RAP FRAN­ÇAIS : OÙ SONT LES FEMMES ?

L'Obs - - Culture - DA­VID CAVIGLIOLI

Le col­lec­tif fé­mi­niste la Barbe, qui sur­git hé­roï­que­ment par­tout où les femmes sont sous-re­pré­sen­tées, de­vrait faire ses hap­pe­nings mi­li­tants chez les ama­teurs de rap. Leur pla­fond de verre est à triple épais­seur. De­puis Diam’s, au­cune rap­peuse n’a vé­ri­ta­ble­ment do­mi­né la scène fran­çaise. Et avant Diam’s, il n’y avait per­sonne non plus. Il y a eu des faux dé­parts. Ke­ny Ar­ka­na, rap­peuse al­ter­mon­dia­liste, est res­tée mar­gi­nale dans cet uni­vers bling-bling hos­tile à la dé­crois­sance. Ca­sey, ex-meilleur es­poir fé­mi­nin, a au­jourd’hui 41 ans et donne des sé­mi­naires à Nor­ma­leSup (« Fou­cault est hard­core »), ce qui en dit long sur ses chances de suc­cès au­près des ado­les­cents, ces fai­seurs de kings. Dans la jeune gé­né­ra­tion, on ne voit rien ve­nir. Shay, pro­té­gée de Boo­ba, fait dans le gang­sta rap « phal­li­quea­gres­sif », comme di­rait l’an­thro­po­logue Georges De­ve­reux. Elle se taille un jo­li suc­cès sur You­Tube, mais n’a pas l’am­pleur de l’Amé­ri­caine Ni­cki Mi­naj, qu’elle co­pie ou­ver­te­ment. Sian­na marche sur les bri­sées de la Bri­tan­nique M.I.A. et de son dance-hall orien­ta­liste, l’in­ven­ti­vi­té et la réus­site en moins. « Il y a peu de rap­peuses parce qu’il y a peu de femmes qui rappent, tau­to­lo­gise Laurent Bou­neau, char­gé de la pro­gram­ma­tion chez Sky­rock. C’est com­pli­qué d’as­su­mer sa fé­mi­ni­té dans ce mi­lieu, de trou­ver une his­toire à ra­con­ter. » Le rap est un genre mu­si­cal vi­ri­liste, qui long­temps a re­lé­gué la femme au rang de chan­teuse à re­frains. Di­vi­sion du tra­vail : l’homme parle, la femme vo­ca­lise. Aux Etats-Unis, quel­que­sunes, de Lil Kim à Mis­sy El­liott, ont pu bri­ser cette loi d’ai­rain. Mais en France, la loi est ap­pli­quée plus du­re­ment : ici, le rap n’est pas tant un dé­ri­vé de la soul, comme chez les Amé­ri­cains, que de la chan­son po­li­tique à texte, tra­di­tion no­toi­re­ment mous­ta­chue. Der­ri­da dé­plo­rait notre « phal­lo­go­cen­trisme », cette al­liance entre le phal­lus et la prise de pa­role qui ex­plique, peut-être, que les rap­peuses aient du mal à faire en­tendre leur « dif­fé­rance ».

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