Avo­cates en état de grâce

Les deux ju­ristes qui ont dé­fen­du cette femme condam­née pour avoir tué son ma­ri violent ont per­du au pro­cès mais ga­gné face à l’opi­nion pu­blique. Elles veulent faire de la lutte contre la vio­lence conju­gale une grande cause na­tio­nale

L'Obs - - Grands Formats - ELSA VI­GOU­REUX ET CÉ­LINE RASTELLO SÉ­BAS­TIEN LEBAN

Il n’y a pas de trêve pour les guer­rières. Ja­nine Bo­nag­giun­ta et Na­tha­lie To­ma­si­ni af­frontent la tem­pête mé­dia­tique ac­cro­chées à ce qui leur reste de forces. Ni sou­la­ge­ment ni re­lâ­che­ment béats. La grâce pré­si­den­tielle n’est pas une mi­ra­cu­leuse fa­veur tom­bée du ciel. C’est une vic­toire dé­fi­ni­tive pour leur cliente Jac­que­line Sau­vage. Une ba­taille ga­gnée par­mi d’autres pour ces avo­cates. Elles res­tent au front, te­nues en joue par des mi­cros ve­nus du monde en­tier, des jour­na­listes que ces deux blondes en ta­lons du 17e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris désarment. Parce qu’elles as­sument tout, leur stra­té­gie qui dé­borde des pré­toires, leur ma­nière d’être, re­muante, et même leurs ca­prices : « Quand les pho­tos ne sont pas pré­vues à l’avance, c’est non », ou « pas­sé la cin­quan­taine, on pré­fère res­ter vague sur nos âges » . Na­tha­lie To­ma­si­ni, aphone et fié­vreuse, en­chaîne les thés, le miel. Ja­nine

Bo­nag­giun­ta se fait des sueurs, son ca­len­drier a vo­lé en éclats, au­diences, vi­sites en pri­son et ren­dez-vous sont re­por­tés.

En ob­te­nant la grâce par­tielle de leur cliente, ces avo­cates ra­mènent une femme à la vie. A 68 ans, Jac­que­line Sau­vage bé­né­fi­cie d’une re­mise de peine de deux ans et quatre mois en plus de l’en­semble de sa peine de sû­re­té. Elle de­vrait être li­bé­rée dès la mi-avril. Condam­née en dé­cembre der­nier à dix ans de ré­clu­sion cri­mi­nelle en ap­pel par la cour d’as­sises de Blois, cette femme est de­ve­nue le sym­bole d’une cause. En 2012, à la Selle-sur-le-Bied, près de Cour­te­nay dans le Loi­ret, Jac­que­line Sau­vage avait mis fin à 47 ans d’en­fer conju­gal. Elle a abat­tu son ma­ri à coups de fu­sil de chasse ti­rés dans le dos. Trois dé­charges contre Nor­bert Ma­rot, l’homme qui l’a ­bat­tue toute sa vie, qui a frap­pé ses quatre en­fants et vio­lé ses trois filles. Après le ver­dict, des pé­ti­tions ont émer­gé, réunis­sant plus de 430 000 si­gna­tures en quelques se­maines, dont celles de 80 par­le­men­taires. Un co­mi­té de sou­tien, à l’ini­tia­tive de la co­mé­dienne Eva Dar­lan, re­joint par des per­son­na­li­tés po­li­tiques de tous bords, comme Anne Hi­dal­go, Jean-Luc Mé­len­chon, Fran­çois Fillon, Va­lé­rie Pé­cresse, et d’autres, s’est consti­tué, pour dé­non­cer « les res­pon­sa­bi­li­tés de notre so­cié­té qui n’a pas ap­por­té à ces vic­times la pro­tec­tion qu’elle

leur doit » . Parce que, der­rière leur cliente, Jac­que­line Sau­vage, il y a des di­zaines de mil­liers d’ombres, 200 000 femmes qui chaque an­née souffrent en si­lence sous les coups de conjoints vio­lents. En 2014, 134 d’entre elles sont mortes.

C’est pour le­ver le voile sur toutes ces ou­bliées que Na­tha­lie To­ma­si­ni et Ja­nine Bo­nag­giun­ta ar­rachent de­puis cinq ans des pe­tits bouts de vic­toire. Elles ont ob­te­nu l’ac­quit­te­ment en 2012 à Douai d’Alexandra Lange, mère de quatre en­fants. La jeune femme de 32 ans à l’époque avait mis fin à douze an­nées de vio­lences en poi­gnar­dant son ma­ri lors d’une ul­time dis­pute. Elles sont à l’ori­gine d’un ver­dict ra­ris­sime : la re­con­nais­sance en 2013 aux as­sises d’un viol conju­gal sur leur cliente Sa­mia Ja­ber. Pro­chain round à par­tir du 21 mars aux as­sises de Nan­cy, où elles visent l’ac­quit­te­ment de Syl­vie Leclerc. Une voix lui a com­man­dé en 2012 de tuer Gé­rard, à bout por­tant et dans son som­meil. Elle se dé­bar­ras­sait ain­si de trente-cinq ans d’em­prise, de coups, de viols. Il y a aus­si les 200 dos­siers en cours, « dont douze d’hommes » , qui peuplent leurs bu­reaux chics noirs et blancs de la rue de Cour­celles.

Un com­bat à corps per­du qui n’est pas le fruit du ha­sard, mais ce­lui de deux tra­jec­toires dans un monde d’hommes. Ja­nine Bo­nag­giun­ta, de pa­rents corses, et Na­tha­lie To­ma­si­ni, d’ori­gine ita­lienne, ont vite pris conscience de leur culture pa­triar­cale. « En tant que fille, je de­vais four­nir deux fois plus d’ef­forts que mes frères pour ob­te­nir la

re­con­nais­sance de ma fa­mille » , ra­conte ­Isa­belle. En­fants dé­jà, elles vou­laient de­ve­nir avo­cates. Chez elle, Ja­nine Bo­nag­giun­ta n’avait « pas trop le droit d’ex­pri­mer » ses opi­nions. Elle dé­vo­rait le « Dé­tec­tive » que son vieil oncle ache­tait toutes les se­maines. Na­tha­lie To­ma­si­ni dé­cou­pait à 5 ans des images dans les jour­naux pour les ras­sem­bler « en dos­siers » . « Je vou­lais faire ce mé­tier pour prendre à tra­vers les autres la pa­role qui m’était confis­quée » , dit la

­pre­mière. « Et moi, pour prendre le contre­pied de tout »

E, avoue la se­conde. n 1985 et 1990, Ja­nine et Na­tha­lie prêtent ser­ment. Et se lancent à Pa­ris dans le droit de l’im­mo­bi­lier. Elles col­la­borent dans le même ca­bi­net, elles sont jeunes, cé­li­ba­taires, ri­golent, sortent. Se perdent de vue. Cha­cune fait son che­min, et es­suie les mêmes coups sourds d’un mi­lieu tes­to­sté­ro­né, avec des maîtres de stage trop in­sis­tants, « des ad­mi­nis­tra­teurs de biens qui vous confient leurs dos­siers si vous ac­cep­tez un week-end

avec eux » . Elles res­sentent cette sus­pi­cion

confuse « qu’on se­rait un peu moins ca­pables que nos confrères mas­cu­lins, qu’on peut nous faire confiance, mais ja­mais qu’à moi­tié, qu’on peut sans scru­pule nous du­per, sim­ple­ment parce qu’on est des femmes ». Toutes deux s’étiolent.

En sep­tembre 2010, à la sor­tie d’une au­dience au tri­bu­nal de com­merce, Ja­nine re­marque une paire de chaus­sures en daim clou­tées aux pieds d’une avo­cate. « Ça ne

peut qu’être Na­tha­lie To­ma­si­ni » , se dit-elle. Ca­fé. Vingt ans de vie à se ra­con­ter. Ja­nine est de­ve­nue mère, elle évoque les hauts, les bas de sa vie de couple, elle songe aus­si à

quit­ter la pro­fes­sion tant elle est dé­çue. Na­tha­lie a eu un en­fant, que son père n’a

pas vou­lu re­con­naître : « Je l’ai vé­cu comme une vio­lence psy­cho­lo­gique à mon en­contre, comme à celle de mon fils. J’ai fait une ­pro­cé­dure et j’ai ga­gné » . Elles créent « une cel­lule de se­cours pour toutes ces femmes vio­len­tées qui doivent ces­ser de culpa­bi­li­ser » . Lisent « des livres sur la per­ver­sion

nar­cis­sique, les vio­lences psy­cho­lo­giques » . Leurs proches, les ban­quiers, leurs confrères les « traitent de folles » , comme si le com­bat était in­digne : « Mais ma pe­tite ché­rie, tes bonnes femmes, com­ment elles

vont te payer ? » , leur dit-on. Six ans plus tard, « le ca­bi­net n’est pas une

as­so­cia­tion » , il tourne à plein avec huit ­col­la­bo­ra­trices et des dos­siers à la pelle. Les vio­lences conju­gales et in­tra­fa­mi­liales

n’épargnent au­cun mi­lieu : « Tout le monde peut tom­ber entre les griffes d’un homme violent, pré­cise Ja­nine Bo­nag­giun­ta. Nous avons par­mi nos clients au­tant de notaires, mé­de­cins, avo­cates que de gar­diennes d’im­meuble ou em­ployées » . Le site in­ter­net pro­pose écoute, sou­tien, dé­fense, coa­ching, avec des ho­no­raires à la pa­ri­sienne : 270 à

390 eu­ros TTC. « La pre­mière fois, je me suis de­man­dé ce que je fai­sais là, au mi­lieu

de ce luxe, se sou­vient Alexandra Lange. Mais les avo­cates m’ont mise à l’aise, elles ne m’ont ja­mais lâ­chée, elles ont été comme des

ma­mans pour moi. » Les af­faires se fi­nissent, mais les re­la­tions ré­sistent. Sa­mia Ja­ber, 36 ans au­jourd’hui, le dit : « Les an­nées ont pas­sé, et Na­tha­lie To­ma­si­ni me contacte en­core ré­gu­liè­re­ment. Ces femmes m’ont connue sans force, elles m’ont ren­du ma di­gni­té en me consi­dé­rant. »

Les deux guer­rières por­te­ront en mars le com­bat po­li­tique de leur cause à l’As­sem­blée. Elles ont des al­liés, comme Va­lé­rie Boyer, dé­pu­té LR des Bouches-du-Rhône. « Nous tra­vaillons en­semble de­puis un an au­tour d’une pro­po­si­tion de loi qui vise à in­té­grer le concept de la lé­gi­time dé­fense dif­fé­rée au Code pé­nal. Au­jourd’hui, la lé­gi­time dé­fense ne peut qu’être im­mé­diate, ex­plique

Na­tha­lie To­ma­si­ni. Or les femmes bat­tues

sont en dan­ger de mort per­ma­nent. » Elles vont res­ter sous les pro­jec­teurs, donc. Aga­cer en­core le pe­tit mi­lieu des avo­cats pa­ri­siens qui les ac­cuse d’avoir mal dé­fen­du Jac­que­line Sau­vage en plai­dant son ac­quit­te­ment : « Par contre, quand des confrères de­mandent la même chose au bé­né­fice du doute pour ac­quit­ter leur client meur­trier, on ne leur re­proche rien » , constate Na­tha­lie To­ma­si­ni. Elles sou­rient : « Oh, mais on dé­range ?… Eh bien par­don, mais tant mieux ! » Ou la ran­çon du com­bat.

Ja­nine Bo­nag­giun­ta et Na­tha­lie To­ma­si­ni.

Ja­nine Bo­nag­giun­ta et Jac­que­line Sau­vage, qui vient de bé­né­fi­cier d’une re­mise de peine.

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