New York, c’est l’en­fer

PAR­MI LES LOUPS ET LES BAN­DITS, PAR ATTICUS LISH, TRA­DUIT DE L’AN­GLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR CÉ­LINE LE­ROY, BUCHET-CHASTEL, 560 P., 24 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

Toi qui entres ici, aban­donne toute es­pé­rance. Ain­si Atticus Lish au­rait-il pu, au dé­but de son pre­mier ro­man, sou­hai­ter la bien­ve­nue à ses pro­ta­go­nistes. Elle, c’est Zou Lei, une fille de mi­li­taire chi­nois qui a réus­si à pé­né­trer clan­des­ti­ne­ment aux Etats-Unis. La voi­ci à New York où elle cu­mule les pe­tits bou­lots dans les quar­tiers asia­tiques de la ville. Ex­ploi­tée, payée au lance-pierre, elle est ar­rê­tée par la po­lice et je­tée en pri­son, avec d’autres sans-pa­piers, sans que per­sonne ne l’in­forme ja­mais du lieu de sa dé­ten­tion, ni de la date de sa li­bé­ra­tion, qui sur­vien­dra un an plus tard. Lui, Skin­ner, est un vé­té­ran de la guerre en Irak. Bles­sé, il souffre des trau­mas ha­bi­tuels – in­som­nie, pa­ra­noïa, cau­che­mars peu­plés de corps dé­chi­que­tés par des ex­plo­sions en tous genres. Hé­bé­té, ivre, il erre dans la ban­lieue new-yor­kaise et trompe son désar­roi en feuille­tant des re­vues por­no dans une piaule qu’il loue à la mère d’un vio­leur ir­lan­dais.

Fils de l’im­mense édi­teur Gor­don Lish, qui avait joué un rôle clé dans le suc­cès de Ray­mond Car­ver, Atticus Lish s’y connaît en dé­glingue. Il a lais­sé tom­ber Har­vard, tra­vaillé ici et là, et s’est en­ga­gé dans les ma­rines avant de re­tour­ner fi­na­le­ment à Har­vard, pour se ma­rier avec une maî­tresse d’école sud-co­réenne. Il a écrit son ro­man à la main mais, dans sa tête, c’était de la 3D – on peut presque tou­cher les lieux qu’il dé­crit. Cui­sines de res­tau­rants à l’am­biance pois­seuse et sale, dor­toirs de clan­des­tins où les filles ne pos­sèdent au­cune in­ti­mi­té, ca­bi­nets d’avo­cats mar­rons où Zou Lei tente de com­prendre comment elle peut, sans pa­piers, se ma­rier avec un Amé­ri­cain pour en avoir. C’est in­croya­ble­ment âpre, et ce­pen­dant por­té par l’éner­gie folle qui ha­bite la jeune Ouï­ghoure (Chi­noise de confes­sion mu­sul­mane) fière de son corps mus­clé et de sa dé­ter­mi­na­tion que rien ni per­sonne ne semblent pou­voir en­ta­mer. Entre Zou Lei et Skin­ner, ces deux com­bat­tants qui cherchent à sur­vivre dans la jungle de la ville, la pas­sion est im­mé­diate, élec­trique, ra­di­cale et ce­pen­dant déses­pé­rée : dé­jà Skin­ner sombre, en­traî­nant dans sa chute celle qu’il vou­drait par-des­sus tout ai­der à se sau­ver. Rien d’éton­nant à ce que cette plon­gée ver­ti­gi­neuse dans les bas-fonds de l’Amé­rique ait connu un suc­cès im­mé­diat aux EtatsU­nis, où le livre a re­çu le prix PEN/Faulk­ner. C’est un ro­man ex­tra­or­di­naire, et il faut lui faire un triomphe.

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