Cannes Le jour­nal in­time de Thier­ry Fré­maux

Ja­mais en­core un dé­lé­gué gé­né­ral du FES­TI­VAL DE CANNES n’avait te­nu ni pu­blié son JOUR­NAL IN­TIME. Voi­là qui est fait dans un livre où (presque) tous les SE­CRETS sont le­vés. Bonnes feuilles exclusives

L'Obs - - Sommaire - Par JÉ­RÔME GAR­CIN

Un dé­lé­gué gé­né­ral de­vrait dire ça. Et qu’im­porte le de­voir de ré­serve. Car ce livre vo­lu­mi­neux est aus­si pas­sion­nant qu’édi­fiant. De la clô­ture du Fes­ti­val de Cannes 2015 à celle de l’édi­tion sui­vante, Thier­ry Fré­maux, qui pré­side à la lé­gen­daire Sé­lec­tion of­fi­cielle, a te­nu en ef­fet son Jour­nal de bord. Jon­glant avec les fu­seaux ho­raires, cou­rant au pas de charge tous les conti­nents, tu­toyant les stars, les réa­li­sa­teurs et les pro­duc­teurs du monde en­tier, vi­sion­nant des mil­liers de films et tra­vaillant à consti­tuer son ju­ry an­nuel avec au­tant de science po­li­tique qu’un Pre­mier mi­nistre son gou­ver­ne­ment, le fré­né­tique, frac­tion­né, fié­vreux, fron­deur, fré­mis­sant «Fre­go­li» Fré­maux tient du sur­homme. L’ha­bi­tué de la voi­ture 12, place 14, du TGV vit à che­val entre Paris et Lyon (où il di­rige éga­le­ment le Fes­ti­val Lu­mière), des­cend de l’avion qui le ra­mène de Bue­nos Aires ou To­ron­to pour sillon­ner, en­core «jet­la­gué» et les écou­teurs à l’oreille, le Dau­phi­né à vé­lo, fré­quente au­tant les stades de foot que les concerts de rock, les bou­chons que les bou­qui­nistes, passe ses jour­nées dans des salles obs­cures et ne dort pas la nuit. L’im­pa­tient écrit comme on tex­tote, sans cesse et par­tout – sauf quand son fils Vic­tor est ad­mis à l’hô­pi­tal pour y su­bir une opé­ra­tion. For­mi­dable au­to­por­trait d’un lu­dion en mou­ve­ment per­pé­tuel, « Sé­lec­tion of­fi­cielle » est sur­tout, et pour la pre­mière fois, le car­net, clas­sé confi­den­tiel-dé­fense, du pa­tron ar­tis­tique du plus grand fes­ti­val de ci­né­ma. Com­ment choi­sit-on le pré­sident du ju­ry, sé­lec­tionne-t-on les films en com­pé­ti­tion, s’ex­cuse-t-on au­près des re­fu­sés (« ma qua­li­té prin­ci­pale : sa­voir dire non »), ré­siste-t-on aux pres­sions fi­nan­cières et po­li­tiques, pac­tise-t-on avec les chaînes de té­lé, fer­raille-t-on avec les autres fes­ti­vals, or­ga­nise-t-on le grand bal­let de la Croi­sette et ob­ser­vet-on l’ul­time réunion se­crète, celle du pal­ma­rès ? Tout est dans ce livre. C’est Cannes in ute­ro. Le bun­ker, dans son poste de com­mande. Mais, sur­prise : le gé­né­ra­lis­sime reste un grand en­fant, un fou de ci­né­ma qui conti­nue de rê­ver sa vie, sur­tout lorsque, sur le grand écran, elle lui échappe.

MER­CRE­DI 27 MAI 2015

Je m’ap­pelle Thier­ry Fré­maux, je suis dé­lé­gué gé­né­ral du Fes­ti­val de Cannes et di­rec­teur de l’Ins­ti­tut Lu­mière de Lyon. Je suis né en 1960, l’an­née d'« A bout de souffle », à Tul­lins-Fures dans le dé­par­te­ment de l’Isère, que je n’ai ja­mais quit­té. J’ai gran­di aux Min­guettes, à Vé­nis­sieux, où j’ai vé­cu trente ans, j’ha­bite à Lyon, où je re­viens tou­jours et où j’ai trou­vé mon pre­mier em­ploi, à l’Ins­ti­tut Lu­mière, que je n’ai ja­mais quit­té non plus. Je ne quitte ja­mais les en­droits d’où je viens et je m’at­tache par­tout où je vais, ce qui me pose un pro­blème, par­fois, dans la vie. Et Cannes est de­ve­nu ma vie.

« Tu prends des notes sur toutes ces choses dont on sait tout et rien à la fois ? », m’a de­man­dé Sa­bine Azé­ma il y a dé­jà long­temps. Oui, non, par­fois. J’exerce une fonc­tion qui os­cille entre de­voir mé­dia­tique et ser­ment de si­lence, entre l’os­ten­ta­toire et le dis­cret. C’est un grand pri­vi­lège d’être là où je suis : la Croi­sette à Cannes et la rue du Pre­mier-Film à Lyon, le plus grand fes­ti­val de ci­né­ma et le lieu de nais­sance du ci­né­ma­to­graphe Lu­mière. Je me suis long­temps dit : il est in­utile de s’en van­ter.

VEN­DRE­DI 5JUIN

L’en­tre­tien que j’ai don­né au « Film fran­çais » est pa­ru. L’AFP, qui l’a lu avant pu­bli­ca­tion, le ré­sume de fa­çon aus­si ré­duc­trice qu’in­exacte : « Thier­ry Fré­maux ac­cuse les ré­seaux so­ciaux. » Et tous les sites de pa­ra­phra­ser l’en­semble, sans qu’au­cun d’entre eux ne se livre à la moindre ana­lyse de l’interview com­plète. Je sais d’où vient l’ori­gine de ce titre : en dé­cembre der­nier, lors d’une confé­rence don­née à Bue­nos Aires, j’avais dit mon aver­sion pour l’usage gé­né­ra­li­sé des sel­fies, en par­ti­cu­lier de la part de ceux qui montent les marches qu’ils en­combrent de leur va­ni­té. Per­sonne ne s’en rend compte sauf nous qui sommes tous les soirs en haut du ta­pis rouge, mais cette pra­tique dé­bile le trans­forme chaque soir en un dé­ri­soire théâtre de nar­cis­sisme.

Mal­heu­reu­se­ment, ap­pe­ler à un peu de ré­serve et à un re­tour à un avant de ce que Serge Da­ney ap­pe­lait la « bou­che­rie ca­tho­dique » (c’était en 1983, que di­rait-il aujourd’hui ?) vous place d’em­blée dans le camp des ré­ac­tion­naires. Sur le Net, « Li­bé­ra­tion » y va de ses sar­casmes, titre à l’ap­pui : « Les­cure et Fré­maux se font des films. »

LUN­DI 8JUIN

Ken Loach : « Cher Thier­ry [en fran­çais], j’es­père que tu vas bien et que tu te re­poses. Je vou­lais te dire com­bien j’étais d’ac­cord avec toi sur cer­tains tweets, qui relèvent d’une ac­ti­vi­té par­fai­te­ment in­fan­tile. On veut faire de nous des gens de plus en plus im­ma­tures. Prendre le temps de pen­ser, ré­flé­chir avant de for­mu­ler son ju­ge­ment, c’est ce que les cri­tiques avaient l’ha­bi­tude de faire. Pas de twee­ter. Aus­si, bien joué d’avoir de­man­dé aux gens d’ar­rê­ter de faire des sel­fies de fa­çon im­bé­cile. Ou c’est que je me fais vieux ? D’ac­cord, je suis vieux. Il nous reste le foot. On est en train de trans­for­mer notre pe­tit club [il s’agit de Bath] en un bien col­lec­tif, une sorte de coo­pé­ra­tive. La ré­vo­lu­tion com­men­ce­ra sur un ter­rain de foot ! Bien à toi, Thier­ry, j’es­père que tout va bien à Lyon. A bien­tôt. »

DI­MANCHE 22 NO­VEMBRE

Chaque an­née, de­puis tou­jours, un nom s’im­pose pour la pré­si­dence du ju­ry : Go­dard. Il re­vient pour Cannes, et pour tant d’autres choses, tant l’ombre por­tée de Jean-Luc est pré­gnante. Ri­vette gra­ve­ment ma­lade, il de­vient le seul ci­néaste ac­tif des cinq mous­que­taires ex-jeunes-turcs de­ve­nus Nou­velle Vague. Je ne vais pas faire dans la mé­ta­phy­sique né­cro­lo­gique mais il est tou­chant d’ob­ser­ver com­ment les deux fi­gures ma­jeures du groupe, frères amis en­ne­mis, Truf­faut et Go­dard, l’au­ront aus­si en­ca­dré dans le cycle de la vie : Truf­faut est mort le pre­mier en 1984 (il sem­blait alors âgé au jeune homme que j’étais, âgé d’un âge que je viens de dé­pas­ser), Go­dard est en­core là.

[…] Je n’ai ja­mais de­man­dé à Gilles Ja­cob si, dans les an­nées 1980 ou 1990, la pro­po­si­tion lui fut faite ou non, et le cas échéant s’il l’avait dé­cli­née. Go­dard n’est pas le seul grand ci­néaste qui n’au­ra ja­mais été pré­sident de ju­ry. Berg­man, Tar­kovs­ki, Fel­li­ni et tant d’autres. Comme dit Ta­ran­ti­no : « La liste est belle de ceux qui ont rem­por­té la palme d’or mais il en est une plus belle en­core : celle de ceux qui ne l’ont pas ob­te­nue ! » Pa­reil pour les pré­si­dents de ju­ry. Ra­ter les grands ar­tistes de l’époque est une han­tise que j’éprouve à mon tour. Tos­can m’a dit que Mau­rice Pia­lat en rê­vait, et Syl­vie me l’a confir­mé. Le Fes­ti­val au­rait eu peur de gé­rer un tel per­son­nage. « Je me mets à la place de Gilles, m’avait dit Tos­can. Mau­rice pou­vait mettre le feu à tout, à tout le monde, et à tout ins­tant. Tout au­rait pu ar­ri­ver, le pire et le meilleur. » Syl­vie dit que Mau­rice se se­rait com­por­té comme un ange et qu’il fut af­fec­té qu’on pense le contraire.

Il y a quelques an­nées, dans son bu­reau pa­ri­sien de l’ave­nue Pierre-Ier-de-Ser­bie, j’en avais par­lé à Jean-Luc. « Un jour, ça se­rait bien que vous ac­cep­tiez la pré­si­dence du ju­ry. » Il m’avait dit : « Oui, j’ai­me­rais beau­coup. Dans les ju­rys, il y a tou­jours des gens ve­nus d’ailleurs qu’on n’au­rait, si­non, au­cune op­por­tu­ni­té de ren­con­trer, genre un chef opé­ra­teur bul­gare. » Un chef opé­ra­teur bul­gare, ça m’avait mar­qué. Je m’étais dit : on de­vrait prendre plus sou­vent les chefs opé­ra­teurs bul­gares au ju­ry ! Il y a deux ans, je lui avais éga­le­ment pro­po­sé la pré­si­dence du ju­ry d’Un cer­tain re­gard, car il aime beau­coup la salle De­bus­sy dans la­quelle les films sont pro­je­tés – et c’est là qu’on montre le

plus de ces films dont nous ima­gi­nions qu’il les ver­rait avec ap­pé­tit. Il avait dé­cli­né. Avec Pierre (Les­cure), nous con­ve­nons tout de même de le sol­li­ci­ter à nou­veau.

LUN­DI 7 DÉ­CEMBRE

A mi­di, ren­dez-vous avec Jé­rôme Sey­doux […]. Il m’ac­cueille très af­fec­tueu­se­ment et, après quelques ra­pides im­pres­sions échan­gées sur l’OL, va droit au but : « Res­te­rez-vous au Fes­ti­val de Cannes toute votre vie ? » Je com­prends tout de suite. « Il s’agit de Pathé à l’ave­nir du­quel je ré­flé­chis, pour­suit-il. C’est à vous que j’ai pen­sé. Je vous pro­pose de me suc­cé­der et de de­ve­nir pré­sident de la so­cié­té. »

MAR­DI 8 DÉ­CEMBRE

Je suis ex­ci­té et in­quiet. Si j’ac­cepte [la pro­po­si­tion de Jé­rôme Sey­doux, NDLR], ce­la si­gni­fie chan­ger de mé­tier et de vie, quit­ter le Fes­ti­val de Cannes, quit­ter l’Ins­ti­tut Lu­mière, quit­ter Lyon peut-être et même en res­tant dans le ci­né­ma, chan­ger d’uni­vers. J’aban­don­ne­rai le sym­bo­lique pour l’éco­no­mique, le ly­rique pour le réel, la cul­ture pour l’in­dus­trie, et le ta­pis rouge pour les rap­ports fi­nan­ciers. Et tout ça pour la bonne cause : le ci­né­ma. Je ne fe­rai pas l’éco­no­mie d’une ré­flexion pro­fonde. Et de­puis hier, cette pro­po­si­tion ex­plo­sive oc­cupe l’es­sen­tiel de mes pen­sées, pour dire le moins. Je dois prendre mon temps mais ne pas me mettre la tête à l’en­vers. Cannes 2016 ap­proche.

MER­CRE­DI 16DÉCEMBRE

Le choix du pré­sident de­vient plus ar­du avec le temps, et il suf­fit de consul­ter la liste étin­ce­lante de ceux qui ont ac­cep­té la charge ces der­nières an­nées pour com­prendre la dif­fi­cul­té de la tâche : Quen­tin Ta­ran­ti­no (2004), Emir Kus­tu­ri­ca (2005), Wong Kar­wai (2006), Ste­phen Frears (2007), Sean Penn (2008), Isa­belle Hup­pert (2009), Tim Bur­ton (2010), Ro­bert De Ni­ro (2011), Nan­ni Mo­ret­ti (2012), Ste­ven Spiel­berg (2013), Jane Cam­pion (2014) et les Coen l’an­née dernière. […] Nous fau­dra-t-il ré­flé­chir à quel­qu’un qui n’est pas du ci­né­ma, un écri­vain, un pho­to­graphe, un chan­teur. Mick Jag­ger ? C’est un fa­mi­lier du Fes­ti­val, il vient sou­vent et se glisse dis­crè­te­ment dans la salle pour voir des films (Rin­go Starr aus­si, pour tout dire, et Da­vid Bo­wie avait émis le dé­sir d’être dans le ju­ry). Avec Pierre, on trouve que tout ce­la se­rait par­fait mais on se dit que notre amour pour le rock nous égare, que non, ça n’irait pas, Mick Jag­ger, sauf en rêve.

A la fin du dî­ner, alors que nous évo­quons quelques noms sup­plé­men­taires et que nous es­sayons de ré­sis­ter au li­mon­cel­lo de To­ni­no, nous par­lons de George Miller et de l’ex­tra­or­di­naire des­tin de « Mad Max : Fu­ry Road » qui au­ra eu tous les hon­neurs, ceux de la cri­tique comme du grand pu­blic. Sou­dai­ne­ment l’évi­dence sur­git : George Miller, pré­sident du ju­ry, ça au­rait aus­si beau­coup d’al­lure.

DI­MANCHE 31 JAN­VIER 2016

J’ap­pelle Jé­rôme Sey­doux, qui ne ré­pond pas, puis qui me rap­pelle. Je lui dis que je ne peux ac­cep­ter sa pro­po­si­tion. Il me confie sans dé­tour sa dé­cep­tion mais a une ré­ac­tion ma­gni­fique en me par­lant de mon propre ave­nir. Puis il me dit quelque chose de très gen­til, qui ren­force mon sen­ti­ment de culpa­bi­li­té à son égard. Et nous par­lons de l’OL, d’Al­modó­var, de Cha­mo­nix et de la neige qui tombe en­fin là-bas, sur les Grands-Mon­tets où il m’in­vite à le re­joindre fin mars.

LUN­DI 14MARS

Dé­sor­mais, les pro­jec­tions rythment nos exis­tences. Tous les jours, je vois un pre­mier film à la mai­son, pen­dant le pe­tit dé­jeu­ner. Ar­ri­vé au bu­reau, le ma­tin est consa­cré à la dis­cus­sion de ceux de la veille et aux né­go­cia­tions : dis­tri­bu­teurs, pro­duc­teurs, ven­deurs et par­fois ci­néastes. Les Asia­tiques avant mi­di, les Eu­ro­péens en jour­née, les Amé­ri­cains le soir – et les Aus­tra­liens, je ne me sou­viens ja­mais quelle est la meilleure heure. « Tout va bien ? » m’a ré­cem­ment de­man­dé George Miller, sans in­sis­ter. Il sait que le ju­ry se consti­tue sans lui et en a ac­cep­té le prin­cipe.

Les après-mi­di sont par­ta­gés en deux, les films étran­gers à 13 heures et les fran­çais à par­tir de 18 heures. Au sous-sol de la rue Amé­lie, dans une grande cave par­fai­te­ment amé­na­gée, nous avons notre salle de pro­jec­tion, murs de ve­lours rouge, bel écran de 5 mètres de base et deux ran­gées de six fau­teuils bleus. En ca­bine, le meilleur ma­té­riel, image et son, nu­mé­rique et ar­gen­tique. Là règne Pa­trick La­mi, le pro­jec­tion­niste, un homme qu’au­cun pro­blème ou panne ne vient per­tur­ber. Un sa­vant lan­gage des signes éla­bo­ré avec les an­nées nous per­met de nous par­ler à tra­vers la vitre in­so­no­ri­sée. Par­fois, Pa­trick est plus at­ten­tif que de cou­tume, il s’ins­talle sur un haut ta­bou­ret, monte le son et re­garde le film. Son avis ne m’est ja­mais in­dif­fé­rent.

JEU­DI 17MARS

Le Bru­no Du­mont est très réus­si, très beau, très unique et bien plus que l’équi­valent ci­né­ma du « P’tit Quin­quin ». Il s’ap­pelle « Ma Loute », du nom d’un ado­les­cent du Nord s’at­ta­chant à un être énig­ma­tique, un « gar­çon-fille » is­su(e) du sang bour­geois d’une grande fa­mille en vil­lé­gia­ture. On y trouve une émo­tion in­ha­bi­tuelle chez Du­mont et des rôles très casse-gueule at­tri­bués à des co­mé­diens connus (Lu­chi­ni, Bi­noche, Bru­ni Tedes-

chi), quand les autres ac­teurs sont im­pres­sion­nants de vé­ri­té, même le co­casse com­mis­saire de po­lice obèse qui s’en­vole dans les airs, comme la ré­plique d’un pro­ta­go­niste ex­cen­trique du ci­né­ma fran­çais des an­nées 1930. Vastes pay­sages du Nord (Bou­logne ? Ca­lais ?) fil­més somp­tueu­se­ment dans l’évi­dence de leur clar­té, comme des au­to­chromes Lu­mière ani­més dont le grain, par­fai­te­ment re­pro­duit, en­ri­chit une photo lais­sant ap­pa­raître dans le ciel des nuances in­soup­çon­nables. Le film me fait pen­ser à ce que Ray­mond Bel­lour avait écrit : « Le ci­né­ma a eu par­mi bien des fonc­tions celle de rap­por­ter les corps à la masse phy­sique et so­ciale dont cha­cun est is­su. » Il le di­sait de la « ma­gie Lu­mière, ma­gie Grif­fith », ce­la s’ap­plique à « Ma Loute ». Pour le reste, le vent, la terre, la mer et les vi­sages, Du­mont est à son meilleur et à sa place : un grand met­teur en scène.

De­puis une dis­pute trop mé­dia­ti­sée entre lui et moi, un soir de dî­ner of­fi­ciel au Carl­ton, la ner­vo­si­té règne. Mais il y a des choses plus graves dans la vie et je sais Bru­no en at­tente de ma ré­ac­tion : je ne veux pas le frois­ser et lais­ser le si­lence nous do­mi­ner. Je lui en­voie un pe­tit mot, il me ré­pond. J’en suis heu­reux. On en reste là pour l’ins­tant […]. Ce que je dis de mon af­fec­tion pour le Du­mont peut lais­ser croire que je le mets dé­jà en com­pé­ti­tion. Il n’en est rien. La dé­ci­sion fi­nale sur la sé­lec­tion fran­çaise ne se prend qu’après vi­sion­ne­ment de tous les films, his­toire de les pla­cer à éga­li­té, règle qui per­met à ceux qui sont en­core en montage de tra­vailler se­rei­ne­ment sans pen­ser que les films dé­jà prêts oc­cupent les meilleures po­si­tions. Donc : les pre­miers ar­ri­vés ne sont pas les pre­miers ser­vis.

MER­CRE­DI 13 AVRIL

On me de­mande sou­vent com­ment nos choix s’opèrent. Eh bien, comme le fe­rait n’im­porte quel ama­teur : in fine, c’est au sen­ti­ment, à l’in­tui­tion, à la pas­sion, à quelques ins­tru­ments de me­sure de l’opi­nion, si tant est qu’on puisse en pré­voir l’hu­meur. On nous prête mille tur­pi­tudes, des ami­tiés non avouées et des pactes se­crets. Or nous n’avons qu’un seul ob­jec­tif : faire la meilleure sé­lec­tion pos­sible.

MER­CRE­DI 11 MAI

19h15. Le ta­pis rouge re­de­vient le centre de l’uni­vers. La Croi­sette est noire de monde. Woo­dy et ses ac­teurs y ar­rivent sous de belles ac­cla­ma­tions. La grande salle s’éteint. A Laurent La­fitte de jouer. Et… il joue mal. Non, je suis in­juste, il fait un beau nu­mé­ro de mu­sic-hall, il est élé­gant, le dé­cor est su­perbe, il est bien fil­mé. Mais une plai­san­te­rie ruine le reste du show : « Ces der­nières an­nées, dit-il en re­gar­dant Woo­dy Al­len, vous avez beau­coup tour­né en Eu­rope alors que vous n’êtes même pas condam­né pour viol aux Etats-Unis. » La salle, com­po­sée le soir de l’ou­ver­ture d’un pu­blic of­fi­ciel, moyen­ne­ment ha­bi­tué à se ta­per sur les cuisses de rire, se glace. […]

Alors que la séance a re­pris après l’en­tracte, et après être pas­sé à la Wel­come Par­ty dont la belle réus­site m’in­dif­fère tant je suis pré­oc­cu­pé, je re­joins Woo­dy Al­len. Il était pré­vu qu’il n’as­siste pas à la pro­jec­tion et re­vienne seule­ment au gé­né­rique de fin – son siège vide a tout de même fait ja­ser. Woo­dy dis­cute tran­quille­ment au bar du sixième étage avec son épouse, Soon-Yi. « Woo­dy, je suis dé­so­lé si vous vous êtes sen­ti at­ta­qué. – Ne t’en fais pas, je sais bien que ça n’était pas mal­in­ten­tion­né. Je connais le mé­tier. – Il n’em­pêche… – Non, vrai­ment, tout va bien. Tu sais, moi aus­si j’au­rais tout osé pour un bon mot. » Et il ajoute : « J’ai été plus em­bar­ras­sé quand, à la té­lé­vi­sion, tu m’as com­pa­ré à Mo­lière ! »

VEN­DRE­DI 20 MAI

« Tough mor­ning », me dit Sean en ar­ri­vant au pho­to­call. Jean-Pierre Vincent et Sté­phane Cé­lé­rier ont leur tête des mau­vais jours, Ma­ra Bux­baum, [l’agent] de Sean, a les larmes aux yeux. La ca­tas­trophe s’est pro­duite. La presse dé­teste « The Last Face ». De­puis ce ma­tin, des tex­tos me par­viennent par di­zaines. « Les jour­na­listes vou­laient se payer un film de­puis trois jours, dit quel­qu’un. Ils se sont je­tés sur ce­lui-là. » Non. On peut tou­jours cher­cher une ex­pli­ca­tion mais il n’y en a qu’une : le film ne plaît pas. La foudre va lui tom­ber des­sus. Et je connais les lois can­noises : Sean se­ra trai­té comme un moins que rien. Je m’en sens cou­pable, parce que c’est un ami, parce que je l’ai em­me­né là. Il va juste fal­loir vivre avec ça.

DI­MANCHE 22 MAI

16 heures. Au té­lé­phone, je ter­mine le tour des équipes aux­quelles, pen­dant les dé­li­bé­ra­tions, j’ai trans­mis par tex­tos les dé­ci­sions du ju­ry. Une par une et cha­cune im­per­méable à l’autre. Mes mes­sages ne peuvent pas être plus la­co­niques : « Le film n’a rien, hé­las », « Le film a quelque chose, l’équipe doit re­ve­nir. » En gé­né­ral, on me ré­pond : « Mais en­core ? » Je ne peux rien ex­pli­quer aux per­dants, juste leur dire leur in­for­tune. Là en­core, il n’y a pas de bonnes ma­nières d’an­non­cer une mau­vaise nou­velle. Aux lau­réats, je suis te­nu de ca­cher vo­lon­tai­re­ment la na­ture exacte de leur prix. J’ai pris un air dis­trait pour dire à Re­bec­ca O’Brien, la pro­duc­trice de Ken Loach : « Ça se­rait bien que Paul La­ver­ty et toi re­ve­niez aus­si, ça fe­rait plai­sir à Ken. » Im­pos­sible qu’elle de­vine. Une an­née où j’avais an­non­cé à Mi­chel SaintJean, leur dis­tri­bu­teur, que les Dar­denne étaient au pal­ma­rès, il m’avait tel­le­ment cas­sé les pieds que je lui avais ba­lan­cé un cruel : « Je ne veux rien te dire, tu pour­rais être dé­çu. » Ça l’avait cal­mé. Or c’était la palme d’or. Il ne m’en a pas vou­lu.

SÉ­LEC­TION OF­FI­CIELLE, par Thier­ry Fré­maux, Gras­set, 544 p., 22 eu­ros (en li­brai­ries le 11 jan­vier).

A Cannes, en 2016, Ken Loach re­çoit la palme d’or pour « Moi, Da­niel Blake », Sean Penn pré­sente « The Last Face » et Woo­dy Al­len ouvre la 69e édi­tion du Fes­ti­val avec « Cafe So­cie­ty ».

L’Ira­nien As­ghar Fa­rha­di est ac­cueilli par Thier­ry Fré­maux.

Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi, Juliette Bi­noche et le réa­li­sa­teur Bru­no Du­mont à Cannes en 2016.

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