Cette France qui veut s’ar­mer

Me­nace ter­ro­riste, sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té… de plus en plus de Fran­çais s’ins­crivent dans des clubs de tir. Ils sou­haitent pos­sé­der à tout prix leur propre fu­sil ou pis­to­let. Qui sont ces hommes et ces femmes convain­cus que l’Etat ne les pro­tège plus? En­qu

L'Obs - - En Couverture -

La pre­mière sur­prise est qu’il n’a pas vrai­ment la gueule de l’em­ploi. Marc, 35 ans, nous a don­né ren­dez-vous un sa­me­di mi­di sur un par­king dé­sert à l’en­trée d’une pe­tite ville de Nor­man­die. Après mille pré­cau­tions, il s’est lais­sé convaincre de nous ra­con­ter un épi­sode dont il n’est pas vrai­ment fier : son do­mi­cile vient d’être per­qui­si­tion­né par les gen­darmes, son pis­to­let a été sai­si et il doit bien­tôt ré­pondre de­vant la jus­tice de port d’arme illé­gal, un dé­lit pas si ba­nal. On ne s’at­ten­dait pas né­ces­sai­re­ment à voir dé­bou­ler un type pa­ti­bu­laire en treillis mi­li­taire, ran­gers aux pieds et la voix forte, mais on n’ima­gi­nait pas non plus voir ar­ri­ver d’un pas tran­quille un homme mince en pull bleu clair, fi­gure pai­sible, siège bé­bé dans la voi­ture et dis­cours dé­com­plexé. Peut-être le vi­sage des nou­veaux por­teurs d’armes en France. Lui as­sure qu’il pos­sé­dait chez lui un pis­to­let P38 Spé­cial, four­ni par « un ami d’ami », un vieux fu­sil et une cin­quan­taine de car­touches. Au­cune au­to­ri­sa­tion si ce n’est un per­mis de chasse non va­li­dé de­puis plu­sieurs an­nées. C’était « juste pour avoir un moyen de dé­fense à do­mi­cile, au cas où », énonce-t-il sur le ton de l’évi­dence, alors que lui-même n’a ja­mais été cam­brio­lé. « Tout a été confis­qué », grince Marc, qui de­vrait s’en ti­rer avec une

com­pa­ru­tion sur reconnaissance préa­lable de culpa­bi­li­té, sans ris­quer la pri­son mais avec obli­ga­tion de re­mettre son P38 et son an­tique pé­toire.

Son plus grand re­gret, à l’en­tendre, est que sa condam­na­tion risque dé­sor­mais de lui in­ter­dire à vie de pos­sé­der une arme. L’ad­mi­nis­tra­tion dé­livre uni­que­ment des au­to­ri­sa­tions aux chas­seurs ti­tu­laires d’un per­mis, aux ti­reurs spor­tifs ré­gu­liè­re­ment ins­crits dans des clubs ou à des per­son­na­li­tés qui font l’ob­jet de me­naces. Toute cette ré­gle­men­ta­tion in­sup­porte Marc. Il la trouve « bien trop lourde ». Et il s’agace : « Vous ne trou­vez pas, vous ? » On se croi­rait face à un par­ti­san de Do­nald Trump dé­fen­dant avec opi­niâ­tre­té le deuxième

amen­de­ment de la Cons­ti­tu­tion amé­ri­caine, qui donne le droit à tout un cha­cun de pos­sé­der un colt. Il lui pa­raît in­ima­gi­nable que la France n’ait pas im­por­té cette dis­po­si­tion, socle du droit amé­ri­cain. Il est per­sua­dé qu’en cas d’at­taque ter­ro­riste ou de vol avec vio­lence, les forces de l’ordre se­ront tou­jours trop loin, ar­ri­ve­ront tou­jours trop tard. «Il faut être prêt à se dé­fendre. » Est-ce lé­gal ? Dan­ge­reux ? Il se mo­que­rait presque de nos pré­ven­tions: « Mais vous croyez que je suis le seul ? »

Sur ce point, Marc a rai­son. Il est très loin d’être un cas unique. Avant le dé­but de l’an­née 2015, ce n’était qu’une vague ten­dance. De­puis les at­ten­tats de « Char­lie Heb­do », du Ba­ta­clan et de Nice, c’est un mou­ve­ment qui s’am­pli­fie. Dans le cli­mat de psy­chose qui tra­verse le pays, où se mêlent réelles me­naces ter­ro­ristes, formes mul­tiples d’in­sé­cu­ri­té et par­fois fan­tasmes en tout genre, de plus en plus de Fran­çais sou­haitent s’ar­mer.

50 000 TI­REURS DE PLUS

His­to­ri­que­ment, la France est un pays de chas­seurs. Sur les quelque 4 mil­lions d’armes lé­gales ac­tuel­le­ment en cir­cu­la­tion en France, la grande ma­jo­ri­té sont donc des fu­sils. Mais plu­sieurs in­di­ca­teurs ré­vèlent un en­goue­ment nou­veau. Dans les fé­dé­ra­tions et les clubs de tir, les de­mandes de ren­sei­gne­ments af­fluent. « Elles ont dou­blé cette der­nière an­née », as­sure Thier­ry Coste, le se­cré­taire gé­né­ral du co­mi­té Guillaume Tell, qui re­groupe les six or­ga­ni­sa­tions de pos­ses­seurs lé­gaux d’armes à feu en France. De­puis 2011, les clubs de tir ont ac­cueilli 50000 li­cen­ciés sup­plé­men­taires, soit une aug­men­ta­tion de près de 40%. Une hausse qui s’est en­core ac­cé­lé­rée cette der­nière an­née. Et c’est sans comp­ter l’ex­plo­sion du mar­ché noir. Les pre­miers à l’ob­ser­ver, ce sont les au­to­ri­tés elles-mêmes. « L’ac­crois­se­ment consta­té de la pré­sence et du re­cours aux armes à feu sur le ter­ri­toire fran­çais ap­pelle une po­li­tique pu­blique ferme », no­tait le mi­nis­tère de l’In­té­rieur dans un plan de lutte contre les armes illé­gales pré­sen­té le… 13 no­vembre der­nier.

De­puis lors, le phé­no­mène n’a pas fai­bli. Loin de là. « Avec l’état d’ur­gence et les per­qui­si­tions, la réa­li­té nous a sau­té aux yeux, ré­sume un pro­cu­reur de la Ré­pu­blique in­ter­ro­gé par “l’Obs”. Comme on s’est in­té­res­sés à ce que les gens avaient chez eux, nous avons eu la sur­prise de trou­ver un nombre im­por­tant d’armes. » Les chiffres of­fi­ciels sont alar­mants : 6 000 armes sai­sies en 2015, soit 1000 de plus que l’an­née 2014, se­lon le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Et, alors que l’an­née 2016 n’est pas en­core ter­mi­née, 5 000 sai­sies ont dé­jà été réa­li­sées. Dif­fi­cile de dé­con­nec­ter ces chiffres du cli­mat am­biant.

Eux non plus n’ont pas la gueule de l’em­ploi. Guillaume Lo­rans, pas en­core 30 ans, pi­lote de ligne de mé­tier, un temps can­di­dat au jeu té­lé « Koh-Lan­ta », donne ren­dez-vous au bar Les Edi­teurs, au coeur de Saint-Ger­main-des-Prés. D’un abord sym­pa­thique, presque trop sage, il est pour­tant le fon­da­teur d’une as­so­cia­tion aux vi­sées ra­di­cales: l’Ar­pac mi­lite pour le port d’armes ci­toyen. Ac­com­pa­gné de Pierre, membre de l’as­so­cia­tion mais qui sou­haite res­ter dans l’ombre, il se dit à la tête d’une pe­tite ar­mée ou plu­tôt, se­lon

ses mots, d’« une équipe de ci­toyens bé­né­voles, dé­ten­teurs d’armes, qui ne sont liés à au­cun cou­rant po­li­tique ni af­fi­liés à au­cun par­ti po­li­tique ». En pleine cam­pagne présidentielle, il rêve que la thé­ma­tique fasse ir­rup­tion dans le dé­bat po­li­tique. « La pres­sion de la po­pu­la­tion existe. Les hommes po­li­tiques se­ront obli­gés de la prendre en consi­dé­ra­tion », ex­pose-t-il, lui aus­si sur le ton de l’évi­dence. Très active sur les ré­seaux so­ciaux, l’Ar­pac compte près de 14000 abon­nés sur Fa­ce­book. « Ils le font sous leur réelle iden­ti­té », in­siste Guillaume Lo­rans, fa­çon de dire que ces ba­taillons d’ama­teurs d’armes s’as­sument dé­sor­mais sans re­te­nue. Se ser­vant des faits di­vers les plus évo­ca­teurs pour pro­mou­voir ses idées, l’Ar­pac re­laie aus­si les vi­déos d’une dé­pu­tée eu­ro­péenne du Front na­tio­nal, My­lène Troszc­zyns­ki, qui com­bat le dur­cis­se­ment de la lé­gis­la­tion sur les armes pro­gram­mé par Bruxelles. Le fon­da­teur de l’Ar­pac est per­sua­dé que « beau­coup d’ins­crip­tions à la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de Tir sont le fait de gens qui veulent pos­sé­der une arme à do­mi­cile et as­su­rer leur dé­fense si né­ces­saire ». A ses cô­tés, Pierre, qui tire une à trois fois par se­maine avec un Glock 19, ajoute que dans son club, en ré­gion pa­ri­sienne, le nombre de li­cen­ciés est pas­sé de 140 en 2015 à 190 au­jourd’hui. « N’al­lez pas croire que l’ef­fet des jeux Olym­piques ex­plique tout », as­su­ret-il avec un sou­rire.

A la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de Tir, on sert un tout autre dis­cours. To­ny Amen­gual, le char­gé de com­mu­ni­ca­tion, confirme l’aug­men­ta­tion ré­cente du nombre de li­cen­ciés : 10% pour l’an­née en cours, por­tant dé­sor­mais le nombre de ti­reurs spor­tifs à 201 000 en France. Hors de ques­tion ce­pen­dant pour eux de cor­ré­ler cette hausse à une quel­conque mon­tée des pé­rils qui me­na­ce­raient le pays. Il pré­fère mettre en avant l’am­biance «plu­tôt fa­mi­liale» et l’es­prit « très bon en­fant » qui anime ces clubs. Les pre­miers contac­tés par­mi ceux-ci confirment cet état des lieux, plai­sant et vi­gi­lant. A Mou­lins, le pré­sident du club lo­cal nous ra­conte ain­si qu’il a re­fu­sé un can­di­dat : « Il di­sait que sa femme lui avait of­fert une ka­lach­ni­kov et qu’il vou­lait s’en­traî­ner. Quand quel­qu’un nous tient des pro­pos pa­reils, on le si­gnale à la po­lice, avec la­quelle on est en liai­son per­ma­nente. » Un club de l’Hé­rault, joint par té­lé­phone, se ré­jouit quant à lui de la va­rié­té de sa clien­tèle : « De 9 à 80 ans ! » Les ins­crip­tions se font par par­rai­nage. Et les nou­veaux ve­nus tirent pen­dant les six pre­miers mois au pis­to­let à plomb. « De quoi dé­cou­ra­ger les din­gos de l’au­to­dé­fense », af­firme le char­gé de com­mu­ni­ca­tion. Une bonne par­tie des nou­veaux ins­crits se­rait par ailleurs des po­li­ciers, des gen­darmes, des doua­niers, des sur­veillants pé­ni­ten­tiaires, sou­cieux de­puis les at­ten­tats de s’en­traî­ner au-de­là de leur mo­deste quo­ta de 90 car­touches an­nuelles.

Seule­ment, il de­vient sou­dain dif­fi-

“L’ac­crois­se­ment de la pré­sence et du re­cours aux armes à feu sur le ter­ri­toire ap­pelle une po­li­tique pu­blique ferme.”

cile pour nous de vé­ri­fier cette image du tir tran­quille, en­ca­dré, pro­fes­sion­nel, entre gens res­pon­sables. Alors que nous dé­bu­tons notre en­quête, le pré­sident de la fé­dé­ra­tion, Phi­lippe Cro­chard, se fend d’un pe­tit mail à des­ti­na­tion des 1600 clubs de France avec comme ins­truc­tion de ne pas nous re­ce­voir : « Ac­tuel­le­ment, “l’Obs” pré­pare un ar­ticle sur l’aug­men­ta­tion de nos li­cen­ciés et ap­pelle di­rec­te­ment les ligues ou les clubs. Sans ca­cher la réa­li­té de cette aug­men­ta­tion, nous vous de­man­dons de ne ré­pondre qu’aux ques­tions à orien­ta­tion pu­re­ment tech­nique ou spor­tive: écoles de tir, com­pé­ti­tions, tir au fé­mi­nin, ré­sul­tats aux JO, etc. Soyez très pru­dents dans toutes vos dé­cla­ra­tions car elles pour­raient être dé­for­mées afin de ser­vir à don­ner une image fausse de nos as­so­cia­tions et de notre sport, no­tam­ment en ac­cré­di­tant l’idée que les Fran­çais veulent ac­tuel­le­ment s’ar­mer contre les ban­lieues ou contre les ter­ro­ristes. » A l’évi­dence, la fé­dé­ra­tion n’a pas en­vie qu’on se penche sur l’ex­tra-spor­tif.

D’autres pro­fes­sion­nels sont moins ré­ser­vés : les mé­de­cins gé­né­ra­listes. Ils sont aux pre­mières loges pour consta­ter l’am­pleur du phé­no­mène. Une at­tes­ta­tion mé­di­cale est en ef­fet obli­ga­toire pour s’ins­crire dans un club de tir. Un mé­de­cin de la ré­gion d’Alen­çon nous confie que, « ces der­niers mois, plu­sieurs de [ses] pa­tients lui ont ré­cla­mé un cer­ti­fi­cat pour pou­voir s’ins­crire dans un club de tir. Ce type de de­mande se­rait en aug­men­ta­tion de 20 à 30% ». Se­lon lui, « cer­tains at­tendent deux ans avec sim­ple­ment quelques séances d’en­traî­ne­ment pour va­li­der leur au­to­ri­sa­tion d’avoir une arme chez soi ». Pu­blic concer­né à ses yeux: des jeunes entre 18 et 35ans, de toutes pro­fes­sions, et des hommes plus âgés, de plus de 60 ans. Ce pra­ti­cien en fin de car­rière sou­pire. Pour lui, « ce ne sont pas des gens qui sont po­li­ti­sés, mais des gens qui ont peur. L’un d’eux m’a dit : “Si on est en­va­his par les bar­bus, on pour­ra ré­pli­quer.” C’est in­quié­tant, on a l’im­pres­sion qu’une frange de la po­pu­la­tion peut bas­cu­ler ».

« Après chaque at­ten­tat, on as­siste au même phé­no­mène, re­con­naît Yves Gol­le­ty, pré­sident de la Chambre syn­di­cale des Ar­mu­riers. Pen­dant qua­rante-huit heures, nous re­ce­vons beau­coup d’ap­pels : des gens qui ont peur et qui veulent ache­ter une arme. » Au len­de­main des at­ten­tats, l’ar­mu­rier a même vu dé­bar­quer dans son ma­ga­sin pa­ri­sien, si­tué à deux pas de la place de la Bourse, un client ve­nu « ache­ter un gi­let pare-balles pour prendre le mé­tro ». A tous ces cu­rieux qui fran­chissent pour la pre­mière fois le seuil d’une ar­mu­re­rie, Yves Gol­le­ty adresse la même ré­ponse : « Je leur dis qu’au vu de la ré­gle­men­ta­tion la seule chose qu’ils peuvent ache­ter, c’est une bombe de dé­fense. Et fi­na­le­ment, au bout de deux jours, tout re­vient à la nor­male. » Se­lon lui, il n’y a pas eu d’ef­fet « 13 no­vembre » sur les ventes d’armes en France. Loin de là. Il en veut pour preuve la mo­ro­si­té du sec­teur : il se ven­drait 80 000 armes neuves en France par an, un chiffre re­la­ti­ve­ment stable, contre 300 000 il y a vingt-cinq ans chaque an­née. Ce qui peut s’ex­pli­quer par le dur­cis­se­ment de la lé­gis­la­tion, mais aus­si par la baisse conti­nue du nombre de chas­seurs en France. « Dans les an­nées 1970, il y avait près de soixante-dix ar­mu­re­ries dans Paris. On n’en compte plus au­jourd’hui que trois grosses et une di­zaine de pe­tits ma­ga­sins », ex­plique Yves Gol­le­ty. C’est ou­blier qu’au­jourd’hui les ar­mu­riers su­bissent eux aus­si la concur­rence de sites in­ter­net en France ou à l’étran­ger.

COL­LEC­TION­NEURS DE CANONS

L’un d’eux, jus­te­ment, spé­cia­li­sé dans les ar­ticles de chasse et de pêche, a aler­té la jus­tice il y a quelques mois. Des armes s’échan­geaient sans les for­ma­li­tés obli­ga­toires. « Il y avait une cen­taine d’an­nonces dou­teuses, dé­plore Mat­thieu Bour­rette, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Reims, qui a di­ri­gé l’en­quête ou­verte dans la fou­lée. Il y avait une ba­na­li­sa­tion des armes, consi­dé­rées comme des ob­jets or­di­naires. » En juin der­nier, une ving­taine de per­sonnes sont in­ter­pel­lées à Reims et dans

plu­sieurs dé­par­te­ments alen­tour. « Des gens to­ta­le­ment in­sé­rés dans la so­cié­té, de tous âges, sans an­té­cé­dents ju­di­ciaires et vi­vant dans les mi­lieux ru­raux ou “rur­bains” », pour­suit le ma­gis­trat, qui confirme à son tour le por­trait-ro­bot des pos­ses­seurs d’armes en France. Au pro­cu­reur, évi­dem­ment, au­cun n’a af­fir­mé qu’il s’agis­sait de se pro­té­ger ou de faire face aux nou­velles cri­mi­na­li­tés. Ils ont pré­fé­ré ex­pli­quer doc­te­ment qu’ils étaient in­té­res­sés par ce genre d’at­ti­rail. L’un d’eux a même confié qu’il les dé­te­nait « de ma­nière af­fec­tive ».

Toutes les af­faires de ca­non ne sont pas si sen­ti­men­tales. Dans le même tri­bu­nal, cette an­née, a été ju­gée une fi­lière or­ga­ni­sée au­tour de Thier­ry Maillard, can­di­dat Front na­tio­nal aux élec­tions can­to­nales de Reims en 2011 et pro­prié­taire d’une bou­tique d’an­ti­qui­tés. Se né­go­ciaient par té­lé­phone des « com­modes » (pis­to­lets au­to­ma­tiques), des « ré­ser­voirs » (char­geurs), le tout par­fois ache­mi­né dans des livres an­ciens mu­nis de ca­chettes. A son pro­cès, le col­lec­tion­neur, chez le­quel 39 armes et 4 000 car­touches ont été sai­sies, s’est pré­sen­té comme un « ac­cu­mu­la­teur com­pul­sif de­puis l’âge de 3 ans » d’armes en tout genre. A Rennes, le mois der­nier, ce sont cinq col­lec­tion­neurs qui ont été ju­gés pour des faits si­mi­laires. Par­mi eux, un an­cien garde du corps du FN et un an­cien vice-cham­pion de France de tir spor­tif… Cette face ca­chée du très en­ca­dré mar­ché lé­gal est dif­fi­cile à éva­luer. Pour­tant, « même s’il ne s’agit pas de fi­lières pa­ral­lèles très or­ga­ni­sées, il y a tou­jours des moyens de se pro­cu­rer des armes », nous confie Serge, la cin­quan­taine, ins­crit de longue date dans un club de tir de la ré­gion dun­ker­quoise. « Vous avez tou­jours des per­sonnes âgées qui cherchent à se dé­bar­ras­ser de pis­to­lets ou d’armes an­ciennes qu’elles n’ont ja­mais dé­cla­rés », ra­conte-t-il. Se­lon lui, de

l’autre cô­té de la fron­tière, en Bel­gique, on se­rait moins re­gar­dant qu’en France: « Une ar­mu­re­rie belge m’avait pro­po­sé de me cé­der une ka­lach­ni­kov au black. Celle-ci était ven­due en trois par­ties et en trois fois pour pas­ser la fron­tière sans en­combre. » Cer­taines de ses connais­sances ont éga­le­ment ache­té des armes par cor­res­pon­dance en pro­ve­nance des Etats-Unis. Celles-ci ar­ri­ve­raient éga­le­ment en plu­sieurs colis afin de trom­per la vi­gi­lance des douanes. Se­lon Serge, plu­sieurs clubs de tir se li­vre­raient en outre à un mar­ché pa­ral­lèle de car­touches afin de contour­ner les li­mi­ta­tions. « Ils achètent des car­touches en gros et les re­vendent en­suite aux li­cen­ciés avec une marge de 15 à 20%. »

Ces ex­ci­tés de la gâ­chette des­servent la cause des par­ti­sans du port d’arme en cos­tume-cra­vate. L’avo­cat Thi­bault de Mont­brial, fi­gure du bar­reau pa­ri­sien et pré­sident du Centre de Ré­flexion sur la Sé­cu­ri­té in­té­rieure qui in­ter­vient de­puis vingt ans dans des dos­siers de « lé­gi­time dé­fense», s’en dé­marque ré­so­lu­ment. Pour lui, la ques­tion doit être en­vi­sa­gée sous l’angle de la sé­cu­ri­té pu­blique. Avant même les at­ten­tats, il plai­dait pour une ex­ten­sion im­por­tante, mais en­ca­drée par la loi, du port d’arme. Cette so­lu­tion est dé­sor­mais de­ve­nue à ses yeux incontour­nable. « Le nombre de gens me­na­cés ex­plose. Les ser­vices de l’Etat ne peuvent plus suivre. Au­to­ri­ser plus de per­sonnes à por­ter une arme ne coû­te­rait pas un seul eu­ro. » Son idée se­rait aus­si de créer une uni­té au sein de la garde na­tio­nale avec d’an­ciens po­li­ciers, d’an­ciens mi­li­taires, mais aus­si des vo­lon­taires qui, tous, après une sé­lec­tion ri­gou­reuse, se­raient ar­més. Ar­gu­ment ré­pé­té in­las­sa­ble­ment: pou­voir ri­pos­ter ra­pi­de­ment en cas d’at­taque dans un train, dans une salle de spec­tacle… Thi­bault de Mont­brial in­siste : Charb, pa­tron as­sas­si­né de « Char­lie Heb­do », une li­cence de tir spor­tif en poche et se sa­chant me­na­cé, avait ré­cla­mé sans l’ob­te­nir un port d’arme. Et, le soir du Ba­ta­clan, seul le tir du com­mis­saire de la BAC sur l’un des ka­mi­kazes a mis fin à la tue­rie en cours, for­çant les ter­ro­ristes à se re­plier avec des otages. Sans ce coup de feu, des di­zaines de morts sup­plé­men­taires au­raient été à dé­plo­rer… LE MON­SIEUR ARMES DE L’ÉTAT Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, long­temps si­len­cieux face à cette France qui veut s’ar­mer, est dé­sor­mais contraint d’agir. D’ici à la fin du mois, se­lon nos in­for­ma­tions, se­ra dé­voi­lée o ciel­le­ment l’exis­tence d’un tout nou­veau ser­vice cen­tral des armes. Une struc­ture in­édite ba­sée à Nan­terre pour ten­ter de mieux contrô­ler les équi­pe­ments et leurs pro­prié­taires. Cent ving­tem­plois sont pro­gram­més sur deux ans dans toutes les pré­fec­tures de France pour contrô­ler ce mi­lieu de fa­çon plus étroite et pou­voir as­su­rer une tra­ça­bi­li­té qui n’existe pas au­jourd’hui. Des moyens consi­dé­rables qui té­moignent de l’im­por­tance du pro­blème. Pour l’ins­tant, dans le plus grand se­cret –vu la sen­si­bi­li­té du su­jet –, un Mon­sieur Armes est dé­jà à

l’oeuvre place Beau­vau. Lui non plus n’a pas la tête de l’em­ploi. On ima­gi­nait un an­cien grand flic, fa­mi­lier du tir ra­pide au 357 Ma­gnum ou au Sig Sauer. En réa­li­té, Pas­cal Gi­rault, res­pon­sable de la pré­fi­gu­ra­tion du projet, est un ad­mi­nis­tra­teur civil, an­cien de la Di­rec­tion des Li­ber­tés pu­bliques du mi­nis­tère et fin connais­seur de la lé­gis­la­tion. A « l’Obs », il confirme le diag­nos­tic : « Après ce qui s’est pas­sé en France, des gens se sont trou­vé une vo­ca­tion de ti­reur spor­tif. A nous d’ap­pli­quer les filtres pour faire le tri entre les vrais spor­tifs et les autres. » Pour res­ter maître de la si­tua­tion, l’Etat veut ras­su­rer les Fran­çais sur sa ca­pa­ci­té à ré­agir en tout point et en tout lieu. Une au­to­ri­sa­tion a dé­jà été don­née de­puis un an aux po­li­ciers et aux gen­darmes de conser­ver leur arme en de­hors du ser­vice. Seul pro­blème : au quo­ti­dien, confie l’un deux, « ce­la n’est pas en­core en­tré dans les moeurs ». En mai der­nier, dans le quar­tier de la Dé­fense, tout un ci­né­ma a été éva­cué après que des spec­ta­teurs eurent re­mar­qué –sans se dou­ter qu’il s’agis­sait d’un po­li­cier – qu’un homme por­tait une arme à la cein­ture.

Le fu­tur ser­vice cen­tral des armes doit aus­si mettre en place un puis­sant sys­tème d’in­for­ma­tion afin de re­cen­ser toutes les armes en cir­cu­la­tion, un peu à la ma­nière du fi­chier des cartes grises au­to­mo­biles. Le gou­ver­ne­ment en­tend ain­si en­rayer le tra­fic d’armes. Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur compte en­fin sur la col­la­bo­ra­tion des ar­mu­riers, des res­pon­sables de stands de tir et des fé­dé­ra­tions de chasse pour lui faire re­mon­ter des ren­sei­gne­ments sur les ti­reurs au pro­fil à risque. C’est une ques­tion de sé­cu­ri­té na­tio­nale.

Au­jourd’hui, la tra­ça­bi­li­té des armes est im­pos­sible, y com­pris pour les nom­breux fu­sils ou ca­ra­bines de chasse sto­ckés dans les mai­sons. L’Etat veut y re­mé­dier.

Fon­da­teur de l’As­so­cia­tion pour le Ré­ta­blis­se­ment du Port d’Armes ci­toyen (Ar­pac), Guillaume Lo­rans pose de­vant l’As­sem­blée, ac­com­pa­gné de Pierre, un autre mi­li­tant, ti­reur lui aus­si.

Après les at­ten­tats, Yves Gol­le­ty a vu sur­gir dans son ar­mu­re­rie à Paris « des gens qui ont peur et qui veulent ache­ter une arme ».

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