Reportage Ma­thias Enard, un Gon­court aux four­neaux

Alors qu’il pu­blie un re­cueil de ses poèmes, l’au­teur de “BOUS­SOLE”, qui a ou­vert UN RES­TAU­RANT À BAR­CE­LONE, a fait la cui­sine en Bel­gique pour ses fi­dèles lec­teurs. Reportage gas­tro­no­mique

L'Obs - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par DA­VID CAVIGLIOLI

Fin oc­tobre, Ma­thias Enard est à Liège, dans la ca­bine d’une pé­niche po­sée sur la Meuse, ar­ri­vée la veille de Na­mur. Le prix Gon­court 2015 porte un ta­blier de mar­mi­ton, et émince des écha­lotes en bu­vant du vin por­tu­gais. Il cui­sine de­puis la veille. Quand on lui de­mande ce qu’il a fait, il ré­flé­chit, puis dit : « J’ai pa­ré, dres­sé, dé­cou­pé, ébouillan­té, blan­chi, émin­cé, fait re­ve­nir, pe­lé, mi­jo­té. C’est à peu près tout. » Il pré­pare un dî­ner pour une ving­taine de convives, or­ga­ni­sé dans le cadre d’un pro­jet lit­té­raire et flu­vial nom­mé Pas­se­relles. Une li­brai­rie lié­geoise a convo­qué les plus grands lec­teurs lo­caux d’Enard. Le me­nu an­nonce du cho­ri­zo por­tu­gais en meu­rette, des feuille­tés ot­to­mans, une crème de riz à l’ira­nienne au sa­fran et à l’eau de rose. Le plat de ré­sis­tance vient du « Grand Dic­tion­naire de cui­sine » d’Alexandre Du­mas : un san­glier ma­ri­né au cas­sis. L’af­faire est longue à mettre en place. Quelques heures de ma­ri­nade (vin, thym, ail, écha­lotes) ; pre­mière cuis­son de deux heures dans un bouillon (fe­nouil, cé­le­ri, ca­rottes, pa­nais, vin blanc, gnôle) ; re­pos de vingt-quatre heures; se­conde cuis­son d’une heure et de­mie; pré­pa­ra­tion de la sauce avec le jus de cuis­son, des écha­lotes et de la crème de cas­sis.

« J’ai tou­jours ado­ré cui­si­ner », dit Enard en pleu­rant (les écha­lotes). Il y a quelques an­nées, il a ou­vert avec son ami Imad El Had­dad un res­tau­rant li­ba­nais à Bar­ce­lone, où il vit. L’en­droit, cré­di­té de 4,5 étoiles sur 5 sur Trip Ad­vi­sor (« El menú está muy bien, es abun­dante y sa­bro­so »), s’ap­pelle Ka­ra­ka­la, d’après l’em­pe­reur ro­main mul­ti­cul­tu­ra­liste qui a don­né la ci­toyen­ne­té à tous les ha­bi­tants de l’Em­pire. Quand la vie de grand écri­vain l’as­somme, il va y cui­si­ner. Il fait les deux ser­vices. Le plat ve­dette : un agneau à la ce­rise, re­cette qu’il a rap­por­tée d’Alep. L’orien­ta­liste amou­reux de « Bous­sole » a vé­cu en Sy­rie de 1995 à 1999, d’abord comme ap­pren­ti cher­cheur à l’Ins­ti­tut fran­çais d’Etudes arabes de Da­mas, puis comme pro­fes­seur à Souei­da, en terre druze, dans les mon­tagnes mé­ri­dio­nales du pays. « Le grand plat po­pu­laire sy­rien, on ne le trouve pas dans les res­tau­rants en France, dit-il. C’est le fat­té : du pain, du yaourt, du gras, des pois chiches. »

Il est sou­vent re­tour­né en Sy­rie, jus­qu’au dé­clen­che­ment de la guerre, en 2011. « Je n’y connais plus per­sonne. Tous les amis que j’avais sont exi­lés, pri­son­niers, dis­pa­rus ou morts. » Il dit ça sans larmes. Les écha­lotes sont émin­cées. Il part re­muer son san­glier, qui grom­melle dans une gi­gan­tesque mar­mite. « Alep était très agréable. Une grande ville, plus grande que Da­mas, plus cos­mo­po­lite aus­si. On y trou­vait des Ar­mé­niens, des Kurdes, des Arabes, des com­mer­çants d’Asie mi­neure, des gens ve­nus des an­ciennes Ré­pu­bliques so­vié­tiques. L’ac­cent y est très par­ti­cu­lier. C’est une ville en pierre, alors que Da­mas est en bois et en briques crues. Ce n’est pas le même pays. » Enard a gran­di à Niort, dans une fa­mille basque et juive. En 1990, à 18 ans, il a fait un pre­mier voyage au Li­ban. Dès qu’il a pu, il est par­ti. Il n’a

plus vé­cu en France de­puis vingt-cinq ans. On ne dé­cèle pas chez lui l’ani­mo­si­té an­ti­fran­çaise des ex­pa­triés. Il n’aime pas non plus les voyages, qu’il trouve « in­con­for­tables ». De­puis que « Bous­sole » a eu le Gon­court, avec les tra­duc­tions qui se mul­ti­plient, il passe sa vie dans des aé­ro­ports, et il dé­teste ça. Il semble plu­tôt cher­cher à me­ner la vie va­ga­bonde des sa­vants mé­di­ter­ra­néens d’an­tan, qui par­laient dix langues et er­raient entre Cor­doue et Bag­dad. Enard parle l’es­pa­gnol, le ca­ta­lan, l’arabe, le dia­lecte du Le­vant, l’an­glais, l’al­le­mand, le persan. Il ba­ra­gouine le russe et l’ita­lien.

Il pu­blie ces jours-ci « Der­nière Com­mu­ni­ca­tion à la so­cié­té proustienne de Bar­ce­lone », qui ras­semble l’in­té­gra­li­té de son tra­vail poé­tique. Le plus vieux texte, « Bey­routh », long poème ly­rique, très mar­qué par Cen­drars, date de 1995. « C’est aus­si un peu un car­net de voyage, dit-il. Et comme mes ro­mans sont sou­vent in­dexés à mes voyages, on y trouve aus­si des échos géo­gra­phiques et thé­ma­tiques de tout ce que j’ai pu­blié. » On passe par le Tan­ger de « Rue des Vo­leurs », le Sa­ra­je­vo de « Zone ». Un « long che­min de cartes », ode « au deuil, aux livres d’his­toires/A l’en­ivrant sé­pulcre des an­cêtres ». Ça se ter­mine à Lis­bonne, chez Pes­soa, qui écri­vait des qua­trains re­pris aux « Ru­baiyat » du poète persan Omar Khayyam.

Quand les in­vi­tés ar­rivent pour s’at­ta­bler, on dé­couvre la so­cié­té énar­dienne de Liège. Des en­sei­gnants, des étu­diants, qui ont tout lu d’Enard, par­fois cor­res­pon­du avec lui, tra­vaillé sur ses oeuvres, et l’ap­pellent « Ma­thias ». Enard, de­bout, leur ra­conte l’his­toire du me­nu, ex­plique les vins ser­vis, lit Pes­soa après l’en­trée. Un co­mé­dien dit un pas­sage de Proust, où l’af­fli­geant mar­quis de Nor­pois, in­vi­té par le père du Nar­ra­teur, trouve le salut en s’ex­ta­siant sur le boeuf froid aux ca­rottes de Fran­çoise – ou comment la cui­sine, comme l’art, peut un temps ef­fa­cer les fron­tières so­ciales et re­battre les cartes du pres­tige.

ÉLOGE DU LARD EN LIT­TÉ­RA­TURE

La gas­tro­no­mie et la lit­té­ra­ture en­tre­tiennent un vieux com­pa­gnon­nage. Barthes no­tait que « chez Flau­bert, chez Proust, chez Zo­la, on sait tou­jours ce que mangent les per­son­nages », et que la des­crip­tion du conte­nu des as­siettes « consti­tue la marque même du ro­ma­nesque ». En 2010, pré­fa­çant « la Cui­sine des écri­vains » de Jo­han Faer­ber (In­culte), Enard s’était li­vré à un éloge du lard en lit­té­ra­ture, lui le maxi­ma­liste à la plume cor­pu­lente. L’écri­ture, di­sait-il, est faite de gras pour la « ré­cep­tion des sucs », de sel pour ex­haus­ser les goûts. Le ro­man est le fruit de ma­ri­nades longues et de ré­duc­tions. L’écri­vain émince, dé­coupe, pare, ébouillante, pèle, dé­glace. Sa pou­belle est pleine de lé­gumes qui ont ser­vi pour le bouillon, qui ne fi­gu­re­ront pas dans l’as­siette, mais dont le goût fan­tôme hante la pièce de viande. Avec son san­glier, Enard a ser­vi un gra­tin de cro­zets cuits dans du thé fu­mé. Le thé a fi­ni dans la Meuse, mais on a mâ­ché ses va­peurs. Et le maître queux a abat­tu tout ce tra­vail pour une poi­gnée de convives igno­rant ce qu’il a fal­lu de sueur pour ser­vir quelques pages. Sou­dain, on se tourne vers Enard. On ob­serve que, dans ses ro­mans, ses per­son­nages mangent ra­re­ment. Il se fige. « C’est vrai ça, dit-il. Comment ça se fait, pu­tain ? »

Ma­thias Enard pré­pare un re­pas pour une ving­taine de per­sonnes. Au me­nu : cho­ri­zo por­tu­gais en meu­rette, feuille­tés ot­to­mans, san­glier ma­ri­né au cas­sis… Né en 1972, Ma­thias Enard est l’au­teur de « Zone », de « Parle-leur de ba­tailles, de rois et d’élé­phants », et de « Bous­sole » (prix Gon­court 2015). Il vit à Bar­ce­lone de­puis 2000.

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