MEXIQUE Crimes d’Etat, cris de mères

Dé­bor­dées par la vio­lence, les au­to­ri­tés mexi­caines se dé­bar­rassent des vic­times as­sas­si­nées en les en­tas­sant se­crè­te­ment dans des fosses com­munes. Les mères se sont or­ga­ni­sées pour ex­hu­mer les corps

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À TETELCINGO, CAMILLE LAVOIX SEBASTIAN GIL MIRANDA

Il fait en­core nuit noire, ce lun­di 23 mai, lors­qu’ils ar­rivent par pe­tits groupes au ci­me­tière de Tetelcingo. Sur le sen­tier, quelques jour­na­listes troublent le si­lence, mais eux se taisent. Ils ont ren­dez-vous avec leurs proches. Leurs dis­pa­rus. La fosse com­mune est un peu plus loin, si­gna­lée par la lu­mière crue des phares de la po­lice et des pro­jec­teurs de té­lé. Aux abords, une foule se masse et ob­serve un prêtre bé­nir le bout de terre de 6 mètres car­rés. A ses cô­tés, des mères aux yeux cer­nés, le vi­sage pro­fon­dé­ment mar­qué. Tout au­tour, une cen­taine de po­li­ciers ar­més jus­qu’aux dents… L’évé­ne­ment est his­to­rique : cette fosse clan­des­tine où s’en­tassent 116 ca­davres, ce ne sont pas les nar­co­tra­fi­quants qui l’ont creu­sée. C’est l’Etat. L’Etat, « dé­mas­qué par les fa­milles et for­cé de suivre la pro­cé­dure qu’elles lui ont im­po­sée », ex­plique Ca­ro­li­na Ro­ble­do, une so­cio­logue qui étu­die les dis­pa­ri­tions au Mexique de­puis dix ans. En somme, de re­con­naître son crime, de pré­sen­ter ses ex­cuses et de pro­cé­der à l’ex­hu­ma­tion des « dis­pa­rus » sous la sur­veillance des lé­gistes de l’uni­ver­si­té de Mo­re­los.

Dé­bor­dé par la vio­lence, in­dif­fé­rent à l’Etat de droit ou tout sim­ple­ment cor­rom­pu, l’Etat mexi­cain se dé­bar­rasse trop sou­vent des vic­times de crimes de la plus ignoble des fa­çons : en les en­tas­sant dans des fosses com­munes dont il ne si­gnale même pas l’exis­tence à la po­pu­la­tion. « La fosse illé­gale de Tetelcingo est le sym­bole de la col­lu­sion de l’Etat et du crime or­ga­ni­sé », af­firme Ale­jan­dro Ve­ra, le rec­teur de l’uni­ver­si­té de Mo­re­los. Un pro­blème mas­sif à l’échelle du pays : le Mexique compte près de 30 000 de­sa­pa­re­ci­dos, des vic­times des car­tels, des gangs ou de la po­lice dont on a per­du toute trace. Où les morts sont-ils en­ter­rés ? Pour­quoi sont-ils si nom­breux à être je­tés comme des chiens dans des fosses com­munes ano­nymes ? Comme sou­vent en Amé­rique la­tine, ce sont les femmes qui exigent une ré­ponse. Des mères ve­nues des quatre coins du Mexique, par­fois or­ga­ni­sées en bri­gades. Des femmes qui, ce ma­tin à Tetelcingo, écoutent, muettes, un texte ima­gi­naire et gla­çant.

« Cette lettre, ce n’est pas moi qui vous la lis, c’est mon fils Oli­ver, com­mence Ma­ria Con­cep­cion Her­nan­dez, 55 ans, une pe­tite femme aux che­veux courts et au vi­sage doux, droite comme un I. De­main, ce­la fe­ra trois ans que des gens sans scru­pule m’ont pri­vé de ma li­ber­té puis de ma vie. Le mi­nis­tère pu­blic m’a je­té dans cette fosse clan­des­tine alors que nos fa­milles vi­vaient l’an­goisse de ne pas sa­voir ce qu’il nous était ar­ri­vé, le déses­poir de ne plus nous voir, l’im­puis­sance de ne pas pou­voir nous dé­fendre, et la co­lère. Je de­mande la jus­tice. J’exige la jus­tice. » Ma­ria Con­cep­cion pleure, sa soeur Ama­lia s’em­pare du mi­cro et pour­suit d’une voix éner­gique : « Au nom d’Oli­ver, au nom des fa­milles qui sont là au­jourd’hui, an­xieuses de sa­voir si leurs en­fants sont dans cette fosse, j’ai­me­rais qu’il y ait un avant et un après, que ce­la consti­tue un es­poir au su­jet de toutes les fosses du pays. »

Cette « réus­site » (per­sonne ne parle de vic­toire), la fa­mille d’Oli­ver l’a ar­ra­chée au gou­ver­ne­ment. La se­maine der­nière en­core, le pro­cu­reur ré­gio­nal por­tait plainte contre Ma­ria Con­cep­cion pour sa­bo­tage, l’ac­cu­sant d’avoir pé­né­tré illé­ga­le­ment dans le pé­ri­mètre de la fosse. Faute de preuve, la plainte a été re­ti­rée quelques jours après. Ma­ria avance, mais tout, dans la dis­pa­ri­tion d’Oli­ver comme dans celle de mil­liers d’autres vic­times, reste né­bu­leux, sans mo­tif ap­pa­rent.

Oli­ver avait 34 ans et un pe­tit com­merce où l’on ve­nait ache­ter du pou­let. Le 24 mai 2013, une ca­mion­nette l’em­porte, et le ri­deau de fer du lo­cal reste ou­vert, ta­ché de sang. Son corps est re­trou­vé, mé­con­nais­sable. « Il faut nous le lais­ser pour faire de plus amples tests d’ADN », ex­plique le bu­reau du pro­cu­reur à la fa­mille. Les mois passent, le corps ne se­ra ja­mais ren­du. La mère et la tante lancent leurs propres re­cherches : Oli­ver n’est plus à la morgue. Les fonc­tion­naires fi­nissent par ad­mettre qu’il est dans une fosse. De nou­veaux longs mois s’écoulent, elles in­sistent et ob­tiennent une ex­hu­ma­tion. Et là, sur­prise : le corps d’Oli­ver se trouve sous une cen­taine d’autres ca­davres. Pour les deux femmes, c’est un signe : sa mort ne se­ra pas vaine, leurs re­cherches ser­vi­ront à d’autres fa­milles, elles ex­po­se­ront une pra­tique cri­mi­nelle d’Etat.

Des té­moins ont as­sis­té à l’en­lè­ve­ment d’Oli­ver, mais ce­la n’a pas été le cas pour Is­rael Her­nan­dez, un ou­vrier dis­pa­ru le 24 juillet 2012. Il y a eu des de­mandes de ran­çon, puis plus rien, sans ex­pli­ca­tion. Vi­ri­dia­na Mo­rales Ro­dri­guez, elle, a dis­pa­ru en août 2012 après être par­tie faire du cam­ping avec son ma­ri. Seul le corps de ce der­nier a été re­trou­vé dans une ri­vière. De Vi­ri­dia­na, 21 ans, au­cune trace, au­cune piste à re­mon­ter. Toutes les vic­times ne sont pas mexi­caines : Oli­vier Tschu­mi, un Suisse ex­pa­trié, a été en­le­vé à Cuer­na­va­ca, la ca­pi­tale de l’Etat de Mo­re­los, en 2010. Plus de nou­velles de­puis le paie­ment de la ran­çon. Si­lence ra­dio éga­le­ment pour la Fran­çaise Lu­di­vine Bar­bier Ca­zares, dont le ma­ri fran­co-mexi­cain, Ro­dol­fo Ca­zares, a été en­le­vé en 2011 à Ma­ta­mo­ros, dans le nord-est du pays. Seul in­dice, les ra­vis­seurs se­raient du Car­tel du Golfe, des nar­co­tra­fi­quants.

Pour ces fa­milles, la dé­cou­verte de fosses comme celle de Tetelcingo est sou­vent le der­nier es­poir de re­trou­ver leurs proches. Et de mar­te­ler in­las­sa­ble­ment les mêmes ques­tions, que ré­sume l’avo­cat de Ma­ria Con­cep­cion, Da­vid Mar­ro­quín : « Les fonc­tion­naires sont-ils ineptes, cor­rom­pus, membres du crime or­ga­ni­sé ? Couvrent-ils des crimes, ou ont-ils juste la flemme d’en­quê­ter ? Est-ce sim­ple­ment parce que les morgues sont sa­tu­rées ? » Cette fois, deux ans après la dé­cou­verte de la fosse de Tetelcingo, des ex­perts lé­gistes sont ve­nus avec leurs com­bi­nai­sons blanches, leurs masques et leurs ou­tils. Les ac­ti­vistes sont là aus­si, et les po­li­tiques. Rien ne manque. Sauf peut-être l’es­sen­tiel, lâche la tante d’Oli­ver : « L’en­ga­ge­ment réel de l’Etat à ré­pa­rer son er­reur. »

La pre­mière jour­née d’ex­hu­ma­tion est kaf­kaïenne, à l’image du cau­che­mar que vivent ces fa­milles. Après la messe du pe­tit ma­tin, rien ne se passe comme pré­vu. Les po­li­ciers re­streignent de plus en plus le pé­ri­mètre et re­couvrent la fosse d’une bâche. L’opé­ra­tion de­vait être trans­pa­rente, c’est ra­té. La pelle mé­ca­nique est trop grosse, elle ris­que­rait d’en­dom­ma­ger les preuves, il en faut une plus pe­tite. Et pen­dant ce temps-là, les ex­perts ne tra­vaillent pas. « Ils ne cherchent pas les cou­pables pour ne pas se trou­ver eux-mêmes », s’exas­père Ma­ria Her­re­ra, 66 ans, ve­nue du Mi­choacán dans l’es­poir de re­trou­ver l’un de ses quatre en­fants dis­pa­rus, et pour sou­te­nir les autres mères en tant que fon­da­trice de l’as­so­cia­tion Fa­milles en Re­cherche. Après six heures d’in­ac­tion sous un so­leil de plomb, les mères exas­pé­rées menacent d’ex­hu­mer les corps elles-mêmes à mains nues. Plu­sieurs d’entre elles se sont for­mées aux tech­niques mé­di­co-lé­gales et ont l’ha­bi­tude. Elles par­courent le pays comme des âmes en peine et creusent chaque piste, lit­té­ra­le­ment.

Re­mous par­mi les forces de l’ordre. Les po­li­ciers s’em­parent de leurs bou­cliers an­ti­émeute ; le bour­don­ne­ment des drones qui filment en sur­plomb ac­cen­tue la ten­sion. Puis, juste avant que les nerfs ne lâchent, le

“Les fonc­tion­naires couvrent-ils des crimes ou ont-ils juste la flemme d’en­quê­ter ?”

pro­cu­reur Ja­vier Pe­rez Du­ron dé­barque : « Veuillez nous ex­cu­ser de ces ra­tés, nous re­con­nais­sons nos er­reurs », lance-t-il à l’as­sis­tance, chauf­fée à blanc. Un pro­grès. « Le dis­cours of­fi­ciel de l’Etat mexi­cain consiste à dire : “Nous sommes dans une lutte achar­née contre les nar­cos”, mais la réa­li­té c’est que l’Etat par­ti­cipe aux crimes », ac­cu­sait quelques jours plus tôt Ji­me­na Reyes, res­pon­sable du bu­reau des Amé­riques de la Fé­dé­ra­tion internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cer­tains parlent de « nar­co-Etat », dé­si­gnant une même en­ti­té re­vê­tant deux ha­bits dif­fé­rents, le cos­tume mi­nis­té­riel et le treillis pour ré­gler les af­faires sales.

Ce 23 mai, après les ex­cuses du pro­cu­reur, l’ex­hu­ma­tion com­mence en­fin. Mais à la fin de la jour­née, alors que l’orage a écla­té et que le jour dé­cline, les ex­perts an­noncent qu’ils ont creu­sé au mau­vais en­droit ! La fosse se trouve en réa­li­té sur la zone où se te­naient les fa­milles et les jour­na­listes du­rant la cé­ré­mo­nie re­li­gieuse. Ce n’est que le len­de­main qu’un corps se­ra en­fin ex­hu­mé, pre­mier d’un pro­ces­sus qui doit du­rer au moins une se­maine. Au mi­lieu de la confu­sion, quelques lueurs d’es­poir se sont al­lu­mées. Ru­fi­na Vaz­quez, 68 ans, son pe­tit-fils dans les bras, par­vient à sou­rire : « Je veux trou­ver Omar. Il avait 30 ans, il était peintre et vi­vait avec moi. Un jour, en 2012, il est sor­ti et n’est ja­mais re­ve­nu. » Ru­fi­na a vu la nou­velle de l’ex­hu­ma­tion aux in­fos de 7 heures, ce ma­tin, elle a dé­ci­dé spon­ta­né­ment de se rendre au vil­lage. Pour la pre­mière fois, un doc­teur pré­lève une goutte de sang sur le bout de son doigt avec du pa­pier FTA pour pro­cé­der à un test ADN, ex­pli­quant à Ru­fi­na qu’il se­ra com­pa­ré à ce­lui des corps ex­hu­més.

Ce pro­gramme ADN, tout comme les am­bu­lances, les ou­tils des lé­gistes ou les tentes sont four­nis par l’uni­ver­si­té de Mo­re­los. « Comme l’Etat est juge et par­tie, nous sommes pré­sents pour contrô­ler l’ex­hu­ma­tion et four­nir l’as­sis­tance que nous pou­vons, ex­plique le rec­teur Ve­ra. Ce n’est pas notre rôle, mais comme l’Etat de Mo­re­los ne joue pas le sien, les vic­times ne savent plus vers qui se tour­ner. » Au pas­sage, il rap­pelle des chiffres de criminalité qui donnent froid dans le dos : « Dans cet Etat, on dé­nombre of­fi­ciel­le­ment 76 ho­mi­cides, 8 en­lè­ve­ments et 35 viols par mois en moyenne… »

Le so­leil se couche sur la fosse, seules res­te­ront les ban­de­roles ac­cro­chées par les mères. Sur la pre­mière, on lit : « Nos en­fants ont dis­pa­ru, tu vas at­tendre que ce­la t’ar­rive ? » Mal­gré une jour­née éprou­vante, les femmes ont ob­te­nu que l’Etat dé­terre les corps qu’il avait en­fouis. Un tour de force, elles l’es­pèrent, qui se ré­pé­te­ra dans tout le pays. « Je ne cherche pas mes fils de sang, je cherche tous les en­fants qui manquent dans nos mai­sons », lâche Ma­ria Her­re­ra, la mère ve­nue de Mi­choacán. Sur la deuxième ban­de­role, un poème d’Oc­ta­vio Paz semble lui faire écho : « Pour que je puisse être il me faut être autre, sor­tir de moi-même, me cher­cher par­mi les autres, les autres qui ne sont pas si moi je n’existe pas. »

En haut, Ma­ria Con­cep­cion Her­nan­dez, mère d’Oli­ver tué en 2013. Au mi­lieu, Ma­ri­ce­la Oroz­co Mon­tal­vo a per­du ses deux fils, Ger­son et Alan. En bas, Ma­ria Torres Pe­ral­ta re­cherche son en­fant, Is­rael Her­nan­dez.

Ma­ria de la Luz Gra­na­dos Rios, mère de Cris­to­bal Ji­me­nez, dis­pa­ru le 8 avril 2015.

Le 23 mai, sur le site de la fosse à Tetelcingo, l’opé­ra­tion d’ex­hu­ma­tion des corps (pho­to à droite), sous haute pro­tec­tion po­li­cière (pho­to à gauche), a mo­bi­li­sé de nom­breux ex­perts mé­di­co-lé­gaux (pho­to au centre).

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