Bonnes feuilles « Ni­co­las et les vam­pires », de Serge Raf­fy

Dans son nou­veau livre*, notre col­la­bo­ra­teur Serge Raf­fy ra­conte comment l’ex-pré­sident s’est nour­ri de la haine qu’il sus­cite, y com­pris dans son propre camp, pour re­ve­nir dans l’arène. Ex­traits

L'Obs - - Sommaire - © Ro­bert Laf­font (*) « Ni­co­las et les vam­pires », par Serge Raf­fy, Edi­tions Ro­bert Laf­font, 234 pages, en li­brai­ries. Les in­ter­titres sont de la rédaction.

Dans son re­fuge de la rue de Mi­ro­mes­nil, Ni­co­las Sar­ko­zy ob­serve le jeu de ce­lui qu’il consi­dère dé­sor­mais comme son seul concur­rent pour la pri­maire de la droite. Alain le mi­ra­cu­lé, à la dif­fé­rence des autres pré­ten­dants, ne le cloue pas au pi­lo­ri. Il joue l’homme pon­dé­ré, prêt à tous les par­dons pour ras­sem­bler le pays au­tour de lui. Après le dé­sastre de la guerre Co­pé-Fillon, l’an­cien pré­sident s’at­ten­dait à voir le « juge de paix », Jup­pé le consen­suel, prendre les rênes du par­ti, en­ta­mer un grand mé­nage au sein de l’ap­pa­reil, étage par étage. Une « désar­ko­zy­sa­tion » en dou­ceur de la ma­chine UMP. Et puis, rien. […]

« Quand Ni­co­las a pris l’UMP, à l’au­tomne 2014, Jup­pé ar­bo­rait le sou­rire cris­pé qu’on lui connaît, ra­conte un sar­ko­zyste. De­vant les ca­mé­ras, il a lan­cé un iro­nique “Ha­be­mus pa­pam”, la mâ­choire ten­due comme une ar­ba­lète. Il adou­bait son en­ne­mi, la mort dans l’âme. Mais il n’a rien fait pour le sor­tir du jeu ou même seule­ment le neu­tra­li­ser. » Au­rait-il donc si peur de lui ? « Quand Sar­ko ar­rive dans une réunion, Jup­pé, comme les autres, est té­ta­ni­sé par sa pré­sence, dit un sou­tien de Bru­no Le Maire. Il y a une forme d’élec­tri­ci­té qui se dé­gage. Ce cô­té pe­tit Bo­na­parte qui entre dans une pièce, le re­gard noir, la mâ­choire ten­due, comme s’il al­lait sor­tir son flingue, met mal à l’aise. Avec lui, on ne sait ja­mais s’il va pro­non­cer une blague à deux balles ou un sous-en­ten­du des­ti­né à bles­ser ou à hu­mi­lier. »

Alain Jup­pé, comme les très bons élèves, ha­bi­tués aux prix d’ex­cel­lence, croit que les vic­toires se gagnent au mé­rite. Il ne fer­raille pas, il cal­cule. Il n’a pas de clan, il a des col­la­bo­ra­teurs. Il ne me­nace pas, il fait un ex­po­sé. L’agré­gé de lettres clas­siques, la « tête d’oeuf » fé­rue de la­tin et de grec an­cien, a du mal à maî­tri­ser ses sen­ti­ments à l’égard de Ni­co­las Sar­ko­zy. Il a été son mi­nistre de la Dé­fense puis des Af­faires étran­gères, du­rant les der­nières an­nées du quin­quen­nat, jus­qu’en 2012. A l’ex­cep­tion de l’in­ter­ven­tion fran­çaise en Li­bye, où il a eu le sen­ti­ment d’être mis à l’écart, le pré­sident l’a plu­tôt tou­jours bien trai­té. Pour­tant, le ma­laise per­siste. Pas seule­ment à cause des mau­vais sou­ve­nirs de l’époque bal­la­du­rienne. « En fait, Alain Jup­pé sa­vait qu’il était te­nu en laisse, que son bâ­ton de ma­ré­chal de mi­nistre d’Etat était aus­si une ma­nière de le neu­tra­li­ser, de le vas­sa­li­ser, ex­plique un lieu­te­nant du maire de Bor­deaux. On sa­vait que Sar­ko avait une

for­mule pour Jup­pé : « Ce­lui-là, il faut l’oc­cu­per, il faut pas qu’il me fasse chier. »

[…] Alain le Lan­dais se des­ti­nait à de­ve­nir chi­rur­gien ; la vue de l’hé­mo­glo­bine lui pro­vo­qua de telles ter­reurs qu’il dut y re­non­cer. Mal­gré ce han­di­cap, il avait un faible pour la cor­ri­da, cou­rait les pla­zas,à Dax, Bayonne ou Mont-de-Mar­san, fas­ci­né par le spec­tacle de ces to­re­ros au vi­sage d’en­fant, lé­gers comme des plumes, af­fron­tant le Mi­no­taure, le poi­trail of­fert aux cornes du monstre. Au­jourd’hui en­core, l’an­cien Pre­mier mi­nistre de Chirac joue les afi­cio­na­dos. De haut. Il ne des­cend ja­mais dans l’arène. Comment ne se­rait-il pas fas­ci­né par la psy­cho­lo­gie de son ri­val, mi-taureau, mi-to­re­ro, qui se ré­veille tous les ma­tins pour lut­ter contre les « monstres », ses en­ne­mis, réels ou ima­gi­naires, qui hantent ses nuits ? Sar­ko­zy le pun­cheur ne se réa­lise que dans la cas­tagne. Dans ces mo­ments, il parle comme un char­re­tier, n’est plus qu’un coupe-jar­ret sur­gi de la cour des mi­racles.

“IL FAUT QUE LE CAN­DI­DAT DE LA PRÉ­SI­DEN­TIELLE SOIT LE CHEF DU PAR­TI”

La France veut un père tran­quille. Un « Pé­père »? Fran­çois Hol­lande au­rait pu oc­cu­per ce cré­neau, avec sa ron­deur pa­te­line, sa pa­tience de bonze, son goût im­mo­dé­ré du consen­sus, mais sa ma­jo­ri­té, ron­gée par les di­vi­sions, l’en a em­pê­ché. Les fron­deurs, fi­dèles d’Ar­naud Mon­te­bourg, de Mar­tine Au­bry, ou de Be­noît Hamon, dès les pre­mières mi­nutes de son man­dat, ont ti­ré à bou­lets rouges sur lui, avec une vi­ru­lence sui­ci­daire. Ré­sul­tat: l’au­to­ri­té du pré­sident so­cia­liste s’est dé­li­tée au fil des jours […]. Ce der­nier gou­verne, du­rant les der­niers mois de son man­dat, dans une am­biance de fin de règne. « C’est quelque chose qu’on a re­gar­dé de près, ana­lyse un membre de l’équipe de Ni­co­las Sar­ko­zy. En ob­ser­vant les so­cia­listes se dé­chi­rer, on avait en live les ef­fets per­vers d’une pri­maire. En fait, le vain­queur n’avait pas réus­si à ras­sem­bler son camp. L’uni­té n’était que de fa­çade, un chif­fon de pa­pier. Les écu­ries des can­di­dats du pre­mier tour, en sous-main, alors qu’ils étaient au pou­voir, ef­fec­tuaient une en­tre­prise de dé­mo­li­tion contre l’Ely­sée, comme si la pri­maire de 2011 n’avait ja­mais exis­té et qu’ils étaient dé­jà dans celle de 2017. C’est dé­vas­ta­teur. Pour sor­tir de ce piège, il faut que le can­di­dat de la pré­si­den­tielle soit le chef du par­ti, ce qui n’était pas le cas de Hol­lande. Il l’a payé très cher. »

“NI­CO­LAS SAR­KO­ZY, C’EST BAR­BA­PA­PA”

[…] Ma­rine Le Pen se contente de ré­pé­ter que l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique est un has been, qu’il ne re­vien­dra ja­mais, que son seul ri­val pour 2017 est Alain Jup­pé. Le pré­sident des Ré­pu­bli­cains peut éla­bo­rer tous les plans qu’il veut pour lui nuire, confie-t-elle à ses proches, il ne pour­ra pas « re­faire le coup de 2007 », quand Pa­trick Buis­son le coa­chait pour « pê­cher dans les eaux troubles du FN ». Qui peut en­core croire le « ba­ra­ti­neur » ? ajoute-t-elle. Ma­rine Le Pen est convain­cue qu’il ne par­vien­dra pas à fis­su­rer son élec­to­rat. Elle sur­nomme Ni­co­las Sar­ko­zy « Bar­ba­pa­pa », du nom du hé­ros d’un des­sin ani­mé pour en­fants dont les per­son­nages, en forme de poire, ont la ca­pa­ci­té de chan­ger d’ap­pa­rences à vo­lon­té. « Ni­co­las Sar­ko­zy, c’est Bar­ba­pa­pa, iro­nise la pa­tronne du FN. Il peut se trans­for­mer en pa­triote, en cen­triste, en im­mi­gra­tion­niste ou en op­po­sant à l’immigration. N’ayant pas de co­lonne ver­té­brale, il fait fi de toute sin­cé­ri­té ou convic­tion, il s’adapte. »

UN MÉ­LANGE DE DRA­CU­LA ET DE D’AR­TA­GNAN

[…] Comme tous les grands re­quins de la po­li­tique, Ni­co­las Sar­ko­zy a échap­pé à toutes les tem­pêtes. Du moins, en est-il re­ve­nu vi­vant. C’est un homme ba­la­fré, hu­mi­lié par la dé­faite, qui veut en­core croi­ser le fer dans l’arène élec­to­rale. Il tente un pa­ri in­sen­sé: re­ve­nir au pou­voir après en avoir été chas­sé. S’il par­ve­nait à ses fins, ce se­rait un ex­ploit his­to­rique. Nom­breux sont ceux qui pro­phé­ti­saient, pour lui, un ac­ci­dent en plein vol. Tant de vam­pires vou­laient se re­paître de sa dé­pouille. Et pour­tant, il a sur­vé­cu. L’ins­tinct de vie a été plus fort que tout. Ce grand bles­sé de guerre, qui pré­tend que la po­li­tique est la vie à la puis­sance 10, est un res­ca­pé. Comme tous ceux qui ont connu le nau­frage, il n’a rien à perdre.

Est-il ani­mé par un es­prit de re­vanche ? Il jure que non. Mais comment le croire ? Les com­pé­ti­teurs ne sont ja­mais aus­si fé­roces et dé­ter­mi­nés que quand ils ont l’âme en­san­glan­tée. Le sang… ce­lui que les vam­pires ne lui ont pas su­cé. Comment a-t-il fait pour ne pas tom­ber sous les crocs de ses en­ne­mis? On peut ne pas adhé­rer au per­son­nage, à son idéo­lo­gie, à ses mé­thodes. On peut dé­tes­ter ou ado­rer le cô­té fri­pouille, la dé­ma­go­gie sans bornes, de l’homme sans états d’âme, prêt à tous les vi­rages, tous les contre-pieds pour par­ve­nir à ses fins. On peut aus­si ob­ser­ver la tra­jec­toire de ce fils d’im­mi­gré hon­grois, plus fran­çais que les des­cen­dants de Clo­vis, avec une forme de cu­rio­si­té ro­ma­nesque. Et si le plus grand des vam­pires, tout compte fait, c’était lui ? N’at-il pas bu à toutes les veines des grands hommes po­li­tiques de la Ve Ré­pu­blique ? Dans celles de Jacques Chirac pour le cô­té conquis­ta­dor, de Fran­çois Mit­ter­rand pour ses mé­thodes flo­ren­tines, de Jacques Cha­ban-Del­mas, dont il se pré­tend tou­jours un dis­ciple, de Charles de Gaulle, parce que son grand-père était gaul­liste, de Charles Pas­qua, pour l’art des in­trigues obs­cures. L’an­cien pré­sident s’est nour­ri de toutes ces fi­gures avec la vo­ra­ci­té d’un grand pré­da­teur.

[…] Ni­co­las Sar­ko­zy est un mé­lange dé­to­nant de Dra­cu­la et de d’Ar­ta­gnan. Ve­nu, par sa mère, des ri­vages de Cor­fou, il a le sang chaud des Mé­di­ter­ra­néens. Et, par son père hon­grois, né Na­gy-Boc­sa, l’âme sombre et tour­men­tée des peuples ma­gyars. Mais, pour beau­coup de Fran­çais, il reste As­té­rix, le Gau­lois as­tu­cieux, qui sort de tous les pièges. C’est cette image, au fond, que ses par­ti­sans veulent conser­ver de lui. Et, aus­si, son cô­té show­man. Au siècle de la ty­ran­nie de l’image et du di­ver­tis­se­ment, il reste un sa­cré client. Avec lui, le spec­tacle est ga­ran­ti. Quel que soit le dé­noue­ment.

Ni­co­las Sar­ko­zy, en mee­ting à Chaumont, en Haute-Marne, le 14 oc­tobre.

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