La course des pré­pas

Ba­cho­tage, hy­per­sé­lec­tion et ta­pis rouge pour en­trer dans les plus grandes en­tre­prises… C’est la voie de l’ex­cel­lence à la fran­çaise!

L'Obs - - Ecoles De Commerce - Par SO­PHIE NOUCHER

In­té­grer la fine fleur des grandes écoles – HEC, Es­sec, ESCP, Ed­hec ou l’EM Lyon –, c’est en­trer dans un cercle res­treint où sen­ti­ment d’ap­par­te­nance et culture du ré­seau comptent beau­coup. Au­jourd’hui, huit pa­trons du CAC 40 sont di­plô­més de HEC. En outre, ces écoles as­surent à leurs di­plô­més un sa­laire éle­vé et une carte de vi­site pour toute leur car­rière. Un pri­vi­lège qui fait rê­ver bien des ly­céens et leurs fa­milles. Mais seuls les meilleurs élé­ments de pré­pas par­viennent à en­trer dans ces éta­blis­se­ments d’élite – il faut, par exemple, un peu plus de 14 de moyenne aux concours pour pous­ser les portes de HEC. Ce n’est pas don­né à tout le monde, mais que tous ceux qui n’ont pas le pro­fil de pre­mier de la classe se ras­surent, il n’est pas obli­ga­toire d’ap­par­te­nir à cette poi­gnée d’élèves aux pe­di­grees pres­ti­gieux pour réus­sir. On peut trou­ver sa voie au sor­tir d’un éta­blis­se­ment moins illustre.

Comme Ma­thilde Ma­zens, jeune Nor­mande de 23 ans. Au lycée, elle n’avait pas en­core de pro­jet d’ave­nir bien pré­cis. Juste une cer­ti­tude, se sou­vient-elle : « Je ne vou­lais pas d’un mé­tier plan-plan. J’avais en­vie de voya­ger et d’en­tre­prendre. » Elle a donc choi­si de faire une « grande école », avec, en ligne de mire, comme chez bon nombre de ly­céens, l’un de ces noms pres­ti­gieux comme HEC ou l’Es­sec qui scin­tillent au fir­ma­ment des CV de rêve. Après ses deux an­nées de classes pré­pa, Ma­thilde Ma­zens a in­té­gré une école de bon rang, l’ESC Rennes (gé­né­ra­le­ment ci­tée dans les 15 pre­mières) où elle achève son cur­sus : « J’avais le choix avec Ske­ma [ins­tal­lée à Lille, Pa­ris et Nice], mieux clas­sée à l’époque, mais j’ai choi­si Rennes car j’ai eu un coup de coeur. Le jour des oraux, j’ai été ac­cueillie par des étu­diants hy­per­en­thou­siastes : une Amé­ri­caine m’a em­me­née pas­ser l’épreuve d’an­glais et une Co­lom­bienne, celle d’es­pa­gnol. En­suite, à tête re­po­sée, j’ai tout de même dis­cu­té avec des an­ciens et re­gar­dé les spé­cia­li­tés de mas­ters, dont cer­taines n’exis­taient pas ailleurs, c’est ce qui a em­por­té ma dé­ci­sion. »

Ma­thilde a eu rai­son : avant de se dé­ci­der, il faut me­ner sa petite en­quête, se­lon son pro­fil et ses ob­jec­tifs. Il n’est pas tou­jours fa­cile de dif­fé­ren­cier ces écoles tant leurs fi­lières sont si­mi­laires et leurs clas­se­ments, proches. C’est pour­quoi il faut étu­dier mi­nu­tieu­se­ment les pro­grammes et les op­tions pro­po­sées, le dy­na­misme du cam­pus ou en­core la ville où elles sont si­tuées. Elles sé­lec­tionnent les étu­diants se­lon leurs

ré­sul­tats à trois prin­ci­paux concours. C’est un ma­ra­thon d’épreuves écrites, ba­sées sur des pro­grammes as­sez lourds. Au me­nu : culture gé­né­rale, maths ou syn­thèse de textes, éco­no­mie, so­cio­lo­gie ou his­toire. Les écoles, qui ont conçu les épreuves, ap­pliquent les co­ef­fi­cients de leur choix à cha­cune d’elles. A l’oral, l’im­por­tant est de mon­trer sa cu­rio­si­té. Même si les ju­rys va­lo­risent les can­di­dats brillants et ayant dé­jà voya­gé, voire sui­vi des stages à l’étran­ger, n’être ja­mais par­ti n’est pas for­cé­ment rédhi­bi­toire. « Il faut gui­der l’en­tre­tien et par­ler de su­jets qui nous in­té­ressent et per­mettent de mettre notre par­cours en va­leur », ex­plique Pierre-Alexis, an­cien élève de l’ESCP Eu­rope. L’oral est l’oc­ca­sion de mon­trer son po­ten­tiel et sa mo­ti­va­tion.

Ces concours où le nombre de places of­fertes est gros­so mo­do égal à ce­lui des can­di­dats fonc­tionnent comme une sorte de clas­se­ment pour les élèves des classes pré­pa­ra­toires, avec la quasi-as­su­rance de se voir ac­cep­té dans un éta­blis­se­ment. Pour vous don­ner un ordre d’idées, l’ESC Troyes (clas­sée 19e par le ma­ga­zine « Chal­lenges ») place la barre d’ad­mis­si­bi­li­té à 5/20. Et les re­cru­teurs se tiennent au cou­rant de ces clas­se­ments. « La moi­tié des jeunes di­plô­més que nous re­cru­tons viennent d’écoles de com­merce, et notre pré­fé­rence va tou­jours aux “post­pré­pa”, confirme Fé­li­ci­tas Ca­va­gné, res­pon­sable du re­cru­te­ment au sein du ca­bi­net d’au­dit et de conseil De­loitte. Nous avons des écoles cibles, les pre­mières des clas­se­ments, aux­quelles s’ajoute un cercle élar­gi qui in­clut des éta­blis­se­ments comme Neo­ma BS. »

L’autre atout des « post-pré­pa », c’est la va­rié­té des dé­bou­chés. Fi­nances, mar­ke­ting et res­sources hu­maines sont leurs for­ma­tions « de base ». Mais elles per­mettent de se spé­cia­li­ser éga­le­ment en au­dit ou en conseil. Cer­taines sont connues pour un champ par­ti­cu­lier : Tou­louse BS et les mé­tiers de l’in­dus­trie, Gre­noble EM et les tech­no­lo­gies, Lyon EM et l’en­tre­pre­neu­riat… Les étu­diants y mul­ti­plient les stages, ce qui leur per­met de construire leur pro­jet pro­fes­sion­nel en dé­cou­vrant ce qui leur plaît vrai­ment, et de se consti­tuer un ré­seau. En outre, dans de nom­breuses écoles, tous les étu­diants par­ti­cipent à un pro­jet de créa­tion d’en­tre­prise dès la pre­mière an­née.

Par ailleurs, ces écoles rayonnent à l’in­ter­na­tio­nal par les accréditations qu’elles ont pu ob­te­nir (des la­bels ac­cor­dés pour trois ou cinq ans, voir en­ca­dré) et les doubles di­plômes avec des uni­ver­si­tés étran­gères ou les cam­pus qu’elles ont el­les­mêmes ou­verts (tels l’Es­sec à Sin­ga­pour ou l’EM Lyon à Shan­ghai ou à Ca­sa­blan­ca). « Un échange de six mois à Ma­drid m’a permis de me spé­cia­li­ser en lo­gis­tique dans l’une des meilleures for­ma­tions européennes », ra­conte Ma­thilde Ma­zens, de l’ESC Rennes. L’an­née de cé­sure de­vient la norme, et, dans cer­taines écoles comme l’ESCP Eu­rope qui pos­sède six cam­pus, il est pos­sible de pas­ser la pre­mière an­née à Turin ou à Pa­ris.

Tout ce­la fait rê­ver mais de­mande des ef­forts. Ce­pen­dant, pour ceux qui n’au­raient pas fait de pré­pa, la porte n’est pas fer­mée. Les pro­fils lit­té­raires ou tech­no­lo­giques ne sont plus ex­clus et dis­posent d’épreuves spé­ci­fiques. Ain­si, l’ex­khâ­gneuse Isa­belle Li­gner-Vri­gnaud, 24 ans, a in­té­gré l’EM Stras­bourg. « Il a fal­lu que je prouve ma lé­gi­ti­mi­té pen­dant les oraux. Cer­tains me re­gar­daient de haut en se di­sant que je m’étais trom­pée et, une fois dans l’école, il a fal­lu que je m’ac­croche en cours de sta­tis­tiques ou de comp­ta­bi­li­té. Mais, très vite, je me suis sen­tie à ma place. » De plus en plus d’écoles ouvrent éga­le­ment des voies des­ti­nées aux ti­tu­laires de BTS, de DUT ou de li­cence. Même les plus grandes s’y sont mises – HEC or­ga­nise ain­si un concours d’admission di­recte pour les uni­ver­si­taires. Ces en­trées pa­ral­lèles per­mettent de se faire une place en évi­tant les concours, à la condi­tion d’avoir un dos­sier bé­ton, un bon ni­veau en langues et des ex­pé­riences pro­fes­sion­nelles qui té­moignent d’une réelle mo­ti­va­tion pour l’en­tre­prise. Il faut sou­vent at­teindre des scores pré­dé­ter­mi­nés à des tests comme le Toe­fl en an­glais ou le Gmat pour les exa­mens de lo­gique. « Mais ces épreuves se ba­chotent, ex­plique Ma­rine Sté­pha­no­po­li, di­plô­mée de l’Es­sec. A force d’en faire, on fi­nit par en com­prendre la lo­gique. » Des étu­diants ve­nant de fac de sport, de langues ou de gé­nie mé­ca­nique peuvent ain­si ten­ter leur chance. Cer­taines écoles, comme Pau ou Cler­mont, ac­cueillent même une ma­jo­ri­té de leurs élèves « sur titre », après une li­cence ou un DUT, ce qui leur per­met de for­mer des pro­mo­tions aux ori­gines so­ciales et aux ta­lents plus di­ver­si­fiés. « Ces élèves aux par­cours dif­fé­rents sont un fac­teur d’en­ri­chis­se­ment pour les di­plô­més, as­sure Her­bert Cas­té­ran, di­rec­teur de l’EM Stras­bourg. Nous ac­cueillons de nom­breux scien­ti­fiques, mais nous en­cou­ra­geons les pro­fils tech­no­lo­giques, par exemple, à ve­nir nous re­joindre. »

A l’ESC Rennes, les étu­diants mènent un pro­jet de créa­tion d’en­tre­prise dès la pre­mière an­née.

L’Es­sec a ou­vert sa propre école à Sin­ga­pour.

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