Les lun­dis de Del­feil de Ton

Où l’on voit que ça dure ce que ça dure

L'Obs - - Sommaire - D. D. T.

Il ne fau­drait pas se for­cer beau­coup pour jouer au vieux con mais nous évi­te­rons. Dans la me­sure du pos­sible. Parce qu’en­fin, les jeunes, il y au­rait à re­dire. Je prends une jeune fille au ha­sard. Là-bas, loin, en Amé­rique. Au Texas, où na­guère se dé­pla­çaient des cow-boys sur des che­vaux. Une jeune fille, alors, quand elle n’était pas mon­tée sur un che­val elle-même, elle se re­gar­dait dans un mi­roir en pen­sant à un cow-boy. Des chan­sons furent écrites sur ce su­jet. Elle fai­sait des gri­maces de­vant le mi­roir, se sou­riait, étu­diait des moues, s’ar­ran­geait le por­trait. Au­jourd’hui, le por­trait, elle se le tire pour l’en­voyer au cow-boy ado­ré, qui ne garde pas les vaches et qui n’est pas tou­jours un boy, car nous vi­vons une époque dis­so­lue. Je vais à la ligne pour res­pi­rer.

Elle se tire le por­trait. La jeune fille. Un por­trait qui est de soi-même. Un por­trait self. On se rap­proche. Un self-por­trait. Par­lons peu, par­lons jeune: un sel­fie. La jeune fille est tout à son sel­fie. Or, elle est en au­to­mo­bile. Or, elle est au vo­lant. Mi­ran­da, elle se nomme. Mi­ran­da Ra­der, âgée de 19 ans. Un po­li­cier pa­trouillait. Lui­même en au­to­mo­bile. Il ve­nait de re­ce­voir un ap­pel et s’ap­prê­tait à mo­di­fier son iti­né­raire quand un cris­se­ment de frein le sur­prit d’abord, puis la per­cus­sion d’un vé­hi­cule à l’ar­rière du sien. Le dom­mage était mi­nime, il s’en as­su­ra aus­si­tôt et, se tour­nant vers la voi­ture per­cu­tante, il vit sa conduc­trice qui ré­pa­rait en hâte le désordre de sa toi­lette. Je vais à la ligne pour lais­ser ima­gi­ner.

Mi­ran­da n’était pas nue mais ses seins l’étaient. Ses seins, que son cow-boy aime tant. Je te re­joins, ché­ri, lui avait-elle écrit. Voir tes seins, lui avait-il ré­pon­du. Si­tôt de­man­dé, si­tôt ac­cor­dé. La blouse ôtée, tout en condui­sant, Mi­ran­da pre­nait la pose pour le sel­fie. Et c’est ain­si que, dis­traite, n’an­ti­ci­pant pas la ma­noeuvre de la voi­ture qui rou­lait de­vant, elle avait frei­né trop tard. Et boum. Et pan. Cette grosse vache de flic, il a vu ses seins avant le cow-boy. Pour­quoi la presse amé­ri­caine fait-elle un sort à une nou­velle aus­si dé­pour­vue d’ur­gence ? Il ne se passe plus rien, en Amé­rique ? Je vais à la ligne pour ex­po­ser la suite.

Ce­lui-ci est un gar­çon. Un gars de chez nous. 23 ans, nous dit-on. Un Celte. Ke­vin, il se pré­nomme. Son nom est Guia­varch. Les ques­tions se suc­cèdent, à quoi pen­sen­tils, ces jeunes? Mi­ran­da, on com­prend. Mais Ke­vin ? A l’âge où les yeux s’ouvrent sur les mi­ran­das, il se conver­tit à l’is­lam et le voi­là main­te­nant en pri­son chez les Turcs, dont le sul­tan se pro­pose de ré­ta­blir la peine de mort. De­puis quatre an­nées, il avait ga­gné la Sy­rie, s’y bat­tait dans les rangs des fé­roces is­la­mistes et il y avait fait souche, ô com­bien. Quatre épouses, toutes au­jourd’hui en­ceintes et qui lui ont dé­jà don­né des en­fants. Est-ce cet as­pect ma­tri­mo­nial de la re­li­gion ma­ho­mé­tane qui l’avait sé­duit ? Je vais à la ligne après avoir ob­ser­vé qu’à 23 ans, il a at­teint le maxi­mum d’épouses au­to­ri­sé.

Du coup, sans doute, ça de­vient moins drôle. Plus d’es­poir d’amé­lio­ra­tion. La guerre, par là-des­sus. Te laisse pas le temps de prier. Fa­tigue de Ke­vin. Les femmes, pré­pa­rez les ba­gages. Cha­cune prend ses en­fants et on part. Fuyant le champ de ba­taille où il était ar­ri­vé fleur au fu­sil, ré­fu­gié, donc, en Tur­quie, les Turcs nous ont ren­voyé deux de ses épouses, les autres de­vraient suivre et lui at­tend son ju­ge­ment. In­con­sé­quence de la jeu­nesse. Bap­ti­sé ch­ré­tien ca­tho­lique, les druides lui ten­daient les bras en sa Bre­tagne s’il sou­hai­tait se dis­tin­guer. Il y au­rait aus­si por­té la barbe. Ne l’ac­ca­blons pas da­van­tage qu’il ne conve­nait d’ac­ca­bler Mi­ran­da. Mi­ran­da, ce se­ra un sou­ve­nir plai­sant. Ke­vin, une dou­zaine de vies mal en­ga­gées. Tous deux ont fait des choses que nous n’au­rions pas pu faire. Les moyens de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion ne les per­met­taient pas. Je vais à la ligne pour dire au re­voir.

Au re­voir.

Mi­ran­da n’était pas nue mais ses seins l’étaient.

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