Ré­vo­lu­tion dans la basse-cour

Foi­son­nant et illus­tré avec ori­gi­na­li­té, “Ré­vo­lu­tions ani­males” re­cense de nom­breuses preuves de l’in­tel­li­gence que la science a ap­pris à re­con­naître aux ani­maux. Cer­tains exemples sont fa­meux, tels les grands singes ou les dau­phins. “L’Obs” a re­te­nu troi

L'Obs - - Débats - PAR XA­VIER DE LA PORTE

LA VIEILLE CHÈVRE QUI AI­MAIT LES SOI­RÉES TRAN­QUILLES

De­puis Aris­tote, qui les trou­vait « vives et ver­sa­tiles », les chèvres ont mau­vaise ré­pu­ta­tion. Même si ceux qui les ont beau­coup fré­quen­tées ont pu re­mar­quer leur ha­bi­le­té à ac­cé­der à leur nour­ri­ture ou à s’en­fuir de leur en­clos, elles ont été com­mu­né­ment consi­dé­rées comme stu­pides, voire dia­bo­liques. Elo­die Brie­fer, cher­cheuse en com­por­te­ment ani­mal qui les a étu­diées lon­gue­ment, en ar­rive à une conclu­sion bien dif­fé­rente : « Les chèvres sont très in­tel­li­gentes et n’en font qu’à leur tête. »

Son post­doc­to­rat por­tant sur « la com­mu­ni­ca­tion acous­tique entre la mère et le pe­tit », elle a d’abord pu ob­ser­ver que des liens s’éta­blissent très vite entre les chèvres et leurs che­vreaux : « Mères et jeunes ont des vo­ca­li­sa­tions in­di­vi­dua­li­sées, et se re­con­naissent mu­tuel­le­ment par la voix, dès la pre­mière se­maine après la nais­sance. » Cette reconnaissance peut per­du­rer – pour la mère tout au moins – un an après la sé­pa­ra­tion, ce qui si­gni­fie que les chèvres ont une très bonne mé­moire à long terme. Plus éton­nant en­core, les cris des che­vreaux se dé­ve­loppent dif­fé­rem­ment se­lon les groupes aux­quels ils ap­par­tiennent. Pour le dire au­tre­ment, ils prennent des ac­cents, ce qui per­met à la cher­cheuse d’avan­cer que « les vo­ca­li­sa­tions ani­males in­nées sont tout de même quelque peu flexibles et peuvent être mo­di­fiées en fonc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment so­cial ».

Par la suite, des re­cherches éten­dues aux ca­pa­ci­tés cog­ni­tives ont ame­né Elo­die Brie­fer à faire plu­sieurs ob­ser­va­tions. Les chèvres ont un don pour la reconnaissance et le sou­ve­nir des formes vi­suelles. Elles peuvent ap­prendre à ma­nier un ob­jet com­plexe et se sou­ve­nir long­temps de cet ap­pren­tis­sage. Et la cher­cheuse de rap­por­ter deux anec­dotes : celle d’une vieille chèvre qui chaque soir ren­trait dans son box et re­fer­mait der­rière elle la porte à lo­quet (lais­sant de­hors les plus jeunes ou les plus do­mi­nantes), et celle d’une autre qui re­ga­gnait elle aus­si son box, fer­mait la porte, at­ten­dait que son par­te­naire ar­rive, lui ou­vrait la porte puis re­pla­çait le lo­quet pour la nuit. Mais, chez les chèvres, à l’in­verse de beau­coup d’ani­maux, l’ap­pren­tis­sage semble être plus in­di­vi­duel que so­cial : elles n’ap­prennent pas de leurs sem­blables, même do­mi­nants. Vrai­ment, « elles n’en font qu’à leur tête ».

LE MONDE SE­LON LES POULES

Avant qu’on ne les élève en bat­te­rie pour leur chair ou leurs oeufs, les poules étaient ad­mi­rées pour leur vi­gi­lance, l’édu­ca­tion de leurs pe­tits et leur ap­ti­tude à com­mu­ni­quer entre elles. De­puis un siècle leur est ac­co­lée l’image de la bê­tise, à cause d’un pré­ju­gé an­thro­po­cen­trique : la pe­tite taille de leur cer­veau. Or, ex­plique An­nie Potts, pro­fes­seure à l’uni­ver­si­té de Can­ter­bu­ry en Nou­velle-Zé­lande, si le cor­tex cé­ré­bral est en ef­fet « né­gli­geable » chez les oi­seaux (alors qu’il est vo­lu­mi­neux, com­plexe et consi­dé­ré comme le siège de l’in­tel­li­gence chez l’hu­main), ce­la ne si­gni­fie pas qu’ils ne sont doués d’au­cune in­tel­li­gence : « Les oi­seaux traitent l’in­for­ma­tion de fa­çon dif­fé­rente et en d’autres em­pla­ce­ments que les mam­mi­fères. »

De fait, les poules ont une ouïe fine, né­ces­saire pour en­tendre les cris d’alarme des autres membres du groupe. Leur vi­sion est aus­si très dé­ve­lop­pée, mais ne fonc­tionne pas sur le même mo­dèle que chez les hu­mains. Elles peuvent pas­ser d’une vi­sion mo­no­cu­laire sur les cô­tés à une vi­sion bi­no­cu­laire en face d’elles, par des mou­ve­ments très ra­pides de la tête et des yeux, pour voir la nour­ri­ture qui se pré­sente à proxi­mi­té tout en main­te­nant une vue pa­no­ra­mique sur d’éven­tuels dan­gers à dis­tance.

« La mé­moire du pou­let est im­pres­sion­nante, ajoute An­nie Potts. Ils sont ca­pables de mé­mo­ri­ser cent autres têtes de pou­lets et de re­con­naître des oi­seaux qui leur sont fa­mi­liers après plu­sieurs mois de sé­pa­ra­tion. » Ils peuvent aus­si gar­der des hu­mains en mé­moire, et se dé­tour­ner de ceux qu’ils n’ap­pré­cient pas.

Les concepts abs­traits ne leur sont pas étran­gers. Dès ses trois jours, un pous­sin peut re­con­naître un ob­jet dont on cache une par­tie, ce qui est im­pos­sible à un bé­bé avant cinq mois. A ma­tu­ri­té, il peut re­te­nir l’em­pla­ce­ment d’un ob­jet, « réa­li­ser des cal­culs arith­mé­tiques de base et com­prendre les prin­cipes de la phy­sique (comme la so­li­di­té) et de la géo­mé­trie », in­dique An­nie Potts. Par ailleurs, des ex­pé­riences me­nées en 2005 ont mon­tré que les poules peuvent at­tendre de man­ger afin d’ob­te­nir une plus grande quan­ti­té de nour­ri­ture : « La ca­pa­ci­té d’en­vi­sa­ger l’ave­nir et de se res­treindre au pro­fit d’une ré­com­pense fu­ture était au­pa­ra­vant ré­pu­tée propres aux êtres hu­mains et autres primates. »

Mais le plus frap­pant est sans doute la so­phis­ti­ca­tion de leur lan­gage, qui im­plique l’en­semble des sens. Pour s’en te­nir aux vo­ca­li­sa­tions, on en dé­nombre une tren­taine qui concerne aus­si bien le ter­ri­toire, l’ac­cou­ple­ment, la cou­vai­son, la nour­ri­ture ou la sa­tis­fac­tion. Par exemple, leurs cris ne sont pas les mêmes se­lon que le dan­ger vient de l’air ou du sol. Et les poules ré­agissent à ces cris même quand ils ont été en­re­gis­trés, et sont ca­pables de les émettre alors qu’on ne leur montre que des images ani­mées : ce qui si­gni­fie que ces cris ne sont pas « sim­ple­ment des ex­cla­ma­tions in­vo­lon­taires re­flé­tant un état in­terne de peur », mais qu’ils sont « por­teurs de sens ». Ce qui fait dire à An­nie Potts : « Les pou­lets ont une syn­taxe et une sé­man­tique, ca­rac­té­ris­tiques na­guère consi­dé­rées comme mar­quant ex­clu­si­ve­ment le lan­gage hu­main. »

SEN­SI­BI­LI­TÉ DU POIS­SON

Les pois­sons res­sentent la dou­leur. Lynne U. Sned­don, de l’uni­ver­si­té de Li­ver­pool, montre qu’ils en ont l’ap­ti­tude phy­sio­lo­gique. De­puis une di­zaine d’an­nées, on sait qu’ils ont les ré­cep­teurs né­ces­saires à cette sen­sa­tion, mais aus­si que les voies me­nant de ces ré­cep­teurs au cer­veau sont très proches de celles des mam­mi­fères. Par ailleurs, ils ré­agissent po­si­ti­ve­ment à des an­tal­giques. « Dès lors, il est pos­sible de dire que le sys­tème de la dou­leur des pois­sons est com­pa­rable à ce­lui des mam­mi­fères », ex­plique la cher­cheuse.

Dans leur com­por­te­ment, les pois­sons fuient la dou­leur. La carpe koï s’éloigne d’une pince qui serre ses lèvres et sa queue ; « la truite arc-en-ciel et le pois­son rouge peuvent ap­prendre à évi­ter une zone où ils su­bissent un choc élec­trique ». Sou­mis à la dou­leur, ils donnent des signes de stress, et ré­duisent leur ac­ti­vi­té. Quand ses lèvres sont en­do­lo­ries, la truite cesse de s’ali­men­ter jus­qu’au re­tour à la nor­male. Ain­si, non seule­ment les ré­ac­tions ne sont pas les mêmes se­lon les zones concer­nées, mais, comme chez les mam­mi­fères, elles va­rient aus­si se­lon l’es­pèce étu­diée. « Le pa­cu trai­té ru­de­ment et le ti­la­pia du Nil dont on a cou­pé le bout de la queue nagent da­van­tage. Chez le sau­mon de l’At­lan­tique, une pé­ri­to­nite ab­do­mi­nale due à un vac­cin pro­voque une ré­duc­tion de l’ac­ti­vi­té et un ar­rêt de l’ali­men­ta­tion pou­vant al­ler jus­qu’à deux jours. » Cette ré­ac­tion éta­lée dans le temps per­met de conclure qu’il ne s’agit pas là d’un simple ré­flexe.

Des pois­sons zèbres se sont éga­le­ment mon­trés ca­pables, sou­mis à la dou­leur, de pré­fé­rer un en­clos nu et très éclai­ré où un anal­gé­sique les sou­lage à un en­vi­ron­ne­ment plus fa­vo­rable. Quant aux truites, quand elles souffrent, un mé­ca­nisme d’« at­ten­tion sé­lec­tive » les em­pêche d’être ef­frayées par la pré­sence d’un pré­da­teur. La conclu­sion de Lynne U. Sned­don à tous ces tra­vaux est ra­di­cale : si l’on est co­hé­rent avec notre sa­voir, « on doit alors re­voir en­tiè­re­ment les pro­cé­dures mises en oeuvre dans l’aqua­cul­ture, la pêche in­dus­trielle, la pêche à la ligne, les ex­pé­ri­men­ta­tions, les ex­po­si­tions pu­bliques, et l’aqua­rio­phi­lie ». « Ré­vo­lu­tions ani­males. Comment les ani­maux sont de­ve­nus in­tel­li­gents », sous la di­rec­tion de Karine Lou Ma­ti­gnon (co­édi­tion Arte Edi­tions-Les Liens qui li­bèrent).

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