ÉGYPTE

La ré­vo­lu­tion kid­nap­pée

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉCIAL AU CAIRE CH­RIS­TOPHE BOL­TANS­KI VINCIANE JACQUET

Ason ar­ri­vée, place Tah­rir, Kha­led Ta­li­ma res­sent à la fois « de la nos­tal­gie et de la co­lère ». Il y a cinq ans, il fai­sait par­tie des pre­miers oc­cu­pants de l’im­mense es­pla­nade au bord du Nil. Des ma­ni­fes­tants tou­jours plus nom­breux qui, dix-sept jours plus tard, al­laient contraindre Hos­ni Mou­ba­rak à quit­ter le pou­voir. En ce 25 jan­vier 2016, le jeune homme a te­nu à re­tour­ner avec deux com­pa­gnons sur le lieu de son ex­ploit. Un lu­gubre an­ni­ver­saire. « Nous sommes par­tis au bout de quinze mi­nutes, la rage au ventre, ra­conte le jeune homme. Nous au­rions dû être des mil­lions à sa­luer tous ceux qui ont été tués ce jour-là. Nous étions seuls. Les gens ont eu peur de ve­nir. »

Au mi­lieu du rond-point, un mât géant, pa­voi­sé aux cou­leurs de l’Egypte, a rem­pla­cé le mo­nu­ment aux mar­tyrs de la ré­vo­lu­tion. Tout au­tour, des agents en uni­forme montent la garde. Les « murs de la li­ber­té », fresques, col­lages, graf­fi­tis mê­lant ly­risme et sa­tire, ont été pour la plu­part ef­fa­cés. Des herses en­tre­la­cées de bar­be­lés et des por­tails mé­tal­liques, dis­po­sés sur les voies ad­ja­centes, per­mettent de verrouiller Tah­rir, « la li­bé­ra­tion » en arabe, à chaque ins­tant. Mé­tro fer­mé. At­trou­pe­ments in­ter­dits. Iro­nie ul­time: seuls les po­li­ciers ont le droit de faire la fête. Ils sont quelques di­zaines à agi­ter des dra­peaux et des por­traits du ma­ré­chal Sis­si, le nou­veau raïs. Jus­qu’au sou­lè­ve­ment, le 25 jan­vier était le jour où le pays cé­lé­brait sa ma­ré­chaus­sée. Un autre re­tour à l’ordre an­cien.

La plu­part des lea­ders du sou­lè­ve­ment sont en pri­son ou en exil. Kha­led Ta­li­ma, 31 ans, fait fi­gure d’ex­cep­tion. Après le ren­ver­se­ment par les mi­li­taires du pre­mier pré­sident élu, l’is­la­miste Mo­ha­med Mor­si, en juillet 2013, il a été vice-mi­nistre de la Jeu­nesse. « Je ser­vais de dé­cor. Dans le moindre dis­cours, il fal­lait men­tion­ner les jeunes. C’est la seule chose qu’on ait ob­te­nue, dit-il, amer. J’ai dé­mis­sion­né au bout de huit mois. » De­puis, il anime la ma­ti­nale sur ONtv, une chaîne pri­vée. « Compte te­nu du cli­mat ac­tuel, je ne sais pas com­bien de temps on va me lais­ser conti­nuer. A chaque émis­sion, je me dis que c’est la der­nière. »

Plus de 1400 tués, 40000 ar­res­ta­tions, es­sen­tiel­le­ment des Frères mu­sul­mans ou sup­po­sés tels, mais aus­si, et de plus en plus à par­tir de 2014, des dé­mo­crates, des avo­cats, des blo­gueurs. L’Egypte dé­tient, après la Chine, le re­cord du nombre de jour­na­listes sous les ver­rous : vingt-trois, se­lon un der­nier dé­compte. Une ré­pres­sion qui n’a ces­sé de s’in­ten­si­fier à la veille du cin­quième an­ni­ver­saire de la ré­vo­lu­tion. Sur­tout, aux abords de Tah­rir.

« C’est à croire que la sur­vie du ré­gime dé­pend de cette place! », s’ex­clame William Wells, le di­rec­teur de Town­house, le plus grand es­pace d’art contem­po­rain du Caire. Un lieu unique, à la fois ga­le­rie, théâtre, ate­lier, amé­na­gé dans des im­meubles dé­ca­tis du cen­tre­ville, par­mi des ga­ra­gistes et des fer­railleurs, qui ac­cueille chaque soir près de deux cents per­sonnes. « Le 28 dé­cembre, vingt-cinq agents de l’Etat ont in­ves­ti nos lo­caux, sai­si or­di­na­teurs, dos­siers, ta­blettes, tout le ma­té­riel pos­sible. Ils re­le­vaient de dif­fé­rents ser­vices qui sem­blaient ne pas s’être concer­tés. » De­puis, des scel­lés ap­po­sés à la cire lui in­ter­disent l’ac­cès de son centre. « Au­cune ex­pli­ca­tion ne nous a été don­née. On ne sait même pas qui a pris cette dé­ci­sion. »

Même mode opé­ra­toire à deux pas de là. Un cha­peau de feutre vert, un man­teau gris et une Kent au bout des doigts, Mo­ha­med Ha­shem ignore com­ment il va pu­blier les ou­vrages dont les épreuves s’en­tassent en désordre sur sa table. Au mi­lieu de la pa­pe­rasse, près d’un tire-bou­chon, sur­nage la cou­ver­ture d’un livre sur Gilles De­leuze. Sa mai­son d’édi­tion, Me­rit, a re­çu la vi­site de la po­lice vers Noël. Il ne se sou­vient plus quand pré­ci­sé­ment. « Ils ont dé­te­nu deux de mes em­ployés du­rant douze heures. » De­puis, le fisc lui ré­clame 2,6 mil­lions de livres, soit 300000 eu­ros. « C’est in­sen­sé. Je n’ai pas d’ar­gent ! », s’écrie-t-il. Lors des émeutes, ses bu­reaux étaient ou­verts à tous les ma­ni­fes­tants. « On don­nait à boire et à man­ger. » Une hos­pi­ta­li­té qui dé­range. « Ils ferment tous les en­droits où on peut se réunir, même les ca­fés. » Ces der­nières se­maines, les po­li­ciers ont ef­fec­tué des raids dans cinq mille ap­par­te­ments du centre. « Ils ar­rivent sans man­dat, ins­pectent votre bi­blio­thèque, fouillent vos por­tables, par­courent votre compte Fa­ce­book et, si vous pa­rais­sez sus­pect, vous em­barquent. Ils pro­cèdent à des rafles aléa­toires, même ici, ils peuvent ve­nir vous ar­rê­ter », as­sure l’ac­ti­viste Gha­da Shah­ben­der, as­sise dans l’un des rares tro­quets proches de Tah­rir en­core ou­verts. « Ils pensent que si on ferme les lieux où les jeunes se ras­semblent, ils ne pour­ront plus pro­tes­ter. C’est stu­pide! Tout le monde se re­trouve sur Fa­ce­book », raille l’uni­ver­si­taire et mi­li­tante Lai­la Soueif. Son fils, Alaa Ab­del Fat­tah, autre fi­gure de la ré­vo­lu­tion, purge une peine de cinq ans de pri­son pour vio­la­tion d’une loi qui per­met d’in­ter­dire toute ma­ni­fes­ta­tion pu­blique.

Le 25 jan­vier, en dé­but de soi­rée, Giu­lio Re­ge­ni a lui aus­si dé­ci­dé de se rendre à proxi­mi­té de la place Tah­rir. Cet Ita­lien de 28 ans qui pré­pare une thèse sur le mou­ve­ment ou­vrier égyp­tien ré­side au Caire de­puis sep­tembre. A cause de l’ex­trême ten­sion qui règne dans la ville, il a hé­si­té à quit­ter l’ap­par­te­ment qu’il par­tage avec un autre étu­diant à Dok­ki, sur la rive op­po­sée du Nil. « Cette se­maine, je ne me dé­place pas. C’est dan­ge­reux », a-t-il dit. Mais il est in­vi­té à un an­ni­ver­saire et doit d’abord re­joindre un ami dans le centre-ville. Il sort de chez lui à 19h45. Six mi­nutes après, son té­lé­phone ne ré­pond plus. Il n’ar­ri­ve­ra ja­mais à son ren­dez-vous. Son co­lo­ca­taire si­gnale sa dis­pa­ri­tion le len­de­main au com­mis­sa­riat de son quar­tier. Les en­quê­teurs pa­raissent ne s’in­té­res­ser qu’à son su­jet d’étude très sen­sible. « Ils m’ont de­man­dé pour­quoi il bos­sait sur les syn­di­cats in­dé­pen­dants, je leur ai ré­pon­du “pour la même rai­son que Cham­pol­lion s’in­té­res­sait aux hié­ro­glyphes” », confie un de ses amis. Son ca­davre, à moi­tié dé­nu­dé, est re­trou­vé le 3 fé­vrier sur le bas-cô­té de l’au­to­route qui mène à Alexan­drie, en li­sière de la ci­té du 6-Oc­tobre, une ville nou­velle qui abrite no­tam­ment l’un des plus grands camps de la Sé­cu­ri­té na­tio­nale. « C’est un ac­ci­dent de la route », as­sure d’abord un chef de la bri­gade cri­mi­nelle. Les au­to­ri­tés lo­cales évoquent en­suite des coups de cou­teau. Chan­ge­ment de ver­sion quand l’am­bas­sa­deur d’Ita­lie au Caire exige de voir la dé­pouille. Giu­lio Re­ge­ni a été bat­tu à mort et tor­tu­ré. Le rap­port du par­quet fait état de brû­lures de ci­ga­rette au­tour des yeux et sur la plante des pieds, de nom­breuses écor­chures et bles­sures. Scan­dale. La mi­nistre ita­lienne du Dé­ve­lop­pe­ment, Fe­de­ri­ca Gui­di, qui condui­sait une mis­sion éco­no­mique au Caire, in­ter­rompt son voyage. Le Pre­mier mi­nistre, Mat­teo Ren­zi, somme l’Egypte d’éta­blir « toute la vé­ri­té », convoque son am­bas­sa­deur et dé­pêche une équipe d’en­quê­teurs sur place. Les pre­miers ré­sul­tats de l’au­top­sie pra­ti­quée à Rome at­tri­buent la mort à une rup­ture des ver­tèbres cer­vi­cales consé­cu­tive à des coups. Meurtre

“Ils ar­rivent sans man­dat, pro­cèdent à des rafles aléa­toires.”

cra­pu­leux ou vio­lence po­li­cière? Pour l’en­tou­rage du jeune doc­to­rant, la ré­ponse ne fait pas de doute : « Il avait as­sis­té à un con­grès syn­di­cal en dé­cembre. Il était cer­tai­ne­ment sui­vi par la Sé­cu­ri­té de­puis lors. » Le sa­me­di sui­vant, des ac­ti­vistes égyp­tiens dé­posent des fleurs à sa mé­moire de­vant l’am­bas­sade d’Ita­lie. Leur slo­gan : « Il était l’un d’entre nous et a été tué comme nous. »

DES AVEUX SOUS LA TOR­TURE

Car les dis­pa­ri­tions se mul­ti­plient par­tout dans le pays. Ash­raf She­ha­ta di­rige une école pri­vée à Gi­za et mi­lite à Al-Dos­tour, un par­ti li­bé­ral fon­dé par le prix No­bel de la paix Mo­ha­med ElBa­ra­dei. Le 13 jan­vier 2014, il an­nonce à son épouse, Ma­ha Me­kawy, qu’il doit se rendre après son tra­vail à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale, à la ci­té du 6-Oc­tobre, jus­te­ment. « Il n’était pas in­quiet. Il pen­sait que c’était pour un en­tre­tien de rou­tine », ra­conte-t-elle. Dans la soi­rée, elle tente de l’ap­pe­ler. « Ses deux por­tables étaient cou­pés. Il n’a plus ja­mais don­né signe de vie. » Un an et de­mi plus tard, le vice-mi­nistre de l’In­té­rieur, Abou Ba­kr Ab­del Ka­rim, a dé­cla­ré à la té­lé­vi­sion qu’Ash­raf She­ha­ta avait quit­té le pays et re­joint l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique. Une ex­pli­ca­tion sou­vent don­née en pa­reil cas. « Il n’est ab­so­lu­ment pas is­la­miste! s’in­surge Ma­ha Me­kawy. Et com­ment au­rait-il fait ? Il n’avait que 1 000 livres [116 eu­ros] en poche. »

Res­pon­sable d’une uni­té de soins à Gi­za, Ah­med al-Ah­ma­di a quant à lui été in­ter­pel­lé par les po­li­ciers de­vant son per­son­nel, le 7 no­vembre der­nier. Pas de ca­sier ju­di­ciaire, mais l’homme a été bles­sé par balle lors des af­fron­te­ments entre l’ar­mée et les Frères mu­sul­mans, place Ra­bia al-Alouia, en août 2013. « De­puis, plus rien, dit son frère ca­det, Mah­moud, étu­diant à l’uni­ver­si­té Al-Az­har. On a sai­si la jus­tice, fait le tour des com­mis­sa­riats, aler­té les ONG. Au­cun ré­sul­tat. Il s’est juste vo­la­ti­li­sé. » Il y a deux jours, la fa­mille a en­fin eu de ses nou­velles. Un homme qui ve­nait d’être re­lâ­ché af­firme avoir été dé­te­nu avec lui à La­zough­ly, le siège de la Sé­cu­ri­té na­tio­nale, au centre du Caire.

Aux termes de la loi égyp­tienne, un pré­ve­nu doit être dé­fé­ré de­vant un juge du par­quet dans les vingt-quatre heures. « Ces dis­pa­ri­tions leur per­mettent d’avoir plus de temps, ex­plique l’avo­cat Mo­ha­med Lot­fy, an­cien cher­cheur à Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal. Comme ils ne pro­cèdent pas à de réelles in­ves­ti­ga­tions, ils ex­torquent des aveux sous la tor­ture. » La Com­mis­sion égyp­tienne pour les Droits et la Li­ber­té qu’il di­rige a re­cen­sé trois cent qua­rante cas de dis­pa­rus entre le 1er août et la fin no­vembre 2015. Soit une moyenne de trois par jour. « La plu­part re­sur­gissent lors de leur pré­sen­ta­tion de­vant un juge. Mais cer­tains ne ré­ap­pa­raissent pas. » Du moins, vi­vants. L’an der­nier, seize corps ont été re­trou­vés à la morgue ou sur le bas-cô­té d’une route, comme ce­lui de Giu­lio Re­ge­ni.

LE RIRE MAL­GRÉ TOUT

Cette vague ré­pres­sive touche même les dé­fen­seurs des droits de l’homme. Après des me­naces de la po­lice contre l’un de ses as­so­ciés, Me Lot­fy a pré­fé­ré ne pas ren­trer chez lui pen­dant un mois, de peur d’être ar­rê­té. « Mon épouse a fi­ni par ap­pe­ler la Sé­cu­ri­té na­tio­nale pour se ren­sei­gner. Quel­qu’un lui a dit : “On ne veut pas ton ma­ri. Pour le mo­ment.” »

En cette cin­quième an­née, Is­raa Ab­del Fat­tah, co­fon­da­trice du Mou­ve­ment de la Jeu­nesse du 6-Avril qui fut l’un des fers de lance de la ré­vo­lu­tion, ne voit rien à cé­lé­brer. « On a cru à tort avoir at­teint nos ob­jec­tifs en ren­ver­sant Mou­ba­rak. C’était sa fin, non celle de son ré­gime. L’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire a in­fil­tré toutes les strates de la so­cié­té. Même si [le ma­ré­chal] Sis­si tombe, un autre mi­li­taire le rem­pla­ce­ra. » Mais cette femme de 34 ans à la che­ve­lure brune re­cou­verte d’un léger voile conti­nue d’éprou­ver une « im­mense fier­té », lors­qu’elle tra­verse la place Tah­rir. Et elle garde es­poir. « Les jeunes sont beau­coup plus dé­ter­mi­nés que nous. Ils réa­li­se­ront ce que nous n’avons pas pu faire. » Ils ont sur­tout, dit-elle, une arme re­dou­table: « Le sar­casme. » Le sens de la blague, le goût de la ca­ri­ca­ture, l’humour, un art dans le­quel les Egyp­tiens ex­cellent.

Le 25 jan­vier der­nier, il y avait bien deux jeunes, place Tah­rir. Ah­med Ma­lek est ac­teur. Sha­dy Abu Zaid, jour­na­liste té­lé. Dans cet épi­centre de tous les séismes de l’Egypte, ils em­brassent les po­li­ciers qui ma­ni­festent sur le par­vis, leur offrent des fleurs et des bal­lons, en réa­li­té des pré­ser­va­tifs qu’ils ont gon­flés avant de ve­nir. Le tout est fil­mé. Mise en ligne dès le soir même, la vi­déo est vue deux mil­lions de fois. Elle pro­voque un im­mense éclat de rire, puis un tol­lé plus grand en­core.

Des hommes de loi portent plainte. Des po­li­ciers me­nacent. L’ac­teur, désa­voué par son père, mis au ban de sa pro­fes­sion, fait des re­pen­tances pu­bliques. Le jour­na­liste tient tête. Il poste sur sa page Fa­ce­book une pho­to de ses bles­sures par balle lors de la ré­volte de 2011, ain­si qu’un texte : « Je me suis mo­qué des po­li­ciers, mais je n’ai tué, dé­te­nu, har­ce­lé ni tor­tu­ré per­sonne, écrit-il. Si vous nous em­pê­chez de nous ex­pri­mer, de des­cendre dans la rue, de com­mé­mo­rer notre ré­vo­lu­tion, la seule chose qui nous reste, c’est de vous tour­ner en dé­ri­sion. »

La sta­tion de mé­tro Sa­dat sur la place Tah­rir, blo­quée de­puis 2011.

Kha­led Ta­li­ma, l’un des rares lea­ders du sou­lè­ve­ment à être en­core en li­ber­té. La mi­li­tante Lai­la Soueif. Son fils est em­pri­son­né pour cinq ans.

Ma­ha Me­kawy. Son ma­ri a dis­pa­ru le 13 jan­vier 2014. Mah­moud al-Ah­ma­di est sans nou­velles de son frère de­puis son ar­res­ta­tion le 7 no­vembre.

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