Le diable et le bon Dieu

LES IN­NO­CENTES, PAR ANNE FON­TAINE. DRAME FRAN­ÇAIS, AVEC LOU DE LAÂGE, AGA­TA BU­ZEK, VINCENT MA­CAIGNE (1H55).

L'Obs - - Critiques - FRAN­ÇOIS FORESTIER

Un film ex­cep­tion­nel, une his­toire vraie, une quête éper­due de l’hu­main. En 1945, la guerre est fi­nie. Une jeune Fran­çaise, Ma­thilde (Lou de Laâge), tra­vaille dans une uni­té sa­ni­taire en Po­logne pour ra­pa­trier les sol­dats fran­çais. Contac­tée par une re­li­gieuse po­lo­naise, elle se rend dans un couvent iso­lé. Au fin fond de la fo­rêt, elle dé­couvre une bonne soeur en­ceinte. Puis deux. Puis trois. Puis… Les troupes so­vié­tiques sont pas­sées par là. Ces femmes ont été vio­lées à de mul­tiples re­prises. Cer­taines sont dé­chi­rées entre le dé­sir de ma­ter­ni­té et le voeu de chas­te­té, d’autres sont éprou­vées dans leur foi, ou frôlent la fo­lie. La bar­ba­rie les a dé­truites, les laudes et la prière ne les consolent pas. Et que faire des nou­veau-nés ? Nous sommes en ter­ri­toire com­mu­niste, dé­sor­mais, la re­li­gion est l’opium du peuple, les nonnes sont des « en­ne­mies du pro­lé­ta­riat ». Peu à peu, Ma­thilde com­mence à ac­com­pa­gner ces femmes condamnées à l’en­fer sur terre. Elles sont toutes des cru­ci­fiées… De­puis une ving­taine d’an­nées, Anne Fon­taine fait des films sur des thèmes sen­sibles : la fra­gi­li­té, la trans­gres­sion, le dé­chi­re­ment, la force des femmes. Pre­mier film en 1992 : « Les his­toires d’amour fi­nissent mal… en gé­né­ral », où une jeune ou­vreuse de théâtre hé­site entre deux hommes. Dans « Net­toyage à sec » (1997), c’est la vie d’un couple qui dé­rape bru­ta­le­ment. Avec « Na­tha­lie… » (2003), une épouse en­gage une es­cort girl pour son ma­ri : le re­gard se per­ver­tit. Les autres films, « Mon pire cau­che­mar » (2011), « Per­fect Mo­thers » (2013), « Gem­ma Bo­ve­ry » (2014), re­viennent sans cesse sur ce point d’équi­libre où les re­la­tions se brisent, où les règles sont dé­pas­sées, où les sen­ti­ments s’em­poi­sonnent – ou se pu­ri­fient. Avec « les In­no­centes », la réa­li­sa­trice a trou­vé son état de grâce : tour­né en Po­logne, fon­dé sur le jour­nal in­time d’une au­then­tique hé­roïne, Ma­de­leine Pau­liac, ce film poi­gnant montre une tra­gé­die se­crète, une dam­na­tion ab­so­lue. La dou­leur de ces femmes est pal­pable, ter­rible, ex­pri­mée par des ac­trices po­lo­naises qui mé­ritent qu’on re­tienne leurs noms : Aga­ta Bu­zek, Aga­ta Ku­les­za, Joan­na Ku­lig. Elles sont bou­le­ver­santes. Anne Fon­taine, ex-co­mé­dienne, a chan­gé de cap en 1986, avec l’aide de Fa­brice Lu­chi­ni. Sa pre­mière mise en scène : « Voyage au bout de la nuit ». Ce­la au­rait pu être le titre des « In­no­centes », exac­te­ment.

Lou de Laâge, à droite, in­carne une jeune in­terne de la Croix-Rouge en Po­logne, en 1945.

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