“Pe­ne­lope, elle n’y va pas, chez Lidl ! ”

Pen­dant quatre jours, notre re­por­ter s’est ins­tal­lé sur le par­king du su­per­mar­ché dis­count à Bri­gnoles, dans le Var. Entre co­lère et ré­si­gna­tion, ren­contre avec des Fran­çais dé­goû­tés de la po­li­tique

L'Obs - - Grands Formats -

Le Lidl de Bri­gnoles, dé­fi­lé d’hommes et de femmes, d’in­quié­tudes, de co­lères. Long­temps sy­no­nyme de hard dis­count, des­ti­né aux plus mo­destes, Lidl a élar­gi son pu­blic : il ar­rive main­te­nant d’y ren­con­trer des clientes sac Vuit­ton à l’épaule. Dans la ca­pi­tale du centre Var, l’en­seigne est si­tuée le long de la route qui mène à l’A8. Une pe­tite sur­face, où l’on se rend prin­ci­pa­le­ment en voi­ture. En dé­clin de­puis la fer­me­ture des mines de bauxite, il y a vingt-cinq ans, le can­ton de Bri­gnoles in­carne, aux yeux des géo­graphes Ch­ris­tophe Guilluy et Laurent Cha­lard, « le pro­to­type de l’es­pace pé­ri­ur­bain su­bi ». En clair, une France peu di­plô­mée, plu­tôt pauvre et sans in­dus­trie. Quatre jours du­rant, nous avons sta­tion­né sur le par­king de ce Lidl. Nous avons par­lé aux clients, par­fois lon­gue­ment. Tous, ils nous ont ra­con­té une France re­pliée sur elle et sans re­pères : sen­ti­ment d’être dé­lais­sés, dé­goût de la po­li­tique,

an­goisse de te­nir les bud­gets à la fin du mois, in­com­pré­hen­sion de l’ac­cueil ré­ser­vé aux mi­grants. Une France qui a lais­sé ses centres-villes dé­pé­rir au pro­fit d’en­sembles com­mer­ciaux gi­gan­tesques, pro­vo­quant la dis­pa­ri­tion de tout lieu d’échange, de dia­logue. Une France où l’in­di­vi­du s’est ré­tré­ci à sa di­men­sion de consom­ma­teur, sans mé­moire ni en­ga­ge­ment.

MER­CRE­DI 25 JAN­VIER

“Bri­gnoles, c’est de­ve­nu tel­le­ment moche. Tout ferme”

9 heures. Le ma­ga­sin se pré­sente sous forme d’un long rec­tangle, di­vi­sé en quatre al­lées. Au centre, un fourre-tout amé­na­gé comme dans une bra­de­rie. Ce ma­tin, on y trouve des robes noires à 8,99 eu­ros, des bot­tines, des leg­gings ou des plaques à in­duc­tion. Les clients font leurs courses avec ap­pli­ca­tion, en pre­nant leur temps. Chu­cho­te­ments qui se fondent dans le vrom­bis­se­ment mo­no­tone des fri­gos.

11h15. Ja­nine, 82 ans, ve­nue pour les lé­gumes, les ba­vettes d’aloyau et l’opé­ra­tion « Nou­vel An chi­nois ». Une voix bien­veillante. « Je vais chez Lidl parce que : 1) C’est moins cher. Mon cha­riot est plein et j’en ai eu pour 60 eu­ros. Chez Le­clerc, j’en au­rais eu pour le double ; 2) Les pro­duits sont bons ; 3) Les cais­sières sont très ai­mables […] Dans le centre-ville, il n’y a plus grand-chose comme ma­ga­sins. Les jeunes s’en vont. Même sur la place Ca­ra­mi, à 7 heures du soir, tout est fer­mé. C’est une plaque tour­nante de la drogue, j’ai vu ça à la té­lé­vi­sion […]. Je ne m’in­té­resse pas à la po­li­tique. On se moque des gens ! Mon ma­ri, il est mort un 9 dé­cembre, il au­rait dû tou­cher sa re­traite de no­vembre, eh bien, je ne l’ai ja­mais re­çue. 1200 eu­ros! Au dé­but, ils ré­pon­daient à mes cour­riers, main­te­nant ils ne prennent même plus la peine.[…] »

Mi­di. Jean-Paul et Es­pe­ran­za. Lui, agro­nome, mous­taches à l’an­glaise. Elle, d’ori­gine co­lom­bienne. Ils vivent à Car­cès, à une quin­zaine de ki­lo­mètres. « C’est la carte Bleue qui nous amène chez Lidl! […]. Bri­gnoles, c’est de­ve­nu tel­le­ment moche. Tout ferme. Le JouéC­lub par exemple […]. Ils ont fait ve­nir de nou­velles po­pu­la­tions, des Magh­ré­bins. Il y a des plaintes, on dit qu’ils ont fait fuir les com­merces. Au ca­fé, vous voyez des gens, ils passent leur ma­ti­née à boire des caouas. Et ils touchent des al­locs. »

14 heures. En sor­tant, des clients s’ar­rêtent au seuil du ma­ga­sin. Dé­cor­tiquent leur ti­cket de caisse, l’air stu­dieux.

16 heures. Une cais­sière ache­mine une pa­lette de bou­teilles de lait. Jeunes femmes mul­ti­tâches : elles courent, rangent, em­pilent les car­tons vides dans des im­menses cha­riots, ren­seignent les clients. « Bon­jour! Com­ment il va l’Emile? – Et toi ? Dis, elles sont où les ca­ca­houètes, tu sais celles que je prends? »

18h30. Le Cad­die de Mor­gane : ca­fé, pe­tits­suisses, olives, poi­vron, miel, blanc de pou­let, to­mates, cour­gettes. Courses de cé­li­ba­taire. La jeune femme tra­vaille dans une agence ban­caire. « Les Bri­gno­lais manquent de sa­voir-vivre, ils parlent mal. C’est une clien­tèle pauvre, sans re­ve­nus pro­fes­sion­nels. Ça monte vite dans les ai­gus. Les gens ne sont pas ins­truits : quel­qu’un qui ne re­çoit pas ses APL, il va s’en prendre à nous. »

19 heures. De­hors, il tombe des trombes d’eau. Un vieux type qui sort : « C’est ça, Bri­gnoles : l’hu­mi­di­té, le froid, le chaos. »

JEU­DI 26 JAN­VIER

“Li­ber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té,

j’y crois plus” 8h26. En­core la pluie. Le ri­deau de fer se lève et des clients qui at­ten­daient dans leur voi­ture se pré­ci­pitent. La cais­sière fait la bise à deux d’entre eux. C’est la jour­née des pro­mos sur l’élec­tro­mé­na­ger. Le mi­ni­four est à 56,99 eu­ros ; le ro­bot mixeur, à 54,99 eu­ros ; la per­ceuse-vis­seuse, à 39,99 eu­ros.

8h40. Un pe­tit homme, mous­tache blanche, pan­ta­lon qui lui ar­rive en haut des che­villes. Il est ve­nu pour la per­ceuse. Re­fuse de dire son nom. « Il y a huit jours, ils ven­daient 20 mètres de tuyau d’ar­ro­sage avec les em­bouts à moins de 8 eu­ros. Je suis ar­ri­vé à 9h15, y en avait plus. Si vous êtes pas le pre­mier, vous êtes at­tra­pé! […] La po­li­tique, je veux pas en en­tendre par­ler! Tous des ra­pouilles, tous des condam­nés! Re­gar­dez Fillon! Si on met des ra­pouilles à la tête de la France, alors où c’est qu’on va al­ler ? […] J’ai tra­vaillé cin­quante ans et je vis avec une mi­ni­re­traite. Sa­lo­pard d’Hol­lande qui nous a ser­ré la gueule ! Tu gagnes quand même 10 eu­ros de moins qu’il y a dix ans. Avec 10 eu­ros, tu peux vivre huit ou dix jours. » […] Vous les jour­na­listes, vous êtes com­plices! Per­sonne ne dit que les en­tre­prises, elles ré­duisent les por­tions. Vous êtes pas ou­vrier, vous sa­vez pas ce que c’est le mal­heur de la vie ! »

9h30 . Deux femmes de­vant le rayon ca­fé. L’une dit : « Quand on vous dit que le pou­voir d’achat, ça aug­mente… La der­nière fois, j’achète une boîte de ca­fé en pro­mo­tion 2,49 eu­ros au lieu de 2,69 eu­ros. Je vais à la caisse. Ils me comptent 2,69 eu­ros. Je dis : ma­dame, c’est une pro­mo­tion à 2,49. Ah oui ma­dame, elle dit. Et re­gar­dez main­te­nant : 2,85 eu­ros. De 2,49 eu­ros à 2,85 eu­ros! – Et ça va pas al­ler mieux, au contraire ! »

13h30. Deux ado­les­centes, Ou­mai­ma et Anaïs, dé­jeunent près des cha­riots : « Le Lidl, c’est à cô­té du ly­cée. Un sand­wich et des chips, on en a pour moins de 2 eu­ros. Ça ri­va­lise avec les ke­babs […] Bri­gnoles ? On a en­vie de par­tir parce qu’on est jeunes. Ici, c’est pour les pe­tits vieux ! »

14h55. Jé­ré­my et Jes­si­ca. Lui, en contrat à la mai­rie pour une for­ma­tion de conduc­teur d’en­gin. Tête ra­sée et boucle d’oreille. Elle, agent d’en­tre­tien hos­pi­ta­lier, en congé pa­ren­tal. Lui : « Ce sont nos courses pour la semaine. On en a eu pour 130 eu­ros. Le loyer payé, on vit à 5 avec 1 700 eu­ros […] Faites le tour de la ville, c’est triste et dé­gra­dé. Ça vit pas, ça bouge pas. Re­gar­dez la gen­dar­me­rie [il montre une af­freuse bâ­tisse lé­zar­dée, de l’autre cô­té de la route]. On ai­me­rait bien par­tir. En Amé­rique, si on veut ga­gner de l’ar­gent, on peut ga­gner de l’ar­gent […]. Ici il y a beau­coup de dé­lin­quance. Il y a deux ans, un type s’est re­trou­vé en chaise rou­lante parce qu’il n’avait pas don­né une ci­ga­rette à quel­qu’un […]. Les dé­bats po­li­tiques, on les sur­vole. Si je pou­vais, je vo­te­rais pas, mais, comme je bosse à la mai­rie, je suis bien obli­gé. »

15h25. Chan­tal, jean, bottes et ci­ré rouge. Ma­quillée, de l’al­lure. « Je fais at­ten­tion à mon bud­get, je suis de­ve­nue une mi­sé­reuse. Je tra­vaillais dans un jour­nal d’an­nonces lé­gales. Un jour, mon pa­tron a trou­vé une fille plus jeune et il m’a vi­rée. Je touche une re­traite de 750 eu­ros. Je n’ai pas choi­si Bri­gnoles, j’ai choi­si un loyer que je pou­vais payer : 350 eu­ros pour 55 m2 et un plan­cher dé­fon­cé. Je rogne sur mes maigres éco­no­mies. Je vais fi­nir par vendre ma voi­ture. Et après, ce se­ra la rue, entre deux car­tons. Heu­reu­se­ment, il me reste en­core une so­lu­tion. – La­quelle ? – Le sui­cide. Vous voyez, il y a des déses­pé­rés qui gardent le sou­rire. C’est la der­nière des po­li­tesses. »

16h30. Un type avec une ca­na­dienne, bou­teille d’al­cool à la main, part sans payer. La cais­sière, une jeune femme blonde, le pour­suit sur le par­king. Elle lui or­donne de rendre ce qu’il a pris. « Oh, ça va! », mar­monne le type qui ac­cé­lère le pas. Im­puis­sante, la jeune femme en­rage. C’est le deuxième vol de la jour­née.

17 heures. A la caisse, conver­sa­tion entre la jeune femme et sa col­lègue. « Ah, ça m’énerve, ça fait deux fois qu’on se fait “tchou­pa­ga” et qu’on le laisse par­tir ! Le pro­chain, il est mort !

– Je me suis dit ça quand je t’ai vue re­ve­nir : le pro­chain, elle va le tuer.

– T’ima­gines dans “Var-ma­tin” ? Une cais­sière ex­cé­dée dé­fonce un client… En­fin, quel­qu’un qui vole, c’est pas un client, c’est un vo­leur. »

Les clients se mêlent à la dis­cus­sion, y vont de leur opi­nion. Ça parle, ça échange, grâce à l’en­train des cais­sières.

18h50. Sur la voi­ture de Jean-Claude, le lo­go de sa salle de sport. « Les com­merces, c’est les étran­gers qui les ouvrent. Eux, ils ont des fa­ci­li­tés. On vient pas les em­mer­der. Tan­dis que nous… De toute fa­çon, “li­ber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té”, j’y crois plus. Au­jourd’hui, on s’est fait man­ger par les fran­chises. Y a plus de sous. C’est dur de s’en sor­tir. Heu­reu­se­ment qu’il y a des Lidl ! »

19h15. Une femme aux che­veux gris, ser­re­tête et lu­nettes. Mère de cinq en­fants et look BCBG. Elle re­fuse de don­ner son pré­nom. Ins­tal­lée il y a trois ans dans un vil­lage des en­vi­rons. « Même si on ga­gnait moins d’ar­gent, on vi­vait mieux en Nor­man­die […] Je suis prof, mais je ne veux pas en­sei­gner ici.Je ne me sens pas en sé­cu­ri­té. J’ai l’im­pres­sion qu’il n’y a pas de res­pect pour la pa­role des adultes […]. Pour les pro­chaines élec­tions, je prie, mais sans illu­sions. Je fais at­ten­tion à ne pas trop re­gar­der les dé­bats à la té­lé­vi­sion, si­non c’est vrai­ment dé­pri­mant. »

VEN­DRE­DI 27 JAN­VIER

“Qu’est-ce qu’on en a à bran­ler, que tu sois au­toen­tre­pre­neur ?” 8h30. Un homme et trois femmes, ac­cou­dés à leur Cad­die, at­tendent le le­ver de ri­deau, comme des pi­lotes le dé­part d’une course. Une usine a fer­mé dans la ré­gion. « Je ne sais pas ce que ça va de­ve­nir », dit une femme. Une autre : « Ma nièce tra­vaille aux Ci­ments fran­çais de­puis vingt-sept ans. Ça a été ra­che­té par les Al­le­mands et là, ils vont tout fer­mer. Vingt-sept ans ! C’est dur ! »

8h45. Mous­tache et cas­quette, Fir­min sort avec un car­ton d’in­ven­dus : au­ber­gines, sa­lade, courge, ca­rottes, fe­nouil. Le tout pour 3 eu­ros. « Si la sa­lade, elle est pas bonne, je la don­ne­rai à mes poules. » Fir­min a 78 ans. Re­trai­té de la SNCF. « La vie mo­derne, pour cer­tains, ça peut cor­res­pondre. Pour moi, ça me dé­passe un peu. On ne se voit plus, on ne com­mu­nique plus. Avant on pas­sait à tra­vers champs, au­jourd’hui, on se cloître. L’ar­gent, il en faut, mais quand on en a trop, ça monte à la tête […]. Ce­lui qui va pas­ser à la pré­si­den­tielle, c’est le plus grand men­teur. Un men­songe bien dit, c’est presque une vé­ri­té. Re­gar­dez M. Fillon ! »

10h20. San­drine, in­fir­mière à l’hô­pi­tal de Bri­gnoles. « Plu­sieurs fois, l’hô­pi­tal a été me­na­cé de fer­me­ture, mal­gré le fait qu’il

soit le seul ser­vice d’ur­gences à 50 ki­lo­mètres. L’an pas­sé, le per­son­nel et la po­pu­la­tion se sont mo­bi­li­sés […]. Ceux qui veulent sup­pri­mer des postes de fonc­tion­naires disent qu’ils ne ciblent pas les flics, pas les mi­li­taires, pas les hos­pi­ta­liers. Au fi­nal, ce se­ra bien quel­qu’un. On est dé­jà en sous-ef­fec­tif. »

10h45. Roc­co, on le re­marque à son look, fou­lard et bé­ret en cuir. Et à son ac­cent ca­la­brais. « Avec la crise qu’il y a, Lidl, c’est le meilleur truc. L’autre jour, je suis al­lé à In­ter­mar­ché. J’ai ache­té un Co­ca et trois, quatre trucs. J’en ai eu pour 23 eu­ros! Mais ils sont par­tis où, les 23 eu­ros? C’est pas qu’on fait des ex­cès. Avant, avec 200 balles, tu re­par­tais les bras char­gés. Main­te­nant, t’as plus rien! Quand on voit com­ment ils font avec l’ar­gent pu­blic, le scan­dale de Fillon. A gauche, à droite, ils font tous pa­reil […] Je suis au RSA, j’ai 44 ans et je suis consi­dé­ré comme un vieux. Alors j’ai fait ma propre en­tre­prise. Je fa­brique et je vends des bi­joux. J’ai de­man­dé un cré­dit, 500 ou 800 eu­ros, pour ache­ter une table, un pa­ra­sol. Le ban­quier, il m’a dit : “Qu’est-ce qu’on en a à bran­ler, que tu sois au­toen­tre­pre­neur ?” »

11h15. Jé­rôme et Na­tha­lie nous ap­portent le ca­fé dans un Ther­mos. Ils ont vé­cu à Pa­ris, puis sont re­tour­nés vivre à Bri­gnoles, où ils s’étaient ren­con­trés. Lui, fils de mi­neur, a mon­té un stu­dio de mu­sique en centre-ville. Elle, sa­la­riée dans une en­tre­prise de la zone de Ni­co­po­lis : « La ville s’est ap­pau­vrie. Le cli­mat est par­fois ten­du. Il y a de plus en plus de femmes voi­lées. Des dif­fi­cul­tés so­ciales, des mères seules avec plu­sieurs en­fants. Dans le centre, les gens ne res­tent pas long­temps : les ap­par­te­ments sont mal chauf­fés, mal iso­lés. Les loyers res­tent chers. Le soir, on voit une po­pu­la­tion magh­ré­bine dans la rue. Les Bri­gno­lais ont peur. De quoi, on ne sait pas, mais ils ont peur […]. Dans les en­vi­rons, des col­lines en­tières se couvrent de mai­sons, de zones pa­villon­naires. Des cadres moyens prennent leur re­traite au so­leil sans ja­mais mettre un pied en cen­tre­ville, dans des ré­si­dences ou des vil­las avec di­gi­code. Mais on y croit en­core. C’est une belle ville même s’il ne s’y passe rien.»

Mi­di. Fer­nand et Ge­ne­viève. Ils vivent à Car­cès. Lui, an­cien chauf­feur de poids lourd. Des chaus­sons écos­sais. Elle, bé­né­fi­ciaire d’une pen­sion in­va­li­di­té (800 eu­ros par mois). Elle : « Pour tout le monde, c’est dur. Je vois mon der­nier fils, il a 32 ans, il a pas de bou­lot. Il reste à la mai­son. Il cherche mais c’est dur. Il vit avec 500 eu­ros. » Lui : « La po­li­tique, m’en par­lez pas ! J’ai tou­jours vo­té FN de­puis l’âge de 18 ans. Je les écoute même pas, j’en ai rien à foutre : au bu­reau de vote, je prends un pa­pier et c’est tout ! »

12h40. Forte af­fluence à la caisse. Choses en­ten­dues : « Ils de­vraient ou­vrir une autre caisse. – Ils manquent de per­son­nel. – Ils n’ont pas d’ar­gent pour em­bau­cher. »

16h15. Ori­gi­naire d’Al­gé­rie, Vic­to­ria vient deux, trois fois par semaine, « parce que c’est la crise ». Elle a eu un ma­ga­sin en centre-ville, qu’elle a ven­du. « Je ne sens pas de ra­cisme. Je sens beau­coup plus que les gens sont en­vieux : “Com­ment celle-là, une Arabe, elle a eu un ma­ga­sin ?” ils se de­mandent. “Com­ment elle a fait pour avoir de l’ar­gent, pour avoir une mai­son ?” »

16h40. Thier­ry, vi­sage éma­cié. Un homme en co­lère. « Il faut pas ou­blier celles qui bossent ici : elles font plein de choses dans le ma­ga­sin, elles se font ex­ploi­ter. Les types de Lidl, ils tirent les prix parce qu’ils em­bauchent pas et paient mal leurs cais­sières. Et nous, consom­ma­teurs, on pro­fite de cette ex­ploi­ta­tion, c’est une honte ! […]. La cam­pagne pré­si­den­tielle, j’en ai rien à foutre ! L’ave­nir de la pla­nète, il n’y a que ça qui compte. C’est main­te­nant que ça se joue, si­non nos ga­mins, ils vont avoir des pro­blèmes. Mais les gros bon­nets, ils s’en foutent. Le seul qui me plaît, c’est Hu­lot. »

17h15. D’ori­gine tu­ni­sienne, Emi­lie ai­me­rait que Ma­rine Le Pen soit élue. « Ça fe­rait du mé­nage, les po­li­tiques, j’ai même plus en­vie de les écou­ter. Ce qu’ils disent, je suis sûre qu’ils ne vont ja­mais le faire. On leur don­ne­rait notre sa­laire, ils n’y ar­ri­ve­raient pas […]. La vie, elle est dure. En dix ans, mon sa­laire est pas­sé de 1 080 à 1 180 eu­ros. Avec mon com­pa­gnon, on es­saie de pas dé­pas­ser 300 eu­ros de courses par mois. Mais des fois, on tient pas. Et, bien sûr, on a droit à rien, ni l’aide au lo­ge­ment ni la prime d’ac­ti­vi­té. Et voi­là com­ment on fi­nit à Lidl ! Je com­prends pas com­ment ceux qui entrent de force en France, ils ont plus que nous. Ils sont lo­gés gra­tui­te­ment. Nous, pour­tant, on co­tise, on tra­vaille. Les po­li­tiques, ils ont quelque chose à ga­gner à lais­ser en­trer au­tant de monde. Mais quoi? »

18h45. Ce soir, le per­son­nel a une réunion à 20 heures. « Je vais me sui­ci­der ! plai­sante une cais­sière. Ou bien trou­ver un vieux riche qui va m’en­tre­te­nir ! »

SA­ME­DI 28 JAN­VIER

“J’en ai marre que les mi­grants, on leur donne sans ar­rêt” 8h25. Pour 1 eu­ro, Louis re­part avec un ca­geot d’in­ven­dus (fe­nouil, ca­rottes, pommes de terre, per­sil, poi­vrons, man­da­rines). 81 ans, l’ac­cent de Fer­nan­del. « Je viens pra­ti­que­ment tous les jours. Les pro­duits sont frais, les prix, abor­dables et les cais­sières, bien ai­mables […]. Il y a beau­coup d’étran­gers qui sont ve­nus à Bri­gnoles. Ça a chan­gé les moeurs, cer­taines fa­çons de vivre. On se mé­fie. J’ha­bite dans un HLM : on nous a mis une porte blin­dée, des bar­reaux aux fe­nêtres. Avant, on pou­vait lais­ser la clé sur la porte […]. J’étais chauf­feur poids lourd. Je touche une re­traite de 1 000 eu­ros. De­puis quatre ans, elle a pas bou­gé […]. Même avec un nou­veau pré­sident, je vois pas com­ment la France, elle va se re­dres­ser. »

9h20. Co­rinne charge ses courses de la semaine dans son Nis­san Qa­sh­qai. As­sis­tante ma­ter­nelle, 46 ans. « Je gagne bien ma vie, plus de 2 000 eu­ros par mois, mais je tra­vaille soixante-cinq heures par semaine. Heu­reu­se­ment parce que ce n’est pas avec le sa­laire de mon ma­ri qu’on s’en sor­ti­rait […]. A la pré­si­den­tielle, je vo­te­rai Le Pen, dé­so­lée. J’en ai marre que les mi­grants, on leur donne sans ar­rêt. Ils se lèvent, ils ont 40 eu­ros par jour. Moi, je me lève, j’ai rien. »

9h40. L’air bour­ru, un type fume une ci­ga­rette dans une vieille voi­ture. « De­vant Lidl, il y a tou­jours de la place pour se ga­rer. C’est pour ça que les centres-villes sont en train de cre­ver : on ne peut pas se ga­rer […]. Ici, avant, c’étaient des vignes, des oli­viers. C’est un bon pays, on aime bien vivre, faire

la bringue. Don­nez-moi de l’ar­gent et je se­rai heu­reux ! […]. Ne me par­lez pas de re­traite, je vais m’éner­ver. Ça fait dix ans que ça n’ar­rête pas de bais­ser. Ma femme, elle est obli­gée de tra­vailler pour qu’on s’en sorte ! Non, ne me par­lez pas des re­traites ! » Et il claque la por­tière, al­lume le mo­teur et s’en va.

10 heures. La pro­mo du « su­per sa­me­di » : un ki­lo de moules de corde (2,28 eu­ros). A la caisse, un té­lé­phone sonne. « Oui, je suis à Lidl. Après, je vais chez Le­clerc ache­ter des bières, je ne peux pas al­ler plus vite que la mu­sique! » Sa voi­sine sou­pire : « C’était quand même mieux quand ça exis­tait pas, ces ma­chins-là ! »

10h15. Après un in­cen­die, Eli­sa­beth a été re­lo­gée par la mai­rie dans une mai­son du centre-ville. « Je viens de re­ce­voir ma taxe d’ha­bi­ta­tion : 995 eu­ros ! Je ne vis pas dans du luxe, seule­ment dans une ré­si­dence. On se de­mande bien ce qu’on paie. La ville, elle coule ! »

10h55. Co­rinne se dé­fi­nit comme « une femme de droite ». « Fillon m’a dé­çue. On a des fins de mois dif­fi­ciles, et lui… Nous, on va au Lidl, je suis sûre que Pe­ne­lope, elle n’y va pas, chez Lidl. Elle va faire ses courses chez Fau­chon, elle ! »

11 heures. Lu­di­vine a ache­té du So­pa­lin, des Klee­nex, des sacs pou­belle. « Le reste, ce se­ra au ma­ga­sin bio, des graines, de la se­moule, du pois­son. » In­fir­mière li­bé­rale, elle vit à Bri­gnoles de­puis deux ans. « Ici, c’est une po­pu­la­tion dé­fa­vo­ri­sée, avec un faible pou­voir d’achat. Il y a une forte con­som­ma­tion de drogue, d’al­cool. Chez les pa­tients, on trouve des bou­teilles vides dans la cuisine. Le ro­sé du coin à 1 eu­ro […]. Je me plais quand même ici. Il y a le so­leil et je me suis fait des amis […]. Sur la po­li­tique, mon père di­sait tou­jours : les po­li­ti­ciens, c’est pire que des putes parce que les putes, ça rend ser­vice. Quand j’étais plus jeune, je trou­vais ça con. Au­jourd’hui, je crois qu’il avait rai­son. Ce sont tous des énarques. Ils me dé­bectent. Je n’ar­rive pas à les croire sin­cères, à me sen­tir re­pré­sen­tée par eux. J’ai l’im­pres­sion que notre sys­tème ne res­semble pas beau­coup à la dé­mo­cra­tie. A la dif­fé­rence des pays nor­diques. Je ne sais pas si je vais vo­ter. »

Mi­di. Une femme qui ne veut pas dire son nom. Dis­cus­sion éprou­vante. Cette phrase, quand même : « A 80 cen­times d’eu­ro le ki­lo de ba­nanes, on se de­mande ce que Lidl paie aux Afri­cains ! »

13h40. Mar­tine et sa fa­mille ont quit­té le Maine-et-Loire pour ve­nir vivre au so­leil. Re­trai­tée. Deux en­fants au RSA. « Je sens mon­ter un mou­ve­ment si­len­cieux, la prise en compte de la na­ture, du rôle de la fi­nance. Il faut faire prendre conscience aux gens que la so­cié­té de con­som­ma­tion, c’est fi­ni. C’est ce qu’a com­pris Be­noît Hamon. »

17 heures. Sté­pha­nie, sac Vuit­ton à la main. Belle femme. Tra­vaille dans l’im­mo­bi­lier. « Dans la ré­gion, Bri­gnoles a les prix les plus at­trac­tifs, et pour­tant c’est là que j’ai le plus de mal à vendre. La ville est d’une tris­tesse à mou­rir. Rien n’est fait pour les en­fants. Moi-même, j’ai tout fait pour que ma fille n’aille pas au col­lège de son sec­teur. Il y avait des gosses qui fou­taient le feu […]. Je vis au golf de Bar­ba­roux. Tout y est très sé­cu­ri­sé. La ré­si­dence est sous vi­déo­sur­veillance, avec des codes pour en­trer et sor­tir […]. La si­tua­tion po­li­tique me dé­prime. Par­ti comme c’est par­ti, on va se re­trou­ver avec Le Pen, comme Trump aux Etats-Unis. »

Lors de la der­nière pré­si­den­tielle, la pré­si­dente du Front na­tio­nal a ob­te­nu ici 28,75% des voix au pre­mier tour. Quelques mètres avant la route du Lidl, une af­fiche se dresse avec ce slo­gan : « Bri­gnoles, ville à vivre, ville d’ave­nir. »

1. Jes­si­ca et Jé­ré­my. Lui, en contrat à la mai­rie pour une for­ma­tion de conduc­teur d’en­gin, elle, agent d’en­tre­tien hos­pi­ta­lier, en congé pa­ren­tal. 2. Emi­lie, un sa­laire de 1 180 eu­ros. Son com­pa­gnon et elle es­saient de ne pas dé­pas­ser 300 eu­ros de courses par mois.

1. Sté­pha­nie, qui tra­vaille dans l’im­mo­bi­lier, vit dans une ré­si­dence ul­tra-sé­cu­ri­sée. 2. Ge­ne­viève et Fer­nand. Elle bé­né­fi­cie d’une pen­sion d’in­va­li­di­té, lui est un an­cien chauf­feur de poids lourd. Ils vivent avec leur fils de 32 ans, au chô­mage.

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