Di­plo­mate “nor­mal”

Mi­nistre discret, mo­deste, poli, cet ami fi­dèle du pré­sident tranche avec les ha­bi­tudes du Quai-d’Or­say. Va-t-il néan­moins réus­sir à im­pri­mer sa marque sur notre po­li­tique étran­gère ?

L'Obs - - Grands Formats | Diplomatie - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE AU CAIRE ET À BANGUI, SA­RA DA­NIEL FRÉ­DÉ­RIC STUCIN

Le 20 juillet der­nier, lors­qu’il ap­prend que trois membres de la DGSE ont été tués dans l’est de la Li­bye, Jean-Marc Ay­rault s’étrangle de rage. Comme tous les ti­mides, le mi­nistre des A aires étran­gères a des ac­cès de co­lère bour­rue qui peuvent sur­prendre son en­tou­rage. La nou­velle de la mort et donc de la pré­sence de mi­li­taires fran­çais dans un hé­li­co­ptère du gé­né­ral Haf­tar n’est que le der­nier épi­sode des « di­ver­gences de vue », comme les ap­pellent di­plo­ma­ti­que­ment ses conseillers, entre le Quai-d’Or­say et le mi­nis­tère de la Dé­fense. Faut-il y voir aus­si l’e et d’une ri­va­li­té qua­si amoureuse entre deux fi­dèles de Fran­çois Hol­lande ? Reste qu’entre Jean-Yves Le Drian et Jean-Marc Ay­rault, sur le dos­sier li­byen, les frac­tures épousent les di­vi­sions po­li­tiques du pays. Au Quai-d’Or­say, on sou­tient ac­ti­ve­ment le gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale de Faïez Sar­raj. « Un homme so­lide », dit Ay­rault, qui a ad­mi­ré le cou­rage de ce­lui qui est ar­ri­vé par ba­teau à Tri­po­li pour contour­ner le blo­cus des mi­lices. Quant à la Dé­fense, par prag­ma­tisme et au nom de

l’ef­fi­ca­ci­té de la lutte contre Daech, on conti­nue à ap­por­ter de l’aide au gé­né­ral Kha­li­fa Haf­tar, l’homme fort de la Cy­ré­naïque (l’Est li­byen) qui en­re­gistre des suc­cès contre le groupe Etat is­la­mique mais bloque la mise en place du gou­ver­ne­ment de Sar­raj.

La pré­sence de forces spé­ciales fran­çaises à Ben­gha­zi agace d’au­tant plus Ay­rault qu’elle a sus­ci­té des ten­sions avec cer­tains des par­te­naires eu­ro­péens qu’il a mis un soin par­ti­cu­lier à in­clure dans les pro­ces­sus di­plo­ma­tiques où la France est en­ga­gée. Ain­si, c’est avec son ami Frank-Wal­ter Stein­meier, le mi­nistre des Af­faires étran­gères de la Ré­pu­blique fé­dé­rale d’Al­le­magne, qu’Ay­rault s’est ren­du à Tri­po­li le 16 avril 2016. Il ne me­sure que trop l’im­por­tance de la pa­ci­fi­ca­tion de la Li­bye, nou­vel épi­centre de Daech et porte d’en­trée des mi­grants d’Afrique sub­sa­ha­rienne. Re­grette-t-il pour au­tant l’in­ter­ven­tion fran­çaise dé­ci­dée par Sar­ko­zy ? « Dif­fi­cile de se pro­non­cer. Nous avons sans doute évi­té un mas­sacre à Ben­gha­zi. Qu’en pen­sez-vous ? »

Un mois plus tôt, le 9 mars 2016, dans l’avion qui le mène au Caire, Jean-Marc Ay­rault est as­sis à cô­té de Jé­rôme Bon­na­font, di­rec­teur de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient aux Af­faires étran­gères. En face de lui, Pierre Vi­mont, l’ex-chef de ca­bi­net de Ville­pin, im­mor­ta­li­sé dans la bande des­si­née « Quai d’Or­say ». Le nou­veau pa­tron du Quai-d’Or­say (il a été nom­mé le 11 fé­vrier) a dé­ci­dé de tes­ter au­près du gé­né­ral Sis­si, l’homme fort de l’Egypte, et du co­mi­té res­treint de la Ligue arabe réuni pour l’oc­ca­sion au Caire, l’au­da­cieuse (ir­réa­liste, disent ses dé­trac­teurs) ini­tia­tive fran­çaise de re­lance du pro­ces­sus de paix is­raé­lo-arabe, oc­cul­té par la crise sy­rienne. Le mi­nistre com­pulse d’épais dos­siers avec une ap­pli­ca­tion d’étu­diant. Avec l’air un peu las que lui donnent ses yeux bleu-vert mi-clos, il pose des ques­tions de béo­tien à ses conseillers. Tou­jours poli, voire ré­ser­vé. Au­cune trace en tout cas de cette ar­ro­gance d’homme po­li­tique qui tire son au­to­ri­té des urnes. Les plus jeunes di­plo­mates de la dé­lé­ga­tion, au­tre­fois mar­ty­ri­sés par Fa­bius qui leur im­po­sait un si­lence conge­lé, ex­pliquent l’Orient com­pli­qué à l’ex-maire de Nantes. « Fa­bius nous consi­dé­rait comme des agra­feuses. Ay­rault, lui, nous consulte », ap­pré­cie l’un d’entre eux. A ob­ser­ver la scène, on pour­rait presque croire que Vi­mont, avec sa sta­ture et sa grande cri­nière blanche, est le mi­nistre. Mais non.

Toute l’équipe du mi­nistre loue sa mo­des­tie. En par­ti­cu­lier son di­rec­teur ad­joint de ca­bi­net, Guillaume Ol­la­nier, qui lui voue une af­fec­tion fi­liale : « Ah, de­ve­nir le père d’une fi­gure pa­ter­nelle ! s’amuse le jeune conseiller. Ma prin­ci­pale tâche consiste à le pro­té­ger de son hu­mi­li­té. Il re­mer­cie tout le monde. Par­fois, nous de­vons lui rap­pe­ler que c’est lui le pa­tron. » A tel point que les nos­tal­giques d’Alain Jup­pé ou d’Hu­bert Vé­drine, les deux mi­nistres pré­fé­rés de la « mai­son », se de­mandent si la France, qui conti­nue d’en im­po­ser aux na­tions les plus puis­santes aus­si par l’idée qu’elle se fai­sait d’el­le­même, peut se sa­tis­faire de ce mi­nistre « nor­mal », cet homme qui lave lui-même son Com­bi Volks­wa­gen avec le­quel il em­mène sa fa­mille en va­cances et qui adore se re­trou­ver dans son jar­din nan­tais à plan­ter ses to­mates…

D’ailleurs, com­ment cet an­cien prof d’al­le­mand qui fuit les dî­ners pa­ri­siens et ne compte au­cun ami in­time dans une classe po­li­tique dont il n’ap­pré­cie ni les cal­culs ni les coups bas s’est-il re­trou­vé à la tête de la di­plo­ma­tie fran­çaise ? C’est un Fran­çois Hol­lande aux abois qui a fi­ni par rap­pe­ler dans son gou­ver­ne­ment son an­cien Pre­mier mi­nistre, ce fi­dèle de la pre­mière heure qu’il a cô­toyé pen­dant plus de onze ans sur les bancs de l’As­sem­blée na­tio­nale. « Il me fal­lait un mi­nis­tère ré­ga­lien et je vou­lais le Quai-d’Or­say », ex­plique Ay­rault. Car si le mi­nistre est d’une loyau­té ab­so­lue vis-à-vis du pré­sident, il abhorre Ma­nuel Valls, qui lui a vo­lé sa place. Or en France, sous la Ve Ré­pu­blique, le mi­nistre des Af­faires étran­gères n’a de comptes à rendre qu’au chef de l’Etat…

En mars 2014, Fran­çois Hol­lande an­nonce à son Pre­mier mi­nistre qu’il va sauter. « Nous étions en­semble, comme un couple po­li­tique… La dé­ci­sion a été dé­chi­rante », di­ra le pré­sident en par­lant de son mi­nistre comme d’une maî­tresse que l’on fi­nit par se ré­soudre à quit­ter. Et l’on

Dates 25 jan­vier 1950 Nais­sance à Mau­lé­vrier (Maine-et-Loire). An­nées 1970-1980 Conseiller gé­né­ral de la Loire-At­lan­tique et maire de Saint-Her­blain 1989-2012 Maire de Nantes. 1986-2012 Dé­pu­té de la Loire-At­lan­tique. 1997-15 mai 2012 pré­sident du groupe so­cia­liste à l’As­sem­blée na­tio­nale. 15 mai 2012-31 mars 2014 Pre­mier mi­nistre. De­puis le 11 fé­vrier 2016 Mi­nistre des Af­faires étran­gères.

est bien ici dans le re­gistre de l’amour tra­hi. Lors­qu’on évoque son dé­part de Ma­ti­gnon, Ay­rault, ma­rié de­puis qua­rante-cinq ans avec Bri­gitte, une voi­sine de Mau­lé­vrier, son vil­lage de nais­sance en Maine-et-Loire, s’as­som­brit. Bien sûr, au­près des jour­na­listes, il n’est pas du genre à s’épan­cher. Il ren­voie à une autre jour­na­liste, sa propre fille, qui l’a ai­dé à di­gé­rer le trau­ma­tisme. Dans un film tou­chant, « Mon père, ce Ay­rault », celle-ci re­vi­site ce qui, dans cette fa­mille fu­sion­nelle, a été per­çu comme la tra­hi­son du pré­sident. « Est-ce que mon père n’a pas été fi­na­le­ment trop loyal? » de­mande avec une can­deur per­fide Elise Ay­rault à Fran­çois Hol­lande. La ques­tion ob­sède le mi­nistre, qui évoque sou­vent le di­lemme mo­ral de l’homme d’Etat. Com­ment conci­lier son ab­so­lue fi­dé­li­té au pré­sident avec ses prin­cipes ? se de­mande l’homme, qui re­grette en­core d’avoir exé­cu­té, lors­qu’il était à Ma­ti­gnon, la consigne présidentielle lui en­joi­gnant de convaincre Ar­naud Mon­te­bourg, qui com­plo­tait alors ou­ver­te­ment avec Valls contre lui, de res­ter dans son gou­ver­ne­ment…

A chaque fonc­tion ses cou­leuvres. Le mi­nistre des Af­faires étran­gères a-t-il lu la note du centre de pré­vi­sion du Quai-d’Or­say qui évoque la né­ces­si­té de « de­wah­ha­bi­ser » la so­cié­té saou­dienne sur le mo­dèle de la dé­na­zi­fi­ca­tion de la so­cié­té al­le­mande d’après­guerre (1)? Reste qu’il confesse ne pas avoir été heu­reux d’ap­prendre au der­nier mo­ment que Fran­çois Hol­lande al­lait re­mettre la Lé­gion d’hon­neur au prince saou­dien Mo­ham­med Ben Nayef, deux mois seule­ment après que le royaume eut exé­cu­té 47 per­sonnes. Ay­rault, mal à l’aise, a pour­tant en­dos­sé la dé­ci­sion, mais il as­sure de­puis qu’il ne tran­si­ge­ra pas sur la ques­tion des droits de l’homme. Au len­de­main de sa ren­contre avec le gé­né­ral Sis­si en mars der­nier, le mi­nistre de­man­de­ra ain­si à ren­con­trer, à la ré­si­dence de l’am­bas­sa­deur de France au Caire, une ving­taine de re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile et des ONG qui lui dressent un portrait si­nistre des at­teintes aux li­ber­tés dans l’Egypte du gé­né­ral pré­sident. Les té­moi­gnages l’im­pres­sionnent : il ren­dra pu­blique la ren­contre au cours d’une confé­rence de presse. « In­suf­fi­sant », jugent les ONG qui se fendent dans la fou­lée d’une lettre ou­verte à Hol­lande pour l’in­ci­ter à condam­ner fer­me­ment les dé­rives de son par­te­naire égyp­tien.

Mais com­ment ta­per du poing sur la table lorsque, de­puis plu­sieurs an­nées, la France et son mi­nistre de la Dé­fense, brillant VRP de l’in­dus­trie de l’armement, se mé­nagent les bonnes grâces de dic­ta­tures qui achètent les Ra­fale et les Mis­tral made in France? Pour­tant, comme au su­jet de la Li­bye, Ay­rault n’hé­site pas à faire en­tendre sa dif­fé­rence. Le 30 mars, le mi­nistre des Af­faires étran­gères as­siste à l’in­ves­ti­ture du pré­sident de Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine, Faus­tin-Ar­change Toua­dé­ra, alors que Le Drian comp­tait au dé­part s’y rendre seul. Puis il dis­suade le mi­nistre de la Dé­fense de re­ce­voir le pré­sident congo­lais, De­nis Sas­sou-Ngues­so, à la ré­si­dence fran­çaise de Bangui comme il en avait l’in­ten­tion. « La France a adres­sé un mes­sage à Sas­sou en lui dé­con­seillant de chan­ger la Consti­tu­tion », rap­pelle Ay­rault, re­gret­tant le refus de quit­ter le pou­voir de cet homme po­li­tique afri­cain qui cu­mule dé­jà trente-deux an­nées à la tête de ce pays d’Afrique cen­trale.

Ce ma­tin-là, à Bangui, à peine des­cen­du de l’avion, Jean-Marc Ay­rault se rend dans le stade dit des « 20 000 places » pour écou­ter pen­dant cinq longues heures et par 46 °C à l’ombre une suc­ces­sion de dis­cours. D’abord ce­lui de la pré­si­dente de tran­si­tion, puis ce­lui de Toua­dé­ra, pré­sident nou­vel­le­ment élu. La cé­ré­mo­nie est in­ter­mi­nable. Mais Ay­rault ne ma­ni­feste au­cun signe d’im­pa­tience. « C’est vrai­ment un mo­ment his­to­rique », se fé­li­cite-t-il, ra­vi d’être là. « Il n’y a pas de cy­nisme chez cet homme », com­mente un de ses conseillers, qui suf­foque d’épui­se­ment et de cha­leur.

Ay­rault ar­ri­ve­ra-t-il à im­pri­mer sa marque pen­dant les quelques mois qui lui res­tent au gou­ver­ne­ment? En a-t-il seule­ment le dé­sir? Ses conseillers sur le Proche-Orient ont ap­pré­cié le calme avec le­quel leur mi­nistre, plus ha­bi­tué à né­go­cier avec les par­te­naires so­ciaux qu’à ré­gler les ques­tions in­ter­na­tio­nales, a su gé­rer la ten­sion lors de l’en­tre­tien avec Ne­ta­nya­hou qui a pré­cé­dé la confé­rence de Pa­ris, dont le Pre­mier mi­nistre is­raé­lien ne vou­lait pas en­tendre par­ler. Celle-ci a fi­na­le­ment eu lieu le 3 juin der­nier et Pierre Vi­mont a réus­si à im­pli­quer les pays sus­cep­tibles d’être écou­tés des deux par­ties. Cette pre­mière étape n’était que le pré­am­bule d’une confé­rence qui doit se te­nir en dé­cembre 2016. Et il n’est pas sûr que les condi­tions d’une reprise de né­go­cia­tions di­rectes entre Is­raé­liens et Pa­les­ti­niens puissent être créées. Mais pour Jean-Marc Ay­rault, le mi­nistre « nor­mal », l’an­cien maire de Saint-Her­blin, le fils d’une cou­tu­rière et d’un ou­vrier, c’est dé­jà une belle re­vanche. (1) Ci­té dans le livre de Vincent Jau­vert « la Face ca­chée du Quai d’Or­say », Edi­tions Ro­bert Laf­font, 2016.

“Fa­bius nous consi­dé­rait comme des agra­feuses. Ay­rault, lui, nous consulte.”

Sou­cieux d’as­so­cier ses par­te­naires eu­ro­péens dans ses dé­marches di­plo­ma­tiques, Jean-Marc Ay­rault ar­rive à Tri­po­li en Li­bye avec son ho­mo­logue al­le­mand, Frank-Wal­ter Stein­meier, le 16 avril 2016.

Avec le pré­sident égyp­tien, Ab­del Fat­tah al-Sis­si, le 9 mars au Caire. Il ren­con­tre­ra en­suite des re­pré­sen­tants de la so­cié­té ci­vile et des ONG sur la ques­tion des droits de l’homme.

Jean-Marc Ay­rault dé­teste Ma­nuel Valls, qui lui a suc­cé­dé au poste de Pre­mier mi­nistre. Ici de­vant le Quai-d’Or­say, le 16 juillet.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.