LES DER­NIERS SE­CRETS D’UN “SOL­DAT DU CA­LI­FAT”

L’homme-clé des at­ten­tats du 13 no­vembre, dé­sor­mais en pri­son en France, n’a pas li­vré tous les mys­tères de son par­cours. Nous avons lon­gue­ment en­quê­té pour le re­cons­ti­tuer, an­née après an­née

L'Obs - - En Couverture - VIOLETTE LAZARD ET VINCENT MONNIER

La cage d’es­ca­lier est dé­fraî­chie, mal éclai­rée. L’air y est presque vi­cié. Au­cune fe­nêtre ne vient ven­ti­ler ce long tun­nel ver­ti­cal. C’est là, au 9e étage de cette tour de la ci­té Vau­ban, un im­meuble gri­sâtre d’une ave­nue sans âme de Châ­tillon (Hauts-de-Seine), sur l’une des marches jon­chées de mé­gots, que Sa­lah Abdeslam a pas­sé une par­tie de la nuit du 13 no­vembre. Avec pour seuls com­pa­gnons une bande de ly­céens ren­con­trés entre deux étages, et un me­nu McDo. « On man­geait le nôtre avec deux co­pains quand on l’a vu ar­ri­ver vers 1 heure du ma­tin, ex­plique Tom (1), l’un des jeunes qui squat­taient ce soir-là la cage d’es­ca­lier et que “l’Obs” a pu re­trou­ver. Il avait l’air d’un mec nor­mal. On a com­men­cé à dis­cu­ter, il était sym­pa, alors il est res­té avec nous. » Au même mo­ment, des si­rènes de pom­piers dé­chirent l’air de la nuit pa­ri­sienne, et des hô­pi­taux de for­tune s’im­pro­visent dans les bars pour ten­ter de sau­ver les bles­sés. Sa­lah ra­conte qu’il est al­lé voir des cou­sins à Bar­bès et que sa voi­ture a été im­mo­bi­li­sée par la po­lice. « Il vou­lait man­ger puis dor­mir, je crois, alors il a de­man­dé à un gars du McDo d’en bas de lui in­di­quer un en­droit calme », pour­suit Tom.

A moins que le pe­tit voyou de Mo­len­beek n’ait de­man­dé un en­droit où ache­ter du shit. La cage d’es­ca­lier de l’im­meuble est connue dans le quar­tier comme un lieu de deal. Abdeslam n’a pas très faim et pro­pose ses frites à ses nou­veaux amis. Les joints tournent, les têtes aus­si. « Il nous a beau­coup par­lé de lui, il nous a ra­con­té qu’il tra­vaillait dans la main­te­nance des trams en Bel­gique, rap­porte Tom, 17 ans et élève en pre­mière. Il nous a par­lé de sa

fian­cée, il nous a dit qu’il al­lait bien­tôt se ma­rier. » Mais, avec le re­cul, Tom se sou­vient de sa dou­doune gon­flée : « Je pense qu’il por­tait en­core sa cein­ture d’ex­plo­sifs. » Au cours de la dis­cus­sion, les por­tables des ly­céens ne cessent de vi­brer : des alertes sur le bi­lan des vic­times, qui s’alour­dit tout au long de la nuit. Sa­lah ne laisse rien pa­raître, même quand il re­garde der­rière l’épaule d’un des jeunes la vi­déo ama­teur mon­trant les ter­ro­ristes du Ba­ta­clan ti­rer sur les forces de l’ordre. Ni exal­té ni at­ter­ré, juste « cu­rieux », dé­crit Tom. Vers 4 heures, la pe­tite bande lève le camp. Sa­lah se met en boule, dans un coin, pour dor­mir. Deux jours plus tard, les ly­céens dé­couvrent, éber­lués, le vi­sage de leur étrange com­pa­gnon sur un avis de re­cherche. Com­ment Sa­lah Abdeslam est-il ar­ri­vé jus­qu’à la ci­té Vau­ban un peu après mi­nuit ? Le soir des at­ten­tats, il a d’abord dé­po­sé les trois ter­ro­ristes du Stade de France avant de ga­rer sa voi­ture dans le 18e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Ayant re­non­cé – ou échoué – à dé­clen­cher sa cein­ture d’ex­plo­sifs, il achète une puce de té­lé­phone por­table dans une bou­tique de Bar­bès. Vers 23 heures, il ap­pelle le seul nu­mé­ro qu’il connaît par coeur : ce­lui

de Mo­ham­med Am­ri, un co­pain de Mo­len­beek. Il lui de­mande de ve­nir le cher­cher. Son in­ter­lo­cu­teur re­fuse. Sa­lah est en pleurs et lui fait pi­tié. Am­ri fi­nit par cé­der. Pour faire le tra­jet, il ra­meute un autre de leurs potes de Mo­len­beek, Ham­za At­tou, un pe­tit dea­ler qui ven­dait du shit dans le quar­tier le soir des at­ten­tats. La suite n’est pas claire. Sa­lah dit à ses amis qu’il a pris un taxi pour re­joindre Châ­tillon. Sauf qu’au­cun chauf­feur n’a ja­mais été re­trou­vé.

Cu­rieux ter­ro­riste is­la­miste que ce Sa­lah Abdeslam, in­sai­sis­sable, ver­sa­tile, si dif­fé­rent des autres sol­dats au­to­pro­cla­més de Daech. Il semble évi­ter la mort avec la même per­sé­vé­rance que ses amis et son frère l’ont re­cher­chée. Ce jeune un peu pau­mé de 26 ans, fu­meur de shit, joueur et no­ceur in­vé­té­ré, a-t-il un jour été vé­ri­ta­ble­ment ra­di­ca­li­sé ? Le dji­had n’a ja­mais sem­blé ac­ca­pa­rer ses pen­sées et ses jour­nées. « Du­rant les trois quarts de sa vie, il sor­tait en boîte. Il ne priait même pas à l’heure », confes­se­ra, at­ter­rée, Yas­mi­na, sa pe­tite amie, aux po­li­ciers belges le len­de­main des at­ten­tats. Sa­lah Abdeslam est pour­tant le prin­ci­pal lo­gis­ti­cien des at­ten­tats de Pa­ris. Il loue les voi­tures, achète des dé­to­na­teurs, re­con­naît les lieux la veille des at­ten­tats… Après sa dé­fec­tion, il est pro­té­gé et ca­ché pen­dant quatre mois par les membres de la né­bu­leuse belge qui pré­pare les at­ten­tats de Bruxelles. Pour­quoi ca­cher un dé­ser­teur, un ter­ro­riste ra­té ? Etait-il au cou­rant des tue­ries à ve­nir le 22 mars ? De­vait-il y par­ti­ci­per ? « J’en ai marre de ne rien com­prendre », se déses­père Yas­mi­na au­près d’une amie au len­de­main du 13 no­vembre. Les en­quê­teurs pour­raient dire la même chose.

Sa­lah Abdeslam lui-même ne les aide pas. Il est vi­vant mais il est muet. Après son ar­res­ta­tion le 18 mars, il a fait mine de par­ler aux po­li­ciers belges, mais c’était pour ra­con­ter n’im­porte quoi. Il a d’abord af­fir­mé ne pas connaître Abaaoud, son ami d’en­fance, avoir été en­rô­lé par son grand frère Bra­him, mort dans les at­ten­tats, et igno­rer les cibles vi­sées le soir des at­taques. Puis, au juge an­ti­ter­ro­riste fran­çais, Christophe Tes­sier, il n’a même pas pris la peine de ré­pondre. Convo­qué le 20 mai der­nier, il a fait va­loir son droit au si­lence. Pas un mot. Pas une ré­ac­tion à la lec­ture des noms des 130 vic­times du 13 no­vembre. Par­le­ra-t-il un jour ? « Dans le temps, on ver­ra », s’est-il conten­té de ré­pondre. « Il es­saie de dea­ler de meilleures condi­tions de dé­ten­tion », croit sa­voir une source ju­di­ciaire. Il ne sup­por­te­rait pas cette ca­mé­ra qui le filme vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans sa cel­lule de Fleu­ry-Mé­ro­gis (Es­sonne). Il ne sup­porte pas non plus ce cais­son en plas­tique qui lui tient lieu de fe­nêtre. Il dé­teste ce pa­ravent de 1,20 mètre de hau­teur, po­sé de­vant les toi­lettes de sa cel­lule et seul ga­rant de son in­ti­mi­té. Alors il se tait. « Sa der­nière carte, c’est sa pa­role », souffle une source ju­di­ciaire. Et le chan­tage peut du­rer long­temps. Sa­lah Abdeslam le sait, il n’a plus grand-chose à perdre. « Les seules per­sonnes qui conti­nuent à ve­nir le voir, même en France, ce sont ses pa­rents, ses frères et sa pe­tite soeur, c’est tout, ra­conte un proche de la fa­mille. Ils n’ap­prouvent pas ce qu’il a fait, mais ils ne veulent pas le lais­ser tom­ber. » De­puis les at­ten­tats, la fa­mille Abdeslam n’a pas quit­té Mo­len­beek, com­mune po­pu­laire de l’ouest de Bruxelles où ont gran­di qua­si­ment tous les pro­ta­go­nistes du 13 no­vembre. Ses pa­rents passent leurs jour­nées re­clus dans l’ap­par­te­ment loué à la com­mune, où vi­vait en­core Sa­lah avant les at­ten­tats. Au­jourd’hui, ses deux grands frères en­core vi­vants, Ya­zid, 33 ans, et Mo­ha­med, 29 ans, se re­laient dans les grandes pièces sombres pour ré­con­for­ter leurs pa­rents et les ra­vi­tailler. Leurs vi­sages, frap­pants de res­sem­blance avec ce­lui de Sa­lah, se penchent au bal­con du pre­mier étage quand on sonne à leur porte. La fa­mille a condam­né les actes de leur frère et fils et n’a rien à ajou­ter.

« En se tuant, en tuant des gens, ils ont éga­le­ment tué leur fa­mille », sou­pire Ah­med El Khan­nouss, l’ad­joint au maire de Mo­len­beek char­gé de l’em­ploi, de l’éco­no­mie et des sports. L’élu connaît très bien toute la fa­mille Abdeslam, ori­gi­naire comme tant d’autres dans le quar­tier du Rif, au Ma­roc. Le père, Ab­der­rah­mane, naît à Oran, en Al­gé­rie, avant l’in­dé­pen­dance, en 1949. Les Abdeslam sont fran­çais. La fa­mille en est plu­tôt fière, sur­tout Sa­lah, qui le cla­mait haut et fort. Mais après un court pas­sage à Aubervilliers, c’est en Bel­gique qu’ils sont ve­nus cher­cher du tra­vail dans les an­nées 1970. Le père conduit des trams à la Stib (So­cié­té des Trans­ports in­ter­com­mu­naux de Bruxelles). Il y fe­ra toute sa car­rière. « C’était quel­qu’un de bon vi­vant, de so­ciable et d’ou­vert qui al­lait boire des coups après le

“TOUT COMME BRA­HIM, SA­LAH NE PAR­LAIT JA­MAIS DE RE­LI­GION. LES FRÈRES ÉTAIENT PLUS AT­TI­RÉS PAR LA FÊTE, LA VIE, GA­GNER DE L’AR­GENT…”

tra­vail avec ses col­lègues, pour­suit Ah­med El Khan­nouss, qui a lui aus­si tra­vaillé à la Stib. Il a tou­jours été très éloi­gné de la re­li­gion. Je ne sais pas s’il man­geait du porc, en tout cas c’est sûr qu’il bu­vait de l’al­cool… » Mais la fa­mille reste cultu­rel­le­ment très tra­di­tion­nelle. La mère, Mi­na, quitte peu le foyer.

Bra­him est le pre­mier à dé­vier du droit che­min. En 2003, à tout juste 18 ans, il vole des pa­piers d’iden­ti­té et de l’ar­gent dans une ad­mi­nis­tra­tion. Il n’éco­pe­ra que d’une peine avec sur­sis. « Ce sont les pa­rents qui étaient ve­nus me voir, se sou­vient son avo­cat d’alors, Me Oli­vier Mar­tins, l’un des té­nors du barreau belge. Ils m’ont don­né l’im­pres­sion d’être une fa­mille sou­dée. Ils étaient ca­tas­tro­phés, dans l’in­com­pré­hen­sion to­tale. » L’avo­cat se sou­vient éga­le­ment que Bra­him, « po­li, gen­til », est presque « li­mi­té men­ta­le­ment ». Une sorte d’« Ave­rell de la fa­mille », l’idiot de la fra­trie des Dal­ton. Lui faire por­ter la res­pon­sa­bi­li­té des at­ten­tats pour ten­ter de dé­doua­ner Sa­lah ne lui pa­raît pas cré­dible… Le ca­det des gar­çons trace sa route. Glan­douille, fête, shit : voi­là sa sainte tri­ni­té. A cette pé­riode, on ne peut pas en­core le soup­çon­ner de pra­ti­quer la ta­qiya, tech­nique pour dis­si­mu­ler sa foi en mi­lieu hos­tile… Avec son al­lure de beau mec, ses che­veux go­mi­nés pla­qués en ar­rière et sa tchatche, il est po­pu­laire dans les rues de Mo­len­beek. Il se lève tard, certes, mais quand il s’ex­tirpe en­fin du lit, il aime rendre ser­vice. « Je me sou­viens d’un élève en­tou­ré de co­pains, très sou­cieux des autres, lea­der dans sa classe, ra­conte un de ses an­ciens pro­fes­seurs de l’athé­née royal (ly­cée) Serge-Creuz, à Mo­len­beek. Quand il y avait un pro­blème dans le groupe, il es­sayait de le ré­soudre. Quand il par­lait, les autres l’écou­taient. » Sa­lah se fait aus­si re­mar­quer pour son ab­sen­téisme ré­cur­rent. Les profs feignent de croire à ces cer­ti­fi­cats mé­di­caux qui s’ac­cu­mulent dans son dos­sier. Passe-t-il dé­jà ses nuits à dea­ler du shit ? Mys­tère. Du haut de ses 19 ans, Sa­lah ignore tout de la re­li­gion… « Tout comme Bra­him, que l’on croi­sait très sou­vent au ly­cée, Sa­lah ne par­lait ja­mais de re­li­gion, pour­suit son an­cien prof. Les frères étaient plus at­ti­rés par la fête, la vie, ga­gner de l’ar­gent. » Sa­lah col­lec­tionne mal­gré tout les bonnes notes et réus­sit l’équi­valent d’un bac de gé­nie élec­tro­nique. Bien loin d’un homme à « l’in­tel­li­gence d’un cen­drier vide », que dé­crit son avo­cat belge. A la fin de sa for­ma­tion, sur les douze élèves de sa pro­mo­tion, il est l’un des deux seuls à réus­sir l’exa­men d’en­trée à la Stib. Un job en or, qua­si ga­ran­ti à vie.

Il y res­te­ra moins de deux ans. Son meilleur pote d’alors se nomme Ab­del­ha­mid Abaaoud. Fils d’un com­mer­çant du quar­tier dont la bou­tique est voi­sine de l’ap­par­te­ment des Abdeslam, c’est une pe­tite frappe au ca­sier bien four­ni : « Ab­del­ha­mid n’avait de res­pect pour per­sonne. Le plus clair de son temps, il le pas­sait sur une chaise de­vant la bou­tique de son père à jau­ger les pas­sants », ra­con­te­ra Yas­mi­na. Se­lon elle, il au­rait exer­cé une mau­vaise in­fluence sur Sa­lah. En dé­cembre 2010, les deux amis tentent de cam­brio­ler un ga­rage au­to­mo­bile du Bra­bant wal­lon. Ce soir-là, il neige. La fine équipe n’a pas re­pé­ré les lieux et ré­veille presque aus­si­tôt le ga­ra­giste. L’ex­pé­di­tion tourne à la dé­ban­dade. Les po­li­ciers re­trou­ve­ront un des lar­rons en hy­po­ther­mie dans un ruis­seau. Sa­lah Abdeslam se­ra condam­né à un mois de pri­son puis ren­voyé de la Stib. Abaaoud fe­ra six mois de pri­son et conti­nue­ra en­suite à étof­fer son ca­sier ju­di­ciaire. Pour Sa­lah Abdeslam, ce sé­jour der­rière les bar­reaux marque un tour­nant. A sa sor­tie, il tente de se faire em­bau­cher, comme son frère, à la mai­rie. Il prend con­tact avec Ah­med El Khan­nouss, mais les temps ont chan­gé. L’élu le re­çoit à trois re­prises. « Il me di­sait qu’il vou­lait trou­ver un tra­vail, se ma­rier, fon­der une fa­mille. Je crois qu’il était sin­cère », se sou­vient l’éche­vin. Il l’oriente vers la mis­sion lo­cale. Sa­lah le vel­léi­taire ne s’y ren­dra qu’à une seule re­prise, avant de lais­ser tom­ber.

Sans em­ploi, le jeune homme de 22 ans vi­vote des al­lo­ca­tions. Mais il conti­nue de fré­quen­ter as­si­dû­ment les boîtes de nuit. On le croise no­tam­ment au Car­ré, une des dis­co­thèques les plus connues du pays, si­tuée à mi-che­min d’An­vers et de Bruxelles et fré­quen­tée par des foot­bal­leurs et des miss Bel­gique. « Il se le­vait tard, c’était un “sor­teur” », ra­conte Phar­red, une per­son­na­li­té du quar­tier, un an­cien DJ de raï qui tient au­jourd’hui un ma­ga­sin de vê­te­ments et de livres is­la­miques si­tué en face de l’ap­par­te­ment des Abdeslam.

Sa­lah est éga­le­ment un ha­bi­tué des ca­si­nos. En Bel­gique, chaque pas­sage de joueur est en­re­gis­tré et fil­mé. Se­lon nos in­for­ma­tions, l’in­té­res­sé a fran­chi les sas de sé­cu­ri­té une cen­taine de fois en 2012. Le Twen­ty One Game, un pe­tit ca­si­no si­tué chaus­sée de Gand à Mo­len­beek, est son spot fa­vo­ri. Après quelques mois de pause, il re­prend la route des ma­chines à sous en 2015. Cette an­née-là, il se rend une cin­quan­taine de fois au Gol­den Pa­lace et au Ze­nith, deux salles de jeux du centre de Bruxelles. L’homme n’a rien d’un flam­beur. « Il mi­sait 10 ou 20 balles, sur­tout sur des ma­chines à 50 cen­times, nous confie l’un des sa­la­riés du Gol­den Pa­lace. Je l’avais d’ailleurs croi­sé dans d’autres ca­si­nos. Il n’a ja­mais po­sé de pro­blème et ve­nait par­fois tout seul. » Il lui ar­rive aus­si de ve­nir ac­com­pa­gné. On re­trou­ve­ra tous ses potes de jeu dans le dos­sier du 13 no­vembre. Mo­ham­med Am­ri, Ham­za At­tou, Ali Oul­ka­di, ou en­core Ah­med Dah­ma­ni, un co­pain d’en­fance de Sa­lah ar­rê­té en Tur­quie le 16 no­vembre alors qu’il ten­tait de ga­gner la Sy­rie. Sa­lah traîne éga­le­ment avec un cer­tain Is­maïl T., proche du grand ban­di­tisme.

Sa der­nière vi­rée dans un ca­si­no re­monte au 8 no­vembre 2015 vers 22 heures, cinq jours avant les at­ten­tats. « Par­fois, je le croi­sais le ma­tin, lui ren­trait de fête, et moi j’al­lais tra­vailler. Je fai­sais sem­blant de ne pas le voir pour ne pas le gê­ner », se sou­vient Phar­red qui, fin avril, lui a fait par­ve­nir en pri­son le livre « Ne sois pas triste », un best-sel­ler au sein de la com­mu­nau­té mu­sul­mane.

D’où Sa­lah sor­tait-il son ar­gent ? Dans le cadre de l’en­quête, plu­sieurs té­moi­gnages confirment que ce Fran­çais, ré­sident belge, a tou­jours flir­té avec la pe­tite dé­lin­quance. Za­ka­ria, un de ses amis, ra­conte par exemple qu’ils avaient pré­vu, lui, Sa­lah et Ah­med Dah­ma­ni, à l’au­tomne 2015, de dé­ro­ber des pa­lettes de ci­ga­rettes dans un en­tre­pôt d’An­der­lecht. « Il est ve­nu me cher­cher un jour avec une BMW bleue [une voi­ture de lo­ca­tion, NDLR] pour al­ler faire un re­pé­rage », confie Za­ka­ria. Le pro­jet au­rait été fi­na­le­ment aban­don­né fin oc­tobre. « Ils par­laient beau­coup, et rien ne s’or­ga­ni­sait », ra­conte Za­ka­ria. Du temps des Bé­guines, es­ta­mi­net en briques rouges re­pris par Bra­him Abdeslam en mars 2013 et si­tué dans un quar­tier plus calme de Mo­len­beek, l’ar­gent ne manque pas. Dans l’éta­blis­se­ment, les consom­ma­tions ne se li­mitent pas à celles ins­crites sur la carte. On y fume du shit, on en deale aus­si. At­tou fait par­tie des ven­deurs at­ti­trés des lieux. Au­tour du ca­fé gra­vite la fu­ture né­bu­leuse ter­ro­riste de Pa­ris et Bruxelles. Der­rière son comp­toir, Bra­him Abdeslam lève à peine la tête de son or­di­na­teur, tou­jours oc­cu­pé à vi­sion­ner des vi­déos de pro­pa­gande de Daech. Pour­tant, rien de ce qui se passe dans son bar n’est ha­lal. On fume, on boit, on drague… Une cer­taine Jade (1), ex-ac­trice por­no, fré­quente les lieux. Sa­lah ne l’aime pas. « Il di­sait l’avoir dé­jà ren­con­trée dans plu­sieurs ca­fés, no­tam­ment à l’Etang noir. C’étaient des ca­fés où il ven­dait du shit », ex­pli­que­ra aux po­li­ciers un proche de Sa­lah. Ce n’est pas son pe­di­gree qui le dé­range, mais il soup­çonne la jeune femme d’être une in­dic. Par­tout où elle passe, les flics rap­pliquent. Aux Bé­guines, les po­li­ciers fi­nissent par dé­bar­quer en août 2015 et mettent le ca­fé sous scel­lés. Il est fer­mé dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­but no­vembre car « plu­sieurs élé­ments d’en­quête nous ont ame­nés à pen­ser que le pro­prié­taire de l’éta­blis­se­ment était par­tie pre­nante du tra­fic », confie une source po­li­cière de Mo­len­beek. Le ca­fé avait ou­vert dé­but 2013, au mo­ment du dé­part d’Abaaoud en Sy­rie. Pen­dant deux ans, les deux frères ont-ils pra­ti­qué la ta­qiya dans les va­peurs des Bé­guines ? Les en­quê­teurs lo­caux ne com­prennent pas que Bra­him est prêt à com­mettre un car­nage et que Sa­lah s’est lais­sé en­traî­ner dans ses dé­lires apo­ca­lyp­tiques. Les deux frères sont proches, leurs re­la­tions qua­si fu­sion­nelles. Ils at­tirent pour­tant une pre­mière fois l’at­ten­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment en jan­vier 2015 après le dé­man­tè­le­ment de la cel­lule Ver­viers. Les en­quê­teurs dé­couvrent qu’ils se­raient res­tés en re­la­tion avec le cer­veau de ce com­man­do ter­ro­riste qui avait pré­vu d’at­ta­quer la Bel­gique : Abaaoud, de­ve­nu « Abou Omar al-Bel­gi­ki ». « Via les ré­seaux so­ciaux, Abaaoud leur par­lait d’ar­gent, il leur di­sait qu’on se sen­tait im­por­tant en Sy­rie, leur te­nait des dis­cours sur cette so­cié­té oc­ci­den­tale qui ne vou­lait pas d’eux », ra­conte un po­li­cier belge. A la même pé­riode, les po­li­ciers de Mo­len­beek ont éga­le­ment un tuyau. Sa­lah Abdeslam s’ap­prê­te­rait à par­tir en Sy­rie, comme son frère avant lui. Le 28 fé­vrier 2015, il est convo­qué au com­mis­sa­riat, cache évi­dem­ment son jeu. Comme son frère, il nie être ra­di­ca­li­sé et jure qu’il désap­prouve le che­min em­prun­té par Abaaoud. « Le par­quet nous avait don­né comme consigne de faire une simple au­di­tion. Le PV lui a en­suite été trans­mis, et nous ne

sa­vons pas ce qu’il est ad­ve­nu », ajoute une source au com­mis­sa­riat de Mo­len­beek. Dans son rap­port, la sec­tion an­ti­ter­ro­riste de la po­lice note que Sa­lah Abdeslam ne pré­sente « au­cun signe ex­té­rieur de ra­di­ca­lisme que ce soit dans sa te­nue ves­ti­men­taire, son al­lure phy­sique ou ses propos ». Ja­mais il ne fré­quente la mos­quée. Même chez ses amis du quar­tier, la ra­di­ca­li­sa­tion de Sa­lah est par­fois pas­sée in­aper­çue. Deux jours avant les at­ten­tas, il dit à l’un d’eux qu’il veut ar­rê­ter le shit et al­ler au ca­si­no pour prendre un nou­veau dé­part. Dans le ma­ga­sin de Phar­red, où s’alignent les livres pieux, ce sont des bâ­tons de si­wak pour se blan­chir les dents et du musc pour se par­fu­mer que Sa­lah ve­nait cher­cher. Phar­red ne l’a ja­mais en­ten­du pro­non­cer le mot kou ar (« mé­créant ») ni te­nir de dis­cours violent. « Avec Yas­mi­na, sa pe­tite amie, il s’était as­sa­gi, ra­con­tet-il. Il ve­nait avec elle, ils de­man­daient des conseils, des livres de pré­pa­ra­tion pour le ma­riage… » Le couple avait pré­vu de s’unir, dès que Sa­lah trou­ve­rait un tra­vail stable. Yas­mi­na, belle brune aux longs che­veux bou­clés, a at­ten­du pen­dant neuf ans que ce jour ar­rive. Comme tou­jours, Sa­lah ter­gi­verse. « On dit qu’une femme peut chan­ger un homme, confie-t-elle à une de ses amies après les at­ten­tats. Tu ima­gines, neuf ans dans ma vie, je suis cen­sée le connaître. Pour moi, il n’au­rait pas fait de mal à une mouche. » La jeune femme s’est bat­tue pour le gar­der, al­lant jus­qu’à dis­si­mu­ler leur liai­son à sa fa­mille. « Il ne ve­nait pas beau­coup chez moi parce qu’il n’était pas le bien­ve­nu. Mes pa­rents ne le “sen­taient” pas », confie­ra la jeune femme aux po­li­ciers. En dé­cembre 2014, Sa­lah pro­pose à Yas­mi­na de par­tir en Sy­rie « pour ai­der les femmes, les en­fants ». Le « Ca­li­fat » a été pro­cla­mé six mois plus tôt. Outre Abaaoud, un autre de ses très proches a ral­lié le « Sham », en sep­tembre 2013 : Yous­sef Ba­za­rouj, par­ti avec deux de ses frères, sa soeur et les deux en­fants de cette der­nière. Sa­lah veut-il par­tir à son tour par mi­mé­tisme ou mo­ti­vé par de réelles convic­tions ? Tou­jours amou­reuse, Yas­mi­na se ren­seigne sur in­ter­net. Son ver­dict est sans ap­pel : Daech, ce sont des fous, des psy­cho­pathes, tout comme Abaaoud. Elle re­fuse de suivre Sa­lah dans ses pro­jets. « Je suis amou­reuse, je suis pas dé­bile », confie-t-elle plus tard à l’une de ses amies. Sa­lah n’évoque plus son dé­part de­vant elle. Yas­mi­na pense qu’il a aban­don­né cette idée. Jus­qu’au 10 no­vembre, trois jours avant les at­ten­tats. Le jeune homme l’a in­vi­tée à dé­jeu­ner au Nou­mi­dia, un snack de pois­sons des fau­bourgs de Bruxelles. As­sis sur les ban­quettes en skaï noir, Sa­lah est en larmes. « Si on ne se ma­rie pas dans cette vie, on se ma­rie­ra au pa­ra­dis », lui au­rait-il dit. « On a à peine man­gé, tel­le­ment il y avait d’émo­tions, ra­conte Yas­mi­na à la po­lice au len­de­main des at­ten­tats. On n’a pas beau­coup dis­cu­té. Il m’a dit qu’il avait quelque chose à faire ce jour-là, sans m’en dire plus. En­suite, on est mon­tés dans la voi­ture, mais lui conti­nuait à pleu­rer. Il m’a as­su­ré qu’il n’y avait rien du tout. J’ai cru qu’il pou­vait s’être fi­na­le­ment dé­ci­dé à par­tir en Sy­rie. » Il lui passe en­core un coup de fil le len­de­main. Puis plus rien. Dans le quar­tier, Sa­lah n’a dit au re­voir à per­sonne. Tout juste, la veille de son dé­part pour Pa­ris, avant de quit­ter le Time Out, où il avait ses ha­bi­tudes, Sa­lah règle son ar­doise: « Je vais te payer les ca­fés car tu ne vas plus me voir », lâche-t-il à la ser­veuse Ch­ris­ti­na. A leurs pa­rents, Bra­him et Sa­lah ex­pliquent qu’ils vont au ski. Ils comptent peut-être leur o rir bien mieux que des adieux : une place au pa­ra­dis. C’est ce que le Pro­phète – d’après des textes que s’échangent les adeptes du dji­had sur in­ter­net – pro­met à la fa­mille de ses mar­tyrs. Mais Sa­lah re­nonce. Il rompt le pacte pas­sé avec ses amis, et sur­tout avec son frère. Pris de re­mords, il laisse dans sa voi­ture, en évi­dence, les pa­piers d’iden­ti­té de Bra­him pour le rendre « aus­si cé­lèbre que Cou­li­ba­ly ». Sa­lah Abdeslam ne sait pas que c’est lui, d’abord en ca­vale, puis pri­son­nier et bien­tôt seul sur le banc des ac­cu­sés, qui in­car­ne­ra le vi­sage des tue­ries du 13 no­vembre. (1) Le pré­nom a été mo­di­fié.

Un cli­ché d’Abdeslam à la pri­son de Bruges, juste après son ar­res­ta­tion.

Août 2014. Sa­lah Abdeslam à Bruxelles, sur le mar­ché de Mo­len­beek. 17 no­vembre 2015 : la Clio louée par Abdeslam est re­trou­vée dans Pa­ris (18e).

L’es­ca­lier de l’im­meuble de Châ­tillon où Sa­lah Abdeslam a pas­sé la nuit du 13 no­vembre. Rue Cho­pin, à Mon­trouge : c’est ici qu’Abdeslam aban­don­ne­ra sa cein­ture d’ex­plo­sifs.

Les images de Sa­lah Abdeslam en fuite et de son ami sont en­re­gis­trées par les ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance d’une sta­tion-ser­vice, le 14 no­vembre 2015.

Après une longue traque, Sa­lah Abdeslam est cap­tu­ré, à Mo­len­beek, le 18 mars 2016.

La fausse carte d’iden­ti­té du ter­ro­riste.

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