Cé­saire : oui mais…

LA TRA­GÉ­DIE DU ROI CH­RIS­TOPHE, D’AI­MÉ CÉ­SAIRE. DU 22 FÉ­VRIER AU 12 MARS, THÉÂTRE LES GÉ­MEAUX, SCEAUX (92), RENS. : 01-46-61-36-67.

L'Obs - - Critiques - JACQUES NERSON

Avec « la Tra­gé­die du roi Ch­ris­tophe », Cé­saire in­jecte une bonne dose de sur­réa­lisme dans le théâtre épique de Sha­kes­peare et de Brecht. Ce­la ne l’em­pêche pas de res­pec­ter la réa­li­té his­to­rique. Entre 1810 et son sui­cide, en 1820, Hen­ri Ch­ris­tophe a vrai­ment ré­gné sur Haï­ti, sous le nom d’Hen­ri Ier. An­cien es­clave ayant ga­gné ses ga­lons de gé­né­ral en com­bat­tant au­près de Tous­saint Lou­ver­ture pour li­bé­rer l’île des Fran­çais (à qui, rap­pe­lons-le, des in­dem­ni­tés se­ront ver­sées pen­dant cent vingt-cinq ans!), il s’est en­suite op­po­sé au gé­né­ral Pé­tion. Ain­si Haï­ti fut dé­mem­brée : au nord, le royaume de Ch­ris­tophe ; au sud, la ré­pu­blique de Pé­tion. Pa­ris s’est beau­coup gaus­sé des titres des cour­ti­sans de l’an­cien cui­si­nier : ducs de la Li­mo­nade et de la Mar­me­lade, comte du Trou-Bon­bon… Bur­lesque, en ef­fet. Mais c’est par dé­ri­sion que les né­griers les avaient ain­si re­bap­ti­sés. « Ja­dis on nous vo­la nos noms », rage Ch­ris­tophe. Du reste, sept ans avant le sien, le sacre de Na­po­léon, avec ces ducs ju­rant comme des char­re­tiers et ces mar­quises qui s’éta­laient en fai­sant la ré­vé­rence, ne fai­sait-il pas aus­si s’es­claf­fer le fau­bourg Saint-Ger­main ? Y avait-il moins de par­ve­nus aux Tui­le­ries qu’à SansSou­ci, le pa­lais d’Hen­ri Ier, co­pié sur Ver­sailles? La fresque de Cé­saire ly­rise l’es­clave de­ve­nu roi, sans oc­cul­ter pour au­tant les mau­vais trai­te­ments in­fli­gés au peuple. C’est un chef-d’oeuvre, sans contre­dit.

Créée en 1965 par Jean-Ma­rie Ser­reau, dé­fri­cheur ins­pi­ré, la pièce a été re­pré­sen­tée à la Co­mé­die-Fran­çaise voi­ci vingt-cinq ans. Elle était jouée par des Blancs sous la di­rec­tion du Bur­ki­na­bé Idris­sa Oue­drao­go. Dans la pré­sente ver­sion, ce sont au contraire des Noirs, ma­jo­ri­tai­re­ment bur­ki­na­bés, que le di­rec­teur du TNP, Ch­ris­tian Schia­ret­ti, met en scène. Mal­heu­reu­se­ment, nous de­vons tem­pé­rer notre en­thou­siasme en rai­son de la mau­vaise pro­non­cia­tion de beau­coup d’entre eux. Le verbe luxu­riant de Cé­saire com­porte dé­jà pas mal d’obs­cu­ri­tés, dom­mage de le rendre en­core plus dif­fi­cile à com­prendre. L’éton­nant, c’est que Schia­ret­ti a dé­jà tra­vaillé avec cette même troupe pour « Une sai­son au Con­go ». Et qu’au­cun pro­blème de dic­tion ne se po­sait alors.

Sté­phane Ber­nard et Marc Zin­ga.

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