Enig­ma­tique Fresán

LA PART INVENTÉE, PAR RO­DRI­GO FRESÁN, TRA­DUIT DE L’ES­PA­GNOL PAR ISA­BELLE GUGNON, SEUIL, 576 P., 25 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

Pas d’écri­vain post­mo­derne qui n’écoute son nom­bril pen­ser mais, avec l’écri­vain ar­gen­tin Ro­dri­go Fresán (pho­to), c’est du Ci­ne­ma­scope et la mu­sique à fond. Sa par­ti­tion, c’est l’his­toire de la lit­té­ra­ture. Il la joue, l’em­brasse et la dé­chire. C’est donc l’his­toire d’un amour déses­pé­ré, et ses par­te­naires s’ap­pellent Mu­sil, Joyce, Na­bo­kov, Onet­ti, Chee­ver ou Cer­van­tès. Pas moins de dix-huit ci­ta­tions vous ac­cueillent avant que le livre ne dé­marre – ce n’est que le dé­but d’un in­égal com­bat dont le lec­teur sort dé­fait. Au coeur du ro­man : l’écri­vain et sa bi­blio­thèque, « la bi­blio­thèque consi­dé­rée comme un or­ga­nisme vi­vant, en constante ex­pan­sion, qui sur­vit à ses pro­prié­taires et à ses usa­gers ». Ici, le ro­man­cier ar­gen­tin, fan de SF, montre une éru­di­tion stu­pé­fiante au­tant qu’une ima­gi­na­tion vi­sion­naire. On est dans le cer­veau d’un ro­man­cier que fas­cine « Tendre est la nuit », le chef-d’oeuvre de Fitz­ge­rald. « Tu as lu tous ces livres ? », lui de­mande une jeune fille sen­suelle. Cette ques­tion lui rap­pelle celle que pose une fille sexy, dans « The Wall », le film sur les Pink Floyd, à un membre du groupe : « Toutes ces gui­tares sont à toi ? » Et le fait est qu’on fi­nit par croire, en li­sant Fresán, que la per­for­mance im­porte plus que tout. Le ro­man, qu’on ju­ge­ra épui­sant ou in­épui­sable, ne fait pas ex­cep­tion à la règle d’in­com­pré­hen­si­bi­li­té que se sont fixée les grands té­nors de l’écri­ture post­mo­derne. Reste que, par in­ter­mit­tence, « la Part inventée » est tra­ver­sé de vi­sions fas­ci­nantes et de pas­sion­nantes ré­flexions sur la lit­té­ra­ture. On ne peut qu’être sen­sible à ce por­trait de l’écri­vain en ar­tiste doué mais fa­ti­gué, qui vou­drait s’adon­ner au plai­sir pur de la réa­li­té et rêve de prendre une drogue qui le dé­goû­te­rait à tout ja­mais d’écrire de la fic­tion : « Tout ce qui lui ve­nait à l’es­prit, c’est que rien ne lui ve­nait plus à l’es­prit. » Ce qui n’est peut-être pas une si mau­vaise nou­velle.

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