CINÉMA

Le phé­no­mène « To­ni Erd­mann »

L'Obs - - Le Sommaire - NI­CO­LAS SCHALLER

D e mé­moire de fes­ti­va­lier, on n’avait ja­mais vu ça à Cannes : une pro­jec­tion de presse où l’as­sis­tance en­tière est sou­dain ga­gnée par un même mou­ve­ment eu­pho­rique, mé­lange de rire et de lâ­cher-prise. Une ca­thar­sis, presque une transe col­lec­tive. La scène n’a pour­tant rien de spec­ta­cu­laire. On y voit Inès, une wor­king girl ri­gide, se lan­cer dans une in­ter­pré­ta­tion ha­bi­tée de « The Grea­test Love of All », slow si­ru­peux de feue Whit­ney Hous­ton, ac­com­pa­gnée au syn­thé par son père, Win­fried, re­trai­té far­ceur qui s’em­ploie de­puis deux heures à per­tur­ber le quo­ti­dien pro­duc­ti­viste de sa fi­fille et tente de lui faire re­prendre goût aux vraies choses de la vie. C’est à ce mo­ment pré­cis qu’est né le phé­no­mène « To­ni Erd­mann ». « La palme d’or de la presse et du pu­blic », comme le pro­clame sans exa­gé­rer l’af­fiche, que le ju­ry a cru bon d’igno­rer dans son pal­ma­rès. Le troi­sième long-mé­trage d’une réa­li­sa­trice al­le­mande de 39 ans, Ma­ren Ade, qui ne fait rien comme les autres, jus­qu’à s’im­po­ser comme la grande ga­gnante du der­nier Fes­ti­val de Cannes d’où elle est re­ve­nue sans prix (si ce n’est ce­lui, an­nexe, de la cri­tique in­ter­na­tio­nale).

L’his­toire de « To­ni Erd­mann » dé­bute il y a vingt ans, lors de l’avant-pre­mière du film « Aus­tin Po­wers » à Ber­lin. Ma­ren Ade compte par­mi les in­vi­tés et se voit of­frir un den­tier à chi­cots, gad­get pro­mo­tion­nel qu’elle re­fourgue à son père. Or ce­lui-ci se met à le por­ter sans crier gare, pour amu­ser la ga­le­rie ou se plaindre au res­tau­rant. L’idée du père fan­fa­ron qui s’in­vente un al­ter ego à per­ruque et fausses ra­tiches – le To­ni Erd­mann du titre – est née. Ade le confronte à sa fille, Inès, une consul­tante en ges­tion du per­son­nel ins­tal­lée à Bu­ca­rest par né­ces­si­té pro­fes­sion­nelle. Une « cé­li­bat­tante » au coeur sec, sup­pôt du ca­pi­ta­lisme sau­vage, que son pa­pou­net es­père sau­ver par la dé­conne. « Trai­ter de l’hu­mour en tant que lan­gage m’in­té­res­sait, confie Ma­ren Ade. Je vou­lais aus­si par­ler de la fa­mille et du rôle qu’on joue en so­cié­té. Le père de­vient une sorte de coach fou. En es­sayant de li­bé­rer sa fille, lui aus­si s’en­ferre dans son per­son­nage. Comme elle, il se dé­bat avec la créa­ture qu’il s’est in­ven­tée. » Sous ses airs simples et di­rects, au gré de ca­nu­lars dignes d’un Pa­trick Sé­bas­tien teu­ton, « To­ni Erd­mann » tisse un fin maillage de re­la­tions – père-fille, hommes-femmes, re­la­tions

entre pays riches et pays pauvres, entre l’Al­le­magne de Mer­kel et l’ex-bloc com­mu­niste, re­la­tions de pou­voir et d’humiliation au tra­vail, entre am­bi­tion et amour­propre – qui en dit long sur l’époque et nos so­li­tudes. Il y a chez Ma­ren Ade une ma­nière dé­com­plexée de s’en prendre aux conven­tions so­ciales et nar­ra­tives, un goût pour la nor­ma­li­té qui se dé­règle et les faux hap­pe­nings qui rap­pellent le Lars von Trier des « Idiots ». « Je ne l’ai pas re­vu de­puis sa sor­tie mais j’avais beau­coup ai­mé. Lars von Trier et moi, c’est un film sur deux. Mais son Dogme a été très im­por­tant. Sou­dain, on s’est dé­cou­vert la pos­si­bi­li­té de faire du cinéma sans au­cun moyen. Ça m’a li­bé­rée. Mon pre­mier film, “The Fo­rest for the Trees” [in­édit en France], a été fait dans cet es­prit. »

Les cou­lisses d’une sé­lec­tion

Ma­ren Ade n’est pas une to­tale in­con­nue. A la tête de sa so­cié­té de pro­duc­tion, Kom­pli­zen Film, elle co­pro­duit les films de Mi­guel Gomes (« Ta­bou », « les Mille et Une Nuits »). Réa­li­sa­trice, elle a rem­por­té l’ours d’ar­gent à Ber­lin pour « Eve­ryone Else », radiographie d’un couple en va­cances. C’était il y a sept ans, le temps qui sé­pare chaque long-mé­trage du sui­vant chez cette la­bo­rieuse per­fec­tion­niste, fan de Cas­sa­vetes, pas­sion­née par la com­plexi­té des rap­ports hu­mains. « Ma­ren est une grande spec­ta­trice de la vie, dit son as­so­ciée et pro­duc­trice Ja­nine Ja­ckows­ki. Elle ana­lyse tout ce qui se passe au­tour d’elle sous un prisme psy­cho­lo­gique. » C’est cette sen­si­bi­li­té as­so­ciée à son re­jet de toute contrainte ar­tis­tique et son cô­té joueur qui font le sel de son tra­vail. Si « To­ni Erd­mann » a un tel e et sur les spec­ta­teurs, c’est, au-de­là de ses qua­li­tés, parce qu’on a l’im­pres­sion de n’avoir ja­mais vu un film pa­reil, où il est im­pos­sible d’an­ti­ci­per ce qui va se pas­ser. Où tout semble, comme dans la vie, s’in­ven­ter sous nos yeux. Or pas une se­conde n’est im­pro­vi­sée, tout est ca­dré et mis en scène. « Ma­ren ré­flé­chit à tout, un mil­lion de fois, pour­suit Ja­nine Ja­ckows­ki. Elle écrit seule, fait lire son scé­na­rio à son en­tou­rage et à ses amis ci­néastes, re­prend sa co­pie, et ce­la quatre ou cinq fois. Puis elle ré­pète énor­mé­ment avec les ac­teurs. Et fait beau­coup de prises. Elle avait tour­né “Eve­ryone Else’’ sur pel­li­cule, on était très contents qu’elle passe à la vi­déo sur “To­ni Erd­mann’’. » Bi­lan : cent trente heures de rushs et un an de mon­tage. Ma­ren Ade l’ad­met à de­mi-mot : dans son rap­port in­tran­si­geant à son mé­tier, il y a du Inès en elle.

De tout ce­la, Thier­ry Fré­maux, le dé­lé­gué gé­né­ral du Fes­ti­val de Cannes, n’avait guère eu vent lorsque, dé­but mars, « To­ni Erd­mann » lui a été pro­po­sé. « Je n’avais pas vu ses films pré­cé­dents. Je sa­vais que Ma­ren Ade était al­lée au Fes­ti­val de Ber­lin, pré­cise-t-il. Mais elle n’était pas vrai­ment dans nos ra­dars. » Au bout d’un quart d’heure de pro­jec­tion avec son co­mi­té pré­po­sé aux films étran­gers, Fré­maux s’ab­sente pour ré­pondre à un coup de fil urgent. Quelques mi­nutes plus tard, il s’étonne que ses col­la­bo­ra­teurs ne soient pas pas­sés à autre chose. D’abord re­bu­tés par le fil­mage et « un dé­but qui ne res­semble à rien sur le plan du cinéma », les sé­lec­tion­neurs se laissent sé­duire. « On a eu le même rap­port au film que les gens à Cannes. Un rap­port de sur­prise, d’en­chan­te­ment, de rire et d’émo­tions », conclut le dé­lé­gué gé­né­ral.

Pour être sûr de son coup, Fré­maux le re­voit, le montre à son co­mi­té fran­çais, fait cir­cu­ler un DVD : « To­ni Erd­mann » fait l’una­ni­mi­té. Par ailleurs, au­cun film al­le­mand n’a bri­gué la palme de­puis huit ans et le pi­teux « Ren­dez-vous à Pa­lerme » de Wim Wen­ders. Et une femme réa­li­sa­trice, ça ar­range les a aires de Fré­maux qui se voit trop sou­vent re­pro­cher l’ab­sence de pa­ri­té au sein des ci­néastes sé­lec­tion­nés. C’est dé­ci­dé, « To­ni Erd­mann » se­ra en com­pé­ti­tion. Ce que Ma­ren Ade et ses équipes, in­for­més de la pré­sence du film à Un Cer­tain Re­gard, une sec­tion pa­ral­lèle moins pres­ti­gieuse, n’ap­pren­dront que quelques heures avant

l’an­nonce o cielle de la sé­lec­tion, le 14 avril. « C’est une stra­té­gie de notre part, avoue Fré­maux. Pour tes­ter la ré­ac­tion du réa­li­sa­teur et du ven­deur. Et pour pro­té­ger le film, le re­froi­dir au maxi­mum. Quand on a ce genre de pe­tite perle, il ne faut pas que ça se sache trop vite ; les ru­meurs can­noises créent trop d’ex­ci­ta­tion et ça fi­nit tou­jours par se re­tour­ner contre le film. Mieux vaut gar­der la sur­prise. On avait fait la même chose avec “4 Mois, 3 Se­maines, 2 Jours’’, de Cris­tian Mun­giu [palme d’or en 2007].» Cette po­li­tique de la dis­cré­tion se pro­lon­ge­ra jus­qu’à la pré­sen­ta­tion du film sur la Croi­sette le pre­mier sa­me­di, soit le jour le plus fré­quen­té et pri­sé du Fes­ti­val. Preuve de la confiance de Fré­maux dans son po­ten­tiel de sé­duc­tion.

De “Ga­la” à “Li­bé­ra­tion”

La veille, à 19 heures, a lieu la pro­jec­tion de presse. Hor­mis les « Ca­hiers du Cinéma » et quelques thu­ri­fé­raires de la réa­li­sa­trice, peu de jour­na­listes tré­pignent d’im­pa­tience. Deux heures qua­rante-deux mi­nutes plus tard, tout le monde veut sa part de « To­ni Erd­mann ». De « Ga­la », qui titre « Mon père, ce blai­reau » sans savoir que Ma­ren Ade a e ec­ti­ve­ment vu « Mon père, ce hé­ros » avec Gé­rard De­par­dieu et Ma­rie Gillain pour pré­pa­rer son film, aux « In­ro­ckup­tibles » (« per­cu­tant et drô­lis­sime »). « A la sor­tie de la séance, note Ch­loé Lo­ren­zi, l’at­ta­chée de presse fran­çaise, c’était comme si les jour­na­listes avaient ou­blié qu’il y avait d’autres jour­na­listes. Pour cha­cun, le film était sa dé­cou­verte… Tous les quo­ti­diens ont vou­lu leur in­ter­view de Ma­ren Ade, du “Pa­ri­sien” au “Fi­ga­ro” et “Li­bé”, en pas­sant par “Mé­tro” et “20 Mi­nutes”. »

Au ni­veau in­ter­na­tio­nal, même en­goue­ment. Les rares ré­frac­taires se font im­mé­dia­te­ment tan­cer sur les ré­seaux so­ciaux. « Un jour­na­liste amé­ri­cain a écrit sur Twit­ter être par­ti au bout d’une heure, ra­conte l’at­ta­ché de presse in­ter­na­tio­nal du film, Ri­chard Lor­mand. Tous ses confrères l’ont des­cen­du. L’un a même ap­pe­lé à ce qu’on lui retire son ac­cré­di­ta­tion. » Dans le quo­ti­dien « Screen In­ter­na­tio­nal », qui col­lecte les avis des cri­tiques de plu­sieurs pays, la moyenne du film at­teint 3,8 sur 4. Cer­tains, qui dé­tes­taient en sor­tant, adorent le len­de­main. Du ja­mais vu ! « Ma­ren a ce don très par­ti­cu­lier de faire des films qui parlent di érem­ment à cha­cun », ana­lyse Ja­nine Ja­ckows­ki. « Ce­la n’ar­rive pas si sou­vent que la presse se com­porte comme des spec­ta­teurs : les jour­na­listes, quelle que soit leur fa­mille d’ap­par­te­nance, ont ré­agi au film de ma­nière per­son­nelle, in­time », ajoute Thier­ry Fré­maux qui, le sa­me­di à 15 heures, voit le mi­racle se re­nou­ve­ler lors de la séance o cielle en pré­sence de l’équipe. Du­rant la stan­ding ova­tion fi­nale, ayant re­mar­qué que Pe­ter Si­mo­ni­schek, l’in­ter­prète de To­ni Erd­mann, a les fausses dents dans sa poche, Fré­maux lui fait signe de les mettre. L’ac­teur, du­bi­ta­tif, s’exé­cute. La salle exulte.

Du­rant cinq jours, Ma­ren Ade en­chaîne sans dis­con­ti­nuer les en­tre­tiens. Son film d’au­teur de deux heures qua­rante-deux, al­le­mand et sans ve­dette se vend par­tout. Des agents amé­ri­cains se pressent pour la ren­con­trer… sans avoir vu le film. Le soir, elle se ré­fu­gie dans la villa louée sur les hau­teurs de Cannes pour elle et sa fa­mille – ses pa­rents, son ma­ri, le réa­li­sa­teur Ul­rich Köh­ler, et leurs deux en­fants. Le Fes­ti­val passe, le buzz reste : rien ne vient rem­pla­cer « To­ni Erd­mann » dans le coeur des fes­ti­va­liers, pas même le Al­modó­var, le Xa­vier Do­lan ou le Paul Ve­rhoe­ven. « La dernière fois qu’il y a eu une telle adhé­sion, c’était pour “la Vie d’Adèle’’ et ça s’est ter­mi­né par trois palmes d’or [pour le film et pour ses deux ac­trices] », se sou­vient Fré­maux. La veille du pal­ma­rès, la twit­to­sphère le donne fa­vo­ri pour la ré­com­pense su­prême, ses chances de l’avoir étant es­ti­mées à 87%. Un prix d’in­ter­pré­ta­tion (les deux ac­teurs, San­dra Hül­ler et Pe­ter Si­mo­ni­schek, stars du théâtre, sont pro­di­gieux), du ju­ry, du scé­na­rio ou un Grand Prix lui iraient bien aus­si. « On y a cru jus­qu’à la fin », avoue Ca­role Scot­ta de la so­cié­té Haut et Court, qui dis­tri­bue le film en France. Mais le di­manche ma­tin, lorsque Thier­ry Fré­maux re­joint le ju­ry pré­si­dé par George Miller et com­po­sé, entre autres, d’Ar­naud Des­ple­chin, de Va­nes­sa Pa­ra­dis et de Do­nald Su­ther­land, pour leur ul­time réunion de dé­li­bé­ra­tion, il com­prend que « To­ni Erd­mann » n’est même pas à l’ordre du jour. « J’ai pris acte », dit-il. Vers 13 heures, Ca­role Scot­ta re­çoit son SMS : « Hé­las, il n’y a rien pour “To­ni Erd­mann’’. » Ce n’est certes pas le seul ou­blié d’un pal­ma­rès inique, érein­té de par­tout (Ken Loach “bi­pal­mé”, quel in­té­rêt ?), mais c’est le plus ai­mé. « J’ai lu que le pal­ma­rès ne ren­dait pas justice à la sé­lec­tion », pointe Fré­maux.

Le phé­no­mène « To­ni Erd­mann » sur­vi­vra-t-il à la bulle can­noise et à la pro­messe de son ac­croche pu­bli­ci­taire : « Le film qui va vous rendre heu­reux » ? Les pre­miers chi res en Al­le­magne, où il est à l’a che de­puis le 14 juillet, sont ex­cel­lents. En France, il sort le 17 août sur 140 co­pies et en VO sous-ti­trée uni­que­ment. « Il fal­lait le lan­cer comme le film de la ren­trée, mais que les gens aient en­core des plages libres pour ca­ler une séance de deux heures qua­rante dans leur em­ploi du temps », dit Ca­role Scot­ta. Ce choix de pro­gram­ma­tion a por­té ses fruits il y a deux ans pour le turc « Win­ter Sleep », plus long, plus aus­tère, mais qui, lui, avait re­çu la palme. A moins de 150 000 en­trées, le pa­ri se­ra per­du. Au-de­là de 300000, ce se­ra By­zance. Une chose est sûre : Ma­ren Ade a au­jourd’hui le mé­tier à ses pieds. Et quand on lui de­mande ce que Cannes a chan­gé, elle ré­pond : « Le genre du film. Je pen­sais que “To­ni Erd­mann’’ était un drame avec de l’hu­mour. De­puis Cannes, c’est une co­mé­die. » « To­ni Erd­mann », par Ma­ren Ade, en salles le 17 août. Lire aus­si l’« Hu­meur » de Jé­rôme Gar­cin, p. 77.

“Cer­tains, qui dé­tes­taient en sor­tant, adorent le len­de­main.”

La réa­li­sa­trice du film, Ma­ren Ade, au der­nier Fes­ti­val de Cannes et l’ac­teur prin­ci­pal, dé­gui­sé en ku­ke­ri bul­gare.

Une « cé­li­bat­tante » au coeur sec (San­dra Hül­ler) face à un père far­ceur (Pe­ter Si­mo­nische) qui veut la sau­ver d’un quo­ti­dien sans sa­veur ni hu­ma­ni­té.

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