pierre Nku­run­zi­za de se main­te­nir au pou­voir. Mais le poi­son du conflit eth­nique entre Hu­tus et Tut­sis a re­fait sur­face in­si­dieu­se­ment. Et l’ombre du gé­no­cide rwan­dais plane su

L'Obs - - Grands Formats - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE AU RWAN­DA ET AU BU­RUN­DI, NA­TA­CHA TATU WILL BAX­TER-RIC FRAN­CIS

Ju­vé­nal (1) dor­mait en­core quand ils ont dé­bou­lé dans le quar­tier. Une qua­ran­taine d’hommes, cer­tains en te­nue de po­li­cier, d’autres en ci­vil. Il est sûr d’avoir en­ten­du hur­ler : « Où sont ces

chiens de Tut­sis ? », puis des rafales de mi­traillette, ti­rées dans les portes. La sienne a sau­té tout de suite. Cette nuit-là, il hé­ber­geait un couple d’amis. L’homme a été tué à bout por­tant. La jeune femme, ils l’ont em­bar­quée. « Je ne sais

pas ce qu’elle est de­ve­nue », ra­conte ce cé­li­ba­taire de 28 ans d’une voix sourde. Lui a été roué de coups, avant d’être je­té dans un pick-up, poi­gnets et che­villes at­ta­chés dans le dos, une corde au­tour du cou. As­phyxié, il

s’éva­nouit : « Croyant que j’étais mort, ils m’ont ba­lan­cé dans la ri­vière. » Quand il ouvre les yeux, il gît sur un tas de ca­davres. Il en compte huit,

« au moins », en re­con­naît deux : « Un jeune voi­sin avec des troubles men

taux et un chi on­nier. » Il ap­pelle au se­cours. Un pas­sant le li­bère et le conduit à l’hô­pi­tal, où il reste quelques jours, en état de choc. De­puis, ter­ro­ri­sé, il se cache, change d’adresse toutes les nuits, n’ose plus re­prendre son tra­vail de chau eur ni même al­ler en ville. Ve­nir nous ren­con­trer dans cette villa pro­té­gée des re­gards, en vé­ri­fiant sans cesse qu’il n’était pas sui­vi, fut un vé­ri­table par­cours du com­bat­tant. « Je n’ai plus de vie, plus d’ave­nir. Je ne sais pas ce que je vais de­ve­nir. »

A 33 ans, Jus­tin, lui, est prof de maths. Le 11 dé­cembre, il se ren­dait comme chaque ma­tin à l’école avec son pe­tit frère quand les pre­mières rafales ont éclaté. Il s’est ré­fu­gié dans une ca­fé­té­ria dont le pa­tron a pré­ci­pi­tam­ment bais­sé le ri­deau. « On est res­tés là toute

la jour­née, ca­chés sous le comp­toir. » Quand ils ont cru le calme re­ve­nu, les deux hommes sont pru­dem­ment sor­tis de leur cachette avant de tom­ber nez à nez avec une pa­trouille. « Ils nous ont li­go­tés, dé­sha­billés, traî­nés par terre, bat­tus comme des chiens, dit-il, mon­trant les nom­breuses ci­ca­trices qui marquent ses bras, sa

poi­trine, ses pieds. Ils vou­laient qu’on avoue quelque chose, mais on ne sa­vait pas quoi. Je suis un en­sei­gnant, moi, pas un ter­ro­riste ! » C’est l’in­ter­ven­tion mus­clée d’un membre de sa fa­mille, gra­dé dans la po­lice, qui leur sauve la vie, in ex­tre­mis. « Il a me­na­cé de les tuer

lui-même s’ils ne nous re­lâ­chaient pas très vite. » Ça a mar­ché. Trau­ma­ti­sé, lui aus­si se cache, n’ose plus re­prendre son tra­vail.

Ils sont au moins 6 000, comme Ju­vé­nal et Jus­tin, à avoir été ar­rê­tés de­puis avril der­nier, à Bu­jum­bu­ra. Eux ont eu de la chance. Beau­coup ont dis­pa­ru. Dans ces quar­tiers dé­si­gnés comme « contes­ta­taires » par le pou­voir, tous les hommes, jeunes, sont dé­sor­mais sus­pects, sus­cep­tibles d’être ar­rê­tés, tor­tu­rés ou exé­cu­tés sans som­ma­tion. Même ici, à l’abri des re­gards, ils n’osent pas avouer qu’ils ont par­ti­ci­pé aux ma­ni­fes­ta­tions monstres qui ont en­flam­mé le pays, après le 25 avril der­nier, quand le pré­sident Pierre Nku­run­zi­za a dé­ci­dé de bri­guer un troi­sième man­dat, au mé­pris, se­lon eux, de la Consti­tu­tion. Ils ont peur. Une peur dingue, vis­cé­rale. Comme tout le monde, ici, à Bu­jum­bu­ra.

Di cile de trou­ver des té­moins dans ces quar­tiers où cha­cun, dé­sor­mais, craint de se re­trou­ver sur une liste noire. Il su t de si peu. Un cli­ché pris lors des ma­ni­fes­ta­tions, un in­dic, un voi­sin ja­loux… « Avant, on ris­quait la pri­son, ré­sume un avo­cat de l’op­po­si­tion ré­fu­gié au Rwan­da. Mais au­jourd’hui, c’est la mort. » Le vi­sage fer­mé, dé­vas­tée par la tris­tesse et la co­lère, Yvonne est l’une des rares à vou­loir par­ler. C’est très cou­ra­geux : cette mère de fa­mille connaît les risques, dans ce quar­tier po­pu­laire de Ci­bi­toke où les re­la­tions entre la po­pu­la­tion et la po­lice sont par­ti­cu­liè­re­ment ten­dues. Son ne­veu de 24 ans qu’elle a éle­vé comme un fils a été en­le­vé le 11 jan­vier alors qu’il al­lait cher­cher un Fan­ta au coin de la rue. Dans la fou­lée, les po­li­ciers ont mis sens

des­sus des­sous sa mai­son : « Ils cher­chaient des armes. Ils n’ont rien trou­vé, mais en ont pro­fi­té pour vo­ler 10 000 francs bu­run­dais (6 eu­ros) à la do­mes­tique », dit-elle. Une pra­tique

cou­rante : « Ils prennent des bières, des por­tables, tout ce qu’ils trouvent. Même des vê­te­ments. C’est de­ve­nu un bu­si­ness. » Yvonne, elle, cherche son ne­veu par­tout, dans les com­mis­sa

riats, les pri­sons, jus­qu’à « la do­cu­men

ta­tion » (les ser­vices de ren­sei­gne­ment) où au­raient lieu de nom­breux in­ter­ro­ga­toires. En vain. Un voi­sin, qui a as­sis­té à l’ar

re­sta­tion, ne lui laisse guère d’es­poir. « Il était dé­jà presque mort quand ils l’ont je­té dans le pi­ckup. » Yvonne es­père en­core : « Quel­que­fois, les jeunes sont re­lâ­chés contre une ran­çon. Un po­li­cier te de­mande 500 000 francs Bu ou un mil­lion, pro­met­tant d’in­ter­ve­nir pour le li­bé­rer. Quel­que­fois ce­la marche, quel­que­fois non. » Yvonne se­rait prête à payer… Mais on ne lui a rien de­man­dé. C’est mau­vais signe.

Ça se passe comme ça, au­jourd’hui, à Bu­jum­bu­ra. De­puis huit mois, la ca­pi­tale du Bu­run­di est plon­gée dans une guerre dont on ne connaît pas en­core le nom. Presque chaque jour, et sur­tout chaque nuit, des rafales de ka­lach­ni­kov et des tirs de gre­nade dé­chirent la nuit. Tou­jours la même his­toire. Des jeunes qui har­cèlent les com­mis­sa­riats. En ré­ponse, des ar­res­ta­tions, des morts.

« Avant, ils les abat­taient en pleine rue. On trou­vait les corps au pe­tit ma­tin, sur le bas-cô­té. Au­jourd’hui, ils ont peur de la com­mu­nau­té

in­ter­na­tio­nale. Ils les en­lèvent et on ne les re­voit plus », glisse un jour­na­liste ré­fu­gié à Ki­ga­li. Images sa­tel­lite à l’ap­pui, Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal a confir­mé l’exis­tence de nom­breuses fosses com­munes. Alors, est-ce une guerre ci­vile ? Les pré­mices d’un gé­no­cide ? Tan­dis que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale dé­bat de cette épi­neuse ques­tion, le Bu­run­di s’en­fonce dans la ter­reur. Une fois de plus. A croire, vingt ans après le gé­no­cide rwan­dais, que l’his­toire bé­gaie. « Tous les in­gré­dients qui exis­taient au Rwan­da avant le gé­no­cide sont là » , constate Seraphine Mu­kan­ta­ba­na, la mi­nistre rwan­daise de la Ges­tion des ca­tas­trophes et des ré­fu­giés (Mi­di­mar), ren­con­trée au camp de Ma­ha­ma, où plus de 60 000 Bu­run­dais, des pay­sans tut­sis pour la plu­part, se sont ré­fu­giés de­puis avril. Grande di érence par rap­port à 1994 : cette guerre fra­tri­cide, la po­pu­la­tion n’en veut pas.

EN 2000, UNE EU­PHO­RIE DE COURTE DU­RÉE

De­puis l’in­dé­pen­dance en 1962 de ce pe­tit pays des Grands Lacs, son his­toire n’a ces­sé d’être tra­ver­sée, sur fond de ri­va­li­té entre Hu­tus et Tut­sis, par ces conflits po­li­ti­co-eth­niques meur­triers. En 1993, un coup d’Etat contre le pré­sident Mel­chior Nda­daye, cent jours après son in­ves­ti­ture, va don­ner lieu à quinze ans de guerre ci­vile, dé­ci­mant le pays tout en conta­mi­nant le Rwan­da voi­sin : 300 000 morts au Bu­run­di, et près d’un mil­lion au « pays des mille col­lines », prin­ci­pa­le­ment tut­sis. Cette fois en­core, les ra­cines du conflit sont po­li­tiques. Tous les op­po­sants au ré­gime, qu’ils soient hu­tus ou tut­sis, sont ci­blés. Mais le poi­son de l’eth­ni­ci­té cir­cule. « Hé­las, les di­men­sions po­li­tique et eth­nique ont tou­jours mar­ché en­semble au Bu­run­di », sou­pire Me Dieu­don­né Ba­shi­ra­hi­shize, un té­nor du bar­reau, ré­fu­gié comme la plu­part de ses confrères à Ki­ga­li.

Com­ment en est-on ar­ri­vé là ? En 2005, après l’élec­tion du pré­sident Nku­run­zi­za (dont le père est hu­tu et la mère tut­sie), le pays es­père en avoir fi­ni, une fois pour toutes, avec ses vieilles ri­va­li­tés eth­niques. Le par­ti ma­jo­ri­taire, le CNDD-FDD, a beau être prin­ci­pa­le­ment com­po­sé de Hu­tus is­sus de la ré­bel­lion, son ac­ces­sion au pou­voir marque l’émer­gence d’une nou­velle gé­né­ra­tion de po­li­tiques. « On était tous heu­reux, confiants. On a fait taire nos in­quié

tudes », se sou­vient Me Dieu­don­né Ba­shi­ra­hi­shize. Si­gnés en 2000 sous l’égide de Nel­son Man­de­la, les ac­cords d’Aru­sha, qui pré­voient une ré­par­ti­tion équi­table des por­te­feuilles mi­nis­té­riels, des postes de po­li­ciers et de mi­li­taires entre les deux eth­nies, laissent au­gu­rer une ère nou­velle. Contrai­re­ment au Rwan­da voi­sin, les mé­dias sont libres, l’op­po­si­tion a droit de pa­role, les or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile ont pi­gnon sur rue. Las, cette eu­pho­rie se­ra de courte du­rée. Dès 2007, des ca­davres d’op­po­sants, pour la plu­part in­ternes au ré­gime, sont re­trou­vés dans la ri­vière qui tra­verse la ca­pi­tale. Dans la lutte entre le noyau dur du par­ti au pou­voir et sa branche ré­for­ma­trice, le pre­mier l’em­porte. La se­conde est éli­mi­née. Ain­si, l’ac­ti­viste des droits de l’homme Er­nest Ma­ni­rum­va, qui en­quê­tait sur les tra­fics d’armes entre les ex-gé­no­ci­daires rwan­dais et le par­ti du pré­sident, se­ra as­sas­si­né sau­va­ge­ment en 2009. « En fait, le pré­sident a conti­nué à di­ri­ger le pays comme il avait di­ri­gé la ré­bel­lion dans le ma­quis » , ana­lyse Me Ba­shi­ra­hi­shize. Sur fond de ré­pres­sions, les élec­tions de 2010 se dé­roulent dans un cli­mat ten­du. En 2013, une pre­mière loi écorne la li­ber­té de la presse. Des ra­dios pri­vées sont fer­mées, d’autres car­ré­ment in­cen­diées. Et, pe­tit à pe­tit, tan­dis que l’échéance élec­to­rale se rap­proche, le pro­blème de l’eth­ni­ci­té re­fait in­si­dieu­se­ment sur­face. Comme en fé­vrier der­nier, le jour de la cé­lé­bra­tion na­tio­nale, où le pré­sident hu­tu dé­nonce le ca­rac­tère « mo­no-eth­nique »

– en­tendre « tut­si » – des or­ga­ni­sa­tions re­pré­sen­tant la so­cié­té ci­vile… Plus grave : des camps d’en­traî­ne­ment pa­ra­mi­li­taires d’ Im­bo­ne­ra­kure, (lit­té­ra­le­ment « ceux qui voient loin », en

ki­run­di), consti­tués de jeunes fa­na­tiques dé­voués au pou­voir, de désoeu­vrés et d’an­ciens com­bat­tants hu­tus du Rwan­da, se mettent en place un peu par­tout dans le pays. Comme au Rwan­da vingt ans plus tôt. « On a com­pris que le pré­sident ne pré­pa­rait pas sa suc­ces­sion comme le pré­voyaient la Consti­tu­tion et les ac­cords d’Aru­sha, mais au contraire son main­tien, de gré ou de force. Le pou­voir est en­tré dans une phase au­to­ri­taire », ajoute Me Jan­vier Bi­gi­ri­ma­na, en exil à Ki­ga­li.

“UN TROI­SIÈME MAN­DAT, POUR QUOI FAIRE ?”

Le 26 avril, après l’an­nonce du pré­sident de sa vo­lon­té de bri­guer un troi­sième man­dat, une foule dense de pro­tes­ta­taires en­va­hit les rues de Bu­jum­bu­ra. « Tout le monde était là, toutes eth­nies confon

dues », in­siste le père Ignace, un prêtre au­jourd’hui ré­fu­gié au Rwan­da. Au sein même du camp pré­si­den­tiel, le coup de force de Nku­run­zi­za est loin de faire l’una­ni­mi­té. Un groupe de « fron­deurs » se désolidarise avant de prendre à son tour le che­min de l’exil. L’opi­nion pu­blique bu­run­daise, en vé­ri­té, est à cran : la si­tua­tion du pays, l’un des plus pauvres de la ré­gion, est ca­la­mi­teuse. Au Rwan­da voi­sin, le pré­sident Paul Ka­ga­mé est loin d’être un grand dé­mo­crate. Mais, bien dé­ci­dé à faire de Ki­ga­li « le Sin­ga­pour de

l’Afrique », il n’a ces­sé, de­puis qu’il est au pou­voir, de lut­ter contre la cor­rup­tion, fai­sant grim­per son pays de plu­sieurs crans dans les prin­ci­paux ba­ro­mètres du dé­ve­lop­pe­ment. Le contraste avec le Bu­run­di, où tous les in­di­ca­teurs sont dans le rouge, est sai­sis­sant. La cor­rup­tion est en­dé­mique, tout comme la pau­vre­té, le chô­mage, l’illet­trisme… « Alors un troi­sième man­dat, pour quoi faire ? Ça a été la goutte d’eau de trop », s’in­digne Ma­rie-Louise Ba­ri­ca­ko, pré­si­dente du Mou­ve­ment des Femmes et des Filles pour la Paix et la Sé­cu­ri­té au Bu­run­di (MFFPS), elle aus­si ré­fu­giée au Rwan­da. Le mou­ve­ment « halte au troi­sième man­dat », qui ras­semble à la fois l’op­po­si­tion et les té­nors de la so­cié­té ci­vile, es­père une so­lu­tion

pa­ci­fique, à la bur­ki­na­bé. Plu­sieurs mil­liers de jeunes des­cendent alors dans la rue, toutes eth­nies, toutes classes so­ciales confon­dues. « Le pou­voir a très vite ten­té d’ins­til­ler le poi­son eth­nique, en in­si­nuant que seuls les Tut­sis ma­ni­fes­taient, qu’on était ja­loux et re­van­chards, qu’on vou­lait re­prendre le pou­voir, ex­plique Me Jan­vier Bi­gi­ri­ma­na. Mais on avait dé­pas­sé

ce cli­vage. » D’abord dis­per­sés à coups de gaz la­cry­mo­gène, les ma­ni­fes­tants, de moins en moins pa­ci­fiques, af­frontent, dé­but mai, des tirs à balles réelles. Le 13 mai, un coup d’Etat mi­li­taire échoue la­men­ta­ble­ment mais fait bas­cu­ler le ré­gime dans une ter­rible vague de ré­pres­sion. Per­sé­cu­tés, les jour­na­listes, ac­cu­sés d’avoir lais­sé l’an­tenne aux in­sur­gés, sont les pre­miers à quit­ter le pays, sui­vis des avo­cats, des

re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile… « Avant la crise, j’avais une clien­tèle diversifiée avec, à la fois, des gens proches du pou­voir et des op­po­sants, ra­conte Me Dieu­don­né Ba­shi­ra­hi­shize. Mais quand le bar­reau de Bu­jum­bu­ra a été si­gna­taire du mou­ve­ment “halte au troi

sième man­dat”, tout avo­cat est de­ve­nu sus­pect. » Aver­ti par un ami « qu’il était sur la liste », l’avo­cat a com­men­cé par igno­rer ces me­naces, jus­qu’à ce que son chauf­feur, un ami de la fa­mille, soit re­trou­vé mort au bord du lac Tan­ga­nyi­ka en sep­tembre der­nier… Chauf­fés à blanc, les Im­bo­ne­ra­kure ter­ro­risent le pays. Mê­lés aux forces de po­lice, ils en­lèvent, tor­turent, ra­ckettent, exé­cutent. Des cas de viol, su­jet émi­nem­ment ta­bou, ul­tra­po­lé­mique, vio­lem­ment dé­men­ti par le gou­ver­ne­ment, sont re­cen­sés. Dans les cam­pagnes que ces mi­li­ciens pro­mettent de « les­si­ver », bran­dis­sant gour­dins et ma­chettes avec force chants guer­riers, les pay­sans, ter­ro­ri­sés, aban­donnent tout. Ne pas avoir as­sis­té à un mee­ting en fa­veur du pré­sident ou ha­bi­ter dans un des camps de ré­fu­giés tut­sis de l’in­té­rieur, tou­jours en place de­puis la guerre de 1993, suf­fit à faire de vous une cible. De­puis mai, plus de 200 000 per­sonnes, un re­cord pour ce pe­tit pays de moins de 10 mil­lions d’ha­bi­tants, vont quit­ter à la hâte le pays pour ga­gner la Tan­za­nie, le Con­go, le Rwan­da voi­sins, où d’im­menses camps de ré­fu­giés sont mon­tés en ur­gence… Le gou­ver­ne­ment nie tout en bloc, dé­non­çant « de simples ru­meurs », al­lant jus­qu’à af­fir­mer que ces ré­fu­giés sont « sans doute payés pour

par­tir », se­lon Jean-Claude Nden­za­ko, porte-pa­role ad­joint de la pré­si­dence. Mais, au sein même de la po­lice, comme de l’ar­mée, des voix s’élèvent. En juillet, In­nocent a cra­qué. On le ren­contre à Ki­ga­li, où il s’est ré­fu­gié avec sa fa­mille. A 42 ans, ce po­li­cier haut pla­cé, ex­con­seiller du mi­nistre de l’In­té­rieur, a osé s’éle­ver contre les

­exac­tions des Im­bo­ne­ra­kure, « qui obéissent à un com­man­de­ment

pa­ral­lèle » . Il n’a plus vou­lu cau­tion­ner ces meurtres de la po­lice qu’on lui de­man­dait de nier. Sur son por­table, des pho­tos de ca­davres, de jeunes tor­tu­rés. « J’en connais­sais plu­sieurs. » Il perd d’abord ses bu­reaux, puis on lui dit qu’il est « le pro­chain sur la liste » . Avec ses quatre en­fants, il a tout quit­té, la belle villa, la voi­ture et le sa­laire confor­table… « C’est très dif­fi­cile, la vie est si chère ici. Il n’y a pas de tra­vail pour nous. Mais au moins nous sommes vi­vants. »

Le 11 dé­cembre, l’at­taque de bases mi­li­taires par des re­belles a en­core fait mon­ter d’un cran la vio­lence à Bu­jum­bu­ra. Ré­fu­giés dans les col­lines, dif­fé­rents groupes de com­bat­tants sont sur le pied de guerre. La nuit, cer­tains des­cendent dans les quar­tiers et at­taquent à la gre­nade des postes de po­lice. Au pe­tit ma­tin, les forces de l’ordre ri­postent. « Pour chaque po­li­cier tué, il y a 200 jeunes mas­sa­crés. La guerre ci­vile est in­évi­table », sou­pire le père Ignace, qui a dû se ré­fu­gier à Ki­ga­li pour avoir sou­te­nu les étu­diants contes­ta­taires. Le prêtre, lui aus­si, re­doute au­jourd’hui « une crise qui évo­lue en gé­no­cide. Même si au dé­part ce conflit n’avait rien d’eth­nique, trop de gens dans ce pays sont conta­mi­nés par ce poi­son ». Sur les ré­seaux so­ciaux, des pho­tos de corps mu­ti­lés et des avis de re­cherche tournent en boucle, avec l’in­évi­table lot de ma­ni­pu­la­tions et de dés­in­for­ma­tion. Tan­dis que le pays s’en­fonce dans la ré­pres­sion, le gou­ver­ne­ment, de plus en plus iso­lé, lâ­ché par ses prin­ci­paux sou­tiens fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux, s’en­ferme dans une lo­gique pa­ra­noïaque, et en veut à la terre en­tière. Au Rwan­da voi­sin, où Paul Ka­ga­mé « le des­pote », comme on le sur­nomme au pa­lais, est soup­çon­né de sou­te­nir la ré­bel­lion ; à la Bel­gique, l’an­cienne puis­sance co­lo­niale, qui « fi­nance, arme et soigne les

re­belles » ; à l’Union afri­caine, qui a pro­po­sé d’en­voyer une force d’in­ter­po­si­tion de 5 000 hommes, que Nku­run­zi­za a ver­te­ment re­fu­sée, ju­rant qu’il com­bat­trait « cette force d’in­va­sion » ; à l’Union eu­ro­péenne, en­fin, « qui cherche à dé­cré­di­bi­li­ser le Bu­run­di » , as­sène en­core Jean-Claude Nden­za­ko, Convain­cu que l’Eu­rope « cherche

à don­ner du tra­vail à ses ONG », voire à mettre la main sur les mines de ni­ckel, il ne nie pas l’ex­trême dan­ge­ro­si­té de la si­tua­tion. Mais le gou­ver­ne­ment, se­lon lui, n’y est pour rien. Le troi­sième man­dat ? Un pré­texte : « Le par­ti a choi­si d’in­ves­tir le pré­sident, la Cour consti­tu­tion­nelle a va­li­dé sa can­di­da­ture. » Le reste, se­lon lui, n’est que

manipulation. La presse mu­se­lée ? « Les mé­dias ont eu beau­coup trop de li­ber­té dans notre pays. Ils en ont abu­sé. » Les 220 000 ré­fu

giés ? « Je suis ten­té de croire qu’ils sont payés pour fuir. » Bref, tout se­rait de la faute, se­lon lui, de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et de « ces re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile qui se la coulent douce à l’étran­ger, tout en ap­pe­lant à la gué­rilla ur­baine et au mas­sacre ».

En face, l’op­po­si­tion se dé­fend de toute im­pli­ca­tion dans la flam­bée de vio­lence, sur­joue la carte eth­nique, mar­te­lant qu’il est hors de ques­tion de dis­cu­ter avec un gé­no­ci­daire. Pas éton­nant que les né­go­cia­tions soient au point mort. En at­ten­dant le ca­ta­clysme an­non­cé, cha­cun re­tient son souffle. Au sein de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, beau­coup re­doutent que le pré­sident ne soit vic­time d’un at­ten­tat. Comme le chef d’Etat rwan­dais dont l’as­sas­si­nat en 1994 avait mar­qué le dé­but du gé­no­cide. Pour l’ins­tant, dos au mur, Pierre Nku­run­zi­za s’en­ferre dans sa spi­rale ré­pres­sive. Les re­belles four­bissent leurs armes. Et dans les quar­tiers, les Bu­run­dais prient pour une in­ter­ven­tion in­ter­na­tio­nale, seul moyen d’ar­rê­ter, se­lon eux, le bain de sang. Car tout le monde le sait, il y a ur­gence. « La ma­chine in­fer­nale est lan­cée, sou­pire le père Ignace. Sauf mi­racle, on va vers l’abîme. Ne nous lais­sez pas tom­ber. »

(1) Tous les pré­noms ont été mo­di­fiés.

Ju­vé­nal a été en­le­vé, puis, consi­dé­ré comme mort, je­té dans une ri­vière.

Pa­trouille de po­lice dans les rues de Bu­jum­bu­ra, le 19 jan­vier.

Camp de ré­fu­giés bu­run­dais de Ma­ha­ma au Rwan­da.

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