“Nul n’est res­pon­sable de sa nais­sance”

La phi­lo­sophe Chan­tal Ja­quet a créé le terme “trans­classe”, qu’elle ex­plique dans son ou­vrage “les Trans­classes ou la non-re­pro­duc­tion”*

L'Obs - - Grands Formats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CÉ­CILE DEFFONTAINES

Qu’est-ce qu’un trans­classe ? J’ai for­gé ce néo­lo­gisme pour qua­li­fier « ce­lui qui passe de l’autre cô­té », le pré­fixe « trans » ac­cen­tuant cette idée d’un pas­sage d’une classe à l’autre. Ce mot a aus­si l’avan­tage d’être plus neutre que le terme de « trans­fuge de classe », qui sous-en­tend l’idée d’une fuite de sa classe d’ori­gine, parce que cette der­nière se­rait ju­gée né­faste. Dès que l’on aborde le su­jet de la mo­bi­li­té so­ciale, c’est pour va­lo­ri­ser ce­lui qui change de classe so­ciale « vers le haut » et pour plaindre ce­lui qui su­bit un dé­clas­se­ment. Or ce sont des ju­ge­ments de va­leur.

Pour­quoi de­vient-on un trans­classe ? On ne quitte pas un mi­lieu so­cial si on en est par­fai­te­ment sa­tis­fait. Il y a tou­jours quelque chose de l’ordre de la souf­france. Mais ces af­fects tristes peuvent être po­si­tifs, en don­nant une éner­gie pour com­battre. On peut aus­si éprou­ver une dif­fi­cul­té à exis­ter là où l’on est et cher­cher sa place ailleurs. Sou­vent, on pense trou­ver des ré­ponses dans la per­son­na­li­té, la force de l’in­di­vi­du. Comme s’il « s’au­to­créait ». On forge dès lors la fic­tion du « self-made-man ». Mais une per­son­na­li­té n’existe pas en soi. Nous sommes fa­çon­nés par le monde, par nos re­la­tions, et nous les fa­çon­nons en re­tour. La place dans la fra­trie joue un rôle, tout comme les dé­si­rs frus­trés des pa­rents. Il faut aus­si te­nir compte des ren­contres et des ins­ti­tu­tions, qui peuvent don­ner des moyens ma­té­riels (les bourses) ou cultu­rels. Dans les ren­contres, cer­taines pa­roles peuvent as­si­gner à ré­si­dence ou, au contraire, agir comme de bonnes fées. Pour­quoi cette fi­gure du self-made-man es­telle si forte ? C’est une fic­tion qui, en ren­dant l’in­di­vi­du res­pon­sable de ce qui lui ad­vient, per­met d’exal­ter l’in­di­vi­du qui réus­sit… et de culpa­bi­li­ser ceux qui échouent. Cette fi­gure sert à main­te­nir l’ordre so­cial. Si des in­di­vi­dus peuvent s’en sor­tir, c’est que cet ordre est juste. Les pays où la mo­bi­li­té so­ciale est la plus faible sont aus­si ceux qui va­lo­risent le plus le self-made-man. Sta­tis­ti­que­ment, elle est la moins éle­vée aux Etats-Unis ; la plus forte dans les pays scan­di­naves. En France, elle est moyenne. La loi reste celle de la re­pro­duc­tion so­ciale : sept en­fants d’ou­vriers sur dix se­ront des ou­vriers, de même chez les plus ai­sés. C’est un su­jet po­li­ti­que­ment mi­né : cer­tains vont se ser­vir des trans­classes comme de mas­cottes afin de dé­mon­trer, à tort, que la mo­bi­li­té so­ciale est pos­sible ; quant à ceux qui veulent chan­ger l’ordre so­cial, ils ont peur qu’on les bran­disse pour cou­per les ailes des mou­ve­ments de re­ven­di­ca­tion col­lec­tive. Avec la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive de la classe ou­vrière et le sen­ti­ment que la classe moyenne a pris une grande im­por­tance, beau­coup pensent que les classes so­ciales n’existent plus vrai­ment. Or, ce que vivent les trans­classes prouve le contraire. Un cer­tain type de classe ou­vrière a bien dis­pa­ru. Mais l’ex­clu­sion s’est dé­ve­lop­pée, avec la co­horte des va­ca­taires, des chô­meurs et autres lais­sés-pour­compte. Les an­ciennes classes sont rem­pla­cées par

“Le trans­classe peut éprou­ver de la honte, dif­fi­cile à re­con­naître parce qu’il a aus­si honte d’avoir honte.”

d’autres avec, tou­jours, un monde de do­mi­nés. Ceux qui consi­dèrent que la lutte des classes est dé­pas­sée ap­par­tiennent à la classe do­mi­nante. Une jeune femme me ra­con­tait qu’elle avait pris conscience de son chan­ge­ment de classe en re­vê­tant un man­teau en laine… C’est à des pe­tits dé­tails qu’il se me­sure, en ef­fet. Chan­ger de classe, c’est en­trer dans un autre monde d’ob­jets, de vê­te­ments. Dans « le Rouge et le Noir », de Sten­dhal, Ju­lien So­rel ren­contre le mar­quis de la Mole. Ju­lien est à la fois le pré­cep­teur de sa fille et son fu­tur gendre. Le mar­quis lui pro­pose de por­ter un ha­bit bleu en tant que fu­tur gendre, et noir dans le rôle du pré­cep­teur. Et, se­lon l’ha­bit qu’il porte, il ne s’adresse pas à lui de la même ma­nière. Pour­quoi les trans­classes éprouvent-ils par­fois ce sen­ti­ment d’être re­mis à leur place ? Il y a de la fas­ci­na­tion pour le par­cours d’un trans­classe, mais aus­si une forme de gêne. C’est donc qu’au fond, peut-être, cet autre a plus de mé­rite que soi ? La « dis­tinc­tion », « être dis­tin­gué », ce­la si­gni­fie « vou­loir mettre l’autre à dis­tance ». Le « do­mi­nant » doit fran­chir un pa­lier su­pé­rieur afin de main­te­nir la do­mi­na­tion. On donne au trans­classe le per­mis de sé­jour, mais il lui faut sans ar­rêt prou­ver qu’il est à la hau­teur. Il y a de la dou­leur dans son vé­cu. Il connaît la lutte des classes à l’in­té­rieur de lui-même. Il ap­par­tient à deux mi­lieux, vit dans un entre-deux, ce qui sup­pose une grande flexi­bi­li­té. Il peut voir comment fonc­tionnent deux mondes so­ciaux. Mais il n’a pas l’ai­sance du bien-né, et, à trop imi­ter une pos­ture, il peut se tra­hir. Il est dans un pro­ces­sus de dés-iden­ti­fi­ca­tion par rap­port à son mi­lieu d’ori­gine, sans être par­fai­te­ment iden­ti­fié à son mi­lieu d’ar­ri­vée. Et en nour­rit des com­plexes.

Voire de la honte ? Il y a en ef­fet une phase du­rant la­quelle il peut éprou­ver de la honte, dif­fi­cile à re­con­naître parce qu’il a aus­si honte d’avoir honte. Le trans­classe sait qu’il a tort mais ne peut s’em­pê­cher de re­dou­ter le re­gard de quel­qu’un qui le ju­ge­rait comme in­fé­rieur. Il a le sen­ti­ment d’avoir une tache sur lui, que seul quelque chose de va­lo­ri­sant pour­ra ef­fa­cer : un di­plôme, un ex­ploit spor­tif, une per­for­mance mu­si­cale… D’autres sont fiers d’avoir ac­com­pli leur par­cours. Mais la fier­té n’est-elle pas l’image ra­dieuse de la honte ? Le trans­classe pour­ra at­teindre la sé­ré­ni­té en com­pre­nant qu’il est le fruit de toute une sé­rie de causes. Et que nul n’est res­pon­sable de sa nais­sance.

Son par­cours peut aus­si être une force… Oui, car il peut faire com­prendre à son mi­lieu d’ori­gine comme à son mi­lieu d’ar­ri­vée qu’il y a dif­fé­rentes formes d’exis­tence. Qu’il n’est pas ins­crit dans le marbre que la po­li­tesse doive prendre la forme d’un com­pli­ment dé­gui­sé. Qu’il ne faut pas for­cé­ment mas­quer une trop grande fran­chise. Pour­quoi le lan­gage ne de­vrait-il pas être mâ­ti­né d’ar­got ? Pour­quoi main­te­nir l’entre-soi ? L’être hu­main n’a-t-il pas tout in­té­rêt à se confron­ter à l’al­té­ri­té ? Le trans­classe peut in­jec­ter de la dif­fé­rence dans un monde uni­forme. Sauf, bien sûr, s’il est hy­per­con­for­miste et conforte la do­mi­na­tion. Les trans­classes les plus in­té­res­sants sont ceux qui vont pen­ser leur par­cours en re­la­tion avec les autres. L’écri­vain An­nie Er­naux (1) dit que l’écri­ture est le lieu où elle donne à en­tendre les gens qui n’ont pas les mots pour dire. Elle ne tra­hit pas son mi­lieu ; elle en porte la re­vanche. Le re­tour dans le mi­lieu d’ori­gine est-il tou­jours com­pli­qué ? Oui. Mais si le trans­classe a chan­gé de classe so­ciale parce que toute sa fa­mille lui a don­né les moyens de par­tir, il se­ra moins dif­fi­cile. Le mi­lieu d’ori­gine peut être am­bi­va­lent : il peut éprou­ver une grande fier­té, tout en tes­tant le trans­classe afin de vé­ri­fier qu’il est tou­jours bien du même monde. Ain­si, Frantz Fa­non [psy­chiatre mar­ti­ni­quais, un des fon­da­teurs du cou­rant tiers-mon­diste, NDLR] ra­con­tait que sa fa­mille l’at­ten­dait de pied ferme à l’aé­ro­port de Pointe-à-Pitre pour voir s’il al­lait par­ler en créole ou dans un fran­çais châ­tié… Quand on rentre, il faut re­prendre son ac­cent, ce­lui-là même qu’on dis­si­mule lors­qu’on change de mi­lieu. La ques­tion qui sous-tend ce com­por­te­ment est : « Est-ce que tu res­te­ras simple ? » (*) PUF, 2014. (1) « La Place », Fo­lio, 1983.

BIO EX­PRESS Chan­tal Ja­quet est une phi­lo­sophe fran­çaise, spé­cia­liste de Spi­no­za, de l'his­toire de la phi­lo­so­phie mo­derne et de la phi­lo­so­phie du corps. Elle est pro­fes­seur à l'université Pa­ris-I Pan­théon-Sor­bonne. Avec « les Trans­classes ou la non-re­pro­duc­tion », son der­nier ou­vrage, elle s’est orien­tée vers la phi­lo­so­phie so­ciale.

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