Ilya & Emi­lia Ka­ba­kov

Pro­pos re­cueillis par Her­vé Mi­kae­loff, avec la col­la­bo­ra­tion d'In­grid Pux

L'officiel Art - - Sommaire - par Her­vé Mi­kae­loff

ILYA ET EMI­LIA KA­BA­KOV SONT RE­PRé­SEN­TéS PAR LES GA­LE­RIES THADDAEUS ROPAC ET PACE.

à VOIR

ILYA & EMI­LIA KA­BA­KOV, “NOT EVE­RYONE WILL BE TA­KEN IN­TO THE FU­TURE”, DU 18 OC­TOBRE 2017 AU 28 JAN­VIER 2018, TATE MO­DERN, THE EYAL OFER GAL­LE­RIES, BANKSIDE, LONDRES, WWW.TATE.ORG.UK

“Tout le monde ne par­ti­ci­pe­ra pas au fu­tur”. Ce titre in­ter­roge par la force et la sin­gu­la­ri­té de la pro­po­si­tion. Ilya et Emi­lia Ka­ba­kov sont d'im­menses ar­tistes, à l'avant-garde de l'es­poir. Pion­niers des ins­tal­la­tions spec­ta­cu­laires, peintres, poètes, cri­tiques acerbes des états to­ta­li­taires, uto­pistes, ils sont des créa­teurs in­con­tour­nables. En pleine pré­pa­ra­tion de leur pre­mière ex­po­si­tion per­son­nelle à la Tate Mo­dern de Londres, Emi­lia Ka­ba­kov a lon­gue­ment re­çu Her­vé Mi­kae­loff. L'ar­tiste éclaire pour nous une oeuvre aus­si éclec­tique qu'en­ga­gée, que re­trace cet évé­ne­ment de grande en­ver­gure, fruit d'une col­la­bo­ra­tion unique entre l'ins­ti­tu­tion bri­tan­nique, le mu­sée de l'Er­mi­tage et la Ga­le­rie Tre­tia­kov. “Qui dé­cide, qui dé­ter­mine quels sont les ar­tistes que le fu­tur va re­te­nir ? Qui juge ?” Cette cin­glante ques­tion est po­sée d'en­trée de jeu par cette femme au re­gard pé­tillant et vif, au sou­rire gé­né­reux, et à la voix ro­cailleuse. Emi­lia et Ilya Ka­ba­kov ont dé­ci­dé d'in­ti­tu­ler leur ex­po­si­tion à la Tate Mo­dern “Not Eve­ryone Will Be Ta­ken In­to The Fu­ture”. Ré­fé­rence à un ar­ticle pu­blié par Ilya Ka­ba­kov en 1983, en ré­ponse à un texte sur l'abs­trac­tion russe, pa­ru dans le ma­ga­zine sub­ver­sif A-YA. Ilya Ka­ba­kov a ima­gi­né que Ma­le­vitch avait or­ga­ni­sé un camp de va­cances pour sé­lec­tion­ner les ar­tistes qui se­raient re­te­nus dans le fu­tur. L'ins­tal­la­tion de 2001, por­tant le même titre, est mon­trée pour la pre­mière fois en An­gle­terre. Un train sur­git, sur le point d'écra­ser des toiles de type so­cial réa­liste. De cette scène se dé­gage une cer­taine vio­lence, elle amorce une ré­flexion sur le de­ve­nir de la créa­tion dans son en­semble dans des contextes po­li­tiques qui ne fa­vo­risent pas la pro­tec­tion des oeuvres d'art, et dé­ve­loppent de moins en moins de me­sures vi­sant à éla­bo­rer le pa­tri­moine cultu­rel de de­main. Cette ques­tion sou­lève des peurs chez beau­coup d'ar­tistes, le mé­rite des Ka­ba­kov est d'en faire un pos­tu­lat de dé­part, et du coup de s'en ex­traire, non sans une cer­taine iro­nie, arme fon­da­men­tale de leur tra­vail. Emi­lia Ka­ba­kov rap­pelle vo­lon­tiers que le monde est de­ve­nu si in­cer­tain. Au re­gard de la so­cié­té an­glaise, ce titre ré­sonne avec la réa­li­té po­li­ti­co-éco­no­mique du Brexit. C'est une ha­bi­tude chez les Ka­ba­kov, ils frappent juste. La Tate Mo­dern a in­vi­té ce couple d'ar­tistes russes hors normes à l'oc­ca­sion de l'an­ni­ver­saire de la Ré­vo­lu­tion russe. “Si­tua­tion pour le moins pa­ra­doxale, confie Emi­lia Ka­ba­kov, car nous avons quit­té l'Union so­vié­tique où nous n'étions pas libres d'ac­com­plir ce que l'on sou­hai­tait, et dans le même temps nous sommes pé­tris de notre culture”. La li­ber­té est un mot qui re­vient sou­vent, point d'orgue de leur tra­vail d'ex­plo­ra­tion. “Les gens ont tou­jours be­soin de s'ex­traire de quelque chose, que ce soit de l'op­pres­sion d'un sys­tème po­li­tique, du re­li­gieux, de la fa­mille, ils ont be­soin d'un es­pace de li­ber­té, et l'art est cet es­pace.” Ilya et Emi­lia Ka­ba­kov se sont ren­con­trés en 1988, et sont par­ve­nus à émi­grer aux Etats-Unis où ils vivent à Long Is­land. Ilya est né en 1933 en Ukraine, alors en­core so­vié­tique. Il est peintre. Emi­lia, née en 1945 en Ukraine, est mu­si­cienne et com­mis­saire d'ex­po­si­tions. Dans les vastes salles de la Tate Mo­dern sont mon­trées les pre­mières pein­tures de 1954, ain­si que les pein­tures plus concep­tuelles qui datent de 1964, no­tam­ment la sé­rie des Ten cha­rac­ters où Ilya Ka­ba­kov met en scène pour la pre­mière fois ses per­son­nages de fic­tion, vé­ri­tables al­ter ego. L'écri­ture s'in­sère dans la plus pure tra­di­tion des ar­tistes russes. Elle est poé­tique, fan­tasque et tran­chante. “Nous sommes des peintres, pas seule­ment des fai­seurs d'ins­tal­la­tions”. La pein­ture est cen­trale, elle se dé­coupe, se dé­tache, se re­tranche, se ré­in­vente. Les nom­breux ta­bleaux se dé­ploient et offrent une vi­sion sai­sis­sante de la pra­tique d'Ilya Ka­ba­kov. Mise en abîme, ta­bleau dans le ta­bleau (sé­ries Ho­li­days et The Flying), gi­gan­tisme des sur­faces (Mo­nu­men­ta, Grand Pa­lais, 2014), pers­pec­tives dé­ca­lées et col­lages, comme dans le très beau The col­lage of spaces #6, où des vi­sages joyeux et in­tenses viennent se su­per­po­ser à des in­té­rieurs d'ap­par­te­ments bour­geois. Ce pro­cé­dé pic­tu­ral vise à rendre une réa­li­té de per­cep­tion du peintre. “Je ne sais pas pour­quoi de­puis mon en­fance, j'ai ex­pé­ri­men­té l'in­dif­fé­rence, ou pour le dire mieux, le dé­goût pour les choses au­tour de moi, et à l'in­verse, j'ai eu des émo­tions in­croya­ble­ment po­si­tives quand je dé­ce­lais une sorte d'es­pace. Je pré­fère quand les choses ar­rivent à une cer­taine dis­tance”, in­dique Ilya Ka­ba­kov (ca­ta­logue rai­son­né pu­blié chez Ker­ber, vol 3). Cette no­tion de dis­tance est cru­ciale pour ap­pré­hen­der ses com­po­si­tions. Ho­li­days a une conno­ta­tion plus po­li­tique. Ilya Ka­ba­kov a été aus­si te­nu de ré­pondre à des com­mandes of­fi­cielles pour l'Union so­vié­tique, ces nom­breuses toiles, il les a conser­vées, puis as­sem­blées et y a gref­fé des pe­tites fleurs qui se fanent, ren­dant le tout dé­ri­soire, et dres­sant un por­trait mor­dant sur ce que c'est d'être ar­tiste dans cet état tout-puis­sant. A Mos­cou, entre 1960 et 1970, le stu­dio du peintre est un lieu un­der­ground où dis­cus­sions, per­for­mances, et créa­tions se mêlent. L'ar­tiste s'in­ter­roge sur sa pra­tique et com­mence son tra­vail au­tour de l'ob­jet. Avec le temps, ce­la va de­ve­nir une com­po­sante es­sen­tielle de sa pra­tique. In­ci­dent in the Cor­ri­dor near the kit­chen (1989) illustre cette com­bi­nai­son pein­ture-ob­jet avec une flo­pée de cas­se­roles, qui vont et viennent aus­si bien sur la toile, fi­gu­rant des pay­sages de na­ture, que dans l'es­pace lais­sant ima­gi­ner – avec un hu­mour grin­çant –, ce qu'était la vie dans ces ap­par­te­ments com­mu­nau­taires de Mos­cou, sou­vent vé­tustes, sur­peu­plés, très sur­veillés ne per­met­tant au­cune in­ti­mi­té et peu d'hy­giène. Dans le prolongement des pein­tures, le vi­si­teur se re­trouve à lon­ger un cou­loir étroit qui semble ne ja­mais vou­loir fi­nir, il a pé­né­tré dans le The La­by­rinth : my Mo­ther al­bum (1990). Pour les ar­tistes cette ex­po­si­tion est unique car elle offre une place cen­trale à la fi­gure de la mère du peintre qui, très tôt, a su re­con­naitre en son fils un im­mense ta­lent, et qui a oeu­vré toute sa vie pour que ce­lui-ci puisse étu­dier, pour qu'il de­vienne un ar­tiste. “Sa mère est la per­sonne dont il est le plus proche, il se sent tou­jours cou­pable par rap­port à elle, car elle a sa­cri­fié sa vie pour lui”. Au sor­tir de la Ré­vo­lu­tion, cette femme – Ber­tha Uriv­na So­lo­du­khi­na – va dé­fier la fa­mine de 1922, le dé­nue­ment ex­trême, la vio­lence, la peur, l'an­ti­sé­mi­tisme pour ap­por­ter à son fils le plus de sou­tien pos­sible, pour pri­vi­lé­gier son édu­ca­tion et son bien-être. “La ré­vo­lu­tion était une to­tale fic­tion, la vie a été très dif­fi­cile après pour les gens, trou­ver du pain, avoir un tra­vail, le gar­der était un dé­fi... mère et fils ont pas­sé beau­coup de temps sans foyer”. Cette ins­tal­la­tion est un hom­mage à la force et à la per­sé­vé­rance de cette femme, et de l'en­semble d'un peuple qui a connu de sé­vères res­tric­tions, de nom­breuses in­jus­tices et souf­frances. Le vi­si­teur en­tend la voix d'Ilya Ka­ba­kov en­ton­nant une chan­son douce, ce­ci ren­force la dy­na­mique ter­ri­fiante de la sur­vie de sa mère et l'in­no­cence de l'en­fant, de la dif­fi­cul­té et de la né­ces­si­té de l'ac­com­plis­se­ment. Emi­lia Ka­ba­kov confie la fier­té de la mère de l'ar­tiste quand ce­lui-ci a pu en­fin lui of­frir une mai­son. La mère est au coeur de l'ex­po­si­tion, car elle est le coeur d'Ilya Ka­ba­kov. De cette ins­tal­la­tion sur­git toutes les autres. “L'art est le lieu, l'es­pace où l'on peut réa­li­ser les uto­pies, où culture et fan­tai­sies peuvent se re­joindre et se connec­ter. A l'in­verse, la po­li­tique, la re­li­gion vé­hi­culent des uto­pies qui ne fonc­tionnent pas, et ne peuvent fonc­tion­ner, mais l'art élar­git les ho­ri­zons et ouvre le champ des pos­sibles. Les po­li­tiques ont sou­vent ten­té de chan­ger le monde, ils ont échoué, la re­li­gion éga­le­ment a es­sayé, elle a échoué

alors elle a in­ven­té le pa­ra­dis. Les ar­tistes peuvent chan­ger le monde en of­frant la réa­li­sa­tion de leurs rêves dans la réa­li­té.” Le duo est re­con­nu pour sa mise en scène sou­vent im­pres­sion­nante de mondes ima­gi­naires. Les uto­pies prennent corps et s'in­carnent. Tou­jours en pre­mier lieu lais­ser l'homme conqué­rir son es­pace de li­ber­té. Dans The Man Who Flew in­to Space from His Apart­ment, 1985 (col­lec­tion du Centre Pom­pi­dou), Ilya Ka­ba­kov re­trace l'his­toire de Ni­co­laev, son voi­sin de chambre dans l'ap­par­te­ment com­mu­nau­taire, homme in­tro­ver­ti, qui a fo­men­té son éva­sion en vue de re­joindre le cos­mos à un mo­ment pré­cis où les éner­gies sont sus­cep­tibles de le re­ce­voir. Il a construit une ca­ta­pulte, vé­ri­table siège éjec­table, et a syn­chro­ni­sé son ex­trac­tion avec un ins­tant pré­cis de conver­gence cos­mique qui a eu lieu au mi­lieu de la nuit du 14 avril 1982. Ni­co­laev n'a ja­mais été re­trou­vé. Il laisse un trou béant dans le pla­fond et la pous­sière re­couvre ce que fût sa vie. La chambre est ain­si don­née à voir avec ses pos­ters ta­pis­sant les murs car il ne pou­vait s'of­frir de pa­pier peint, un lit spar­tiate, deux chaises, et la vio­lence de l'ex­trac­tion en­core pal­pable, ain­si que son mys­tère. Il sou­hai­tait re­joindre le ciel, car il n'était pas se­lon lui, un ha­bi­tant de la Terre. Peut-être est-ce même Ni­co­laev qui flotte, est-ce lui l'ange de cette “étrange ci­té” qu'ont édi­fiée les Ka­ba­kov pour Mo­nu­men­ta au Grand Pa­lais en 2014, et dont les ves­tiges res­sur­gissent à la Tate Mo­dern. L'ombre de l'ange plane dans cette ré­tros­pec­tive. Tat­line et les ar­chi­tec­tones de Ma­le­vitch ne sont pas loin, l'hom­mage en tout cas est cer­tain, et le clin d'oeil aux construc­ti­vistes russes pré­gnant. L'échelle – qui évoque celle de Ja­cob, mais aus­si la vo­lon­té de conquête spa­tiale de la Rus­sie – in­cite à ima­gi­ner la ren­contre d'un ange. Pour les Ka­ba­kov, les anges font par­tie de nos exis­tences, ils

s'in­vitent à des mo­ments de nos vies, charge à nous de les re­con­naître. S'échap­per là en­core, et s'of­frir l'es­poir de la ren­contre avec l'ange pour influencer le des­tin de cha­cun. Ras­sem­bler est un autre fer de lance des Ka­ba­kov qui tra­vaillent de­puis des an­nées sur le très beau pro­jet Ship of To­le­rance, un ba­teau dont les voiles sont des­si­nées par des en­fants et la coque réa­li­sée par les char­pen­tiers de la ville qui le re­çoit. “La culture et les sym­boles vi­suels sont plus forts que le lan­gage. Les adultes ont des es­prits plus nor­més, la di­ver­si­té fait peur, elle vient de l'igno­rance. Très jeunes, les en­fants ont un es­prit souple et peuvent ré­flé­chir sur cette ques­tion de la to­lé­rance sans pré­ju­gés. Ils peuvent rendre le monde meilleur. Le des­sin, comme la mu­sique, per­mettent une com­mu­ni­ca­tion en de­hors des mots, et les en­fants pro­ve­nant de com­mu­nau­tés dif­fé­rentes se ras­semblent et s'ap­pri­voisent, et de concert créent une fresque d'es­pé­rance.” Le pre­mier, né en Egypte en 2005, a été ré­ac­ti­vé à Ve­nise lors de la bien­nale de la même an­née, pour se construire en­suite à Mia­mi en 2011. Les ar­tistes ont convain­cu les au­to­ri­tés cu­baines en 2012, puis le pro­jet a été re­çu à Brook­lyn en 2013. Cette an­née, avec le sou­tien d'Art Ac­tion Change, le na­vire a été construit à Rome, où les ar­tistes ont été re­çus par le pape. Et puis à Zug, en Suisse, où les ré­fu­giés sont nom­breux, la ville de­ve­nant aux yeux d'Emi­lia Ka­ba­kov “sym­bole de la to­lé­rance”. Les gens des dif­fé­rentes com­mu­nau­tés ont ap­pris à se connaître, et un for­mi­dable élan de so­li­da­ri­té s'en est sui­vi. Le ba­teau est une ins­tal­la­tion per­ma­nente. En 2018, ce se­ra à la Kuns­thalle de Ros­cof en Al­le­magne, et en sep­tembre 2018, le vais­seau flot­te­ra sur la Ta­mise à Londres. Le rêve s'est réa­li­sé.

“NOT EVE­RYONE WILL BE TA­KEN IN­TO THE FU­TURE”. THIS TITLE ATTRACTS AT­TEN­TION BY THE FORCE AND SINGULARITY OF ITS PRO­PO­SI­TION. ILYA AND EMI­LIA KA­BA­KOV ARE EXTRAORDINARY AR­TISTS, AT THE FOREFRONT OF HOPE. AS PIONEERS OF SPEC­TA­CU­LAR INS­TAL­LA­TIONS, PAINTERS, POETS, HARSH CRITICS OF TOTALITARIAN STATES, AND UTOPIANS, THEY ARE ESSENTIAL CREATORS. IN PREPARATION FOR THEIR FIRST SO­LO SHOW AT THE TATE MO­DERN IN LON­DON, HER­Vé MI­KAE­LOFF INTERVIEWED EMI­LIA KA­BA­KOV AT LENGTH. THE AR­TIST ILLUMINATES FOR US A WORK AS ECLECTIC AS IT IS ENGAGED, THAT RETRACES THIS LARGE-SCALE EVENT, AND WHICH IS THE FRUIT OF A UNIQUE COL­LA­BO­RA­TION BET­WEEN THE BRI­TISH INS­TI­TU­TION, THE HER­MI­TAGE MU­SEUM, AND THE TRETYAKOV GAL­LE­RY.

IN­TER­VIEW BY HER­Vé MI­KAE­LOFF, WITH THE COL­LA­BO­RA­TION OF IN­GRID PUX

“Who de­cides, who de­ter­mines which ar­tists the fu­ture will re­tain? Who judges?» This sca­thing ques­tion is po­sed from the out­set by a wo­man with spark­ling and li­ve­ly eyes, a ge­ne­rous smile, and a gra­vel­ly voice. Emi­lia and Ilya Ka­ba­kov have de­ci­ded to name their ex­hi­bi­tion at the Tate Mo­dern «Not Eve­ryone Will Be Ta­ken In­to The Fu­ture». It is a re­fe­rence to an ar­ticle pu­bli­shed by Ilya Ka­ba­kov in 1983, in res­ponse to a text on Rus­sian abs­trac­tion pu­bli­shed in the sub­ver­sive ma­ga­zine A-YA. Ilya Ka­ba­kov ima­gi­ned that Ma­le­vitch had or­ga­ni­zed a ho­li­day camp in or­der to choose those ar­tists who would be re­tai­ned in the fu­ture. The 2001 ins­tal­la­tion, bea­ring the same title, is now shown for the first time in En­gland. A train ap­pears and is about to crush so­cial rea­list pain­tings. From this scene emerges a cer­tain vio­lence, ini­tia­ting a re­flec­tion on the role of crea­tion as a whole in po­li­ti­cal contexts that do not fa­vor the pro­tec­tion of works of art, and which de­ve­lop fe­wer and fe­wer mea­sures in or­der to fos­ter the cultu­ral he­ri­tage of to­mor­row. This ques­tion raises fears among ma­ny ar­tists: the Ka­ba­kovs' achie­ve­ment is to make it in­to a star­ting pos­tu­late, and to ex­tract from it, not wi­thout iro­ny, a fun­da­men­tal wea­pon of their work. Emi­lia Ka­ba­kov is fond of saying that the world has be­come so un­cer­tain. With re­gard to En­glish so­cie­ty, this title re­so­nates with the po­li­ti­cal and eco­no­mic rea­li­ty of Brexit. It's a ha­bit among the Ka­ba­kovs: their aim is true. The Tate Mo­dern in­vi­ted this couple of outs­tan­ding Rus­sian ar­tists on the oc­ca­sion of the an­ni­ver­sa­ry of the Rus­sian Re­vo­lu­tion. «This is a si­tua­tion which is in the least pa­ra­doxi­cal,» says Emi­lia Ka­ba­kov, «be­cause we left the So­viet Union, where we were not free, in or­der to do what we wan­ted, and at the same time we are stee­ped in our own culture.» Free­dom is a word that comes up of­ten: it is a culmi­na­ting point of their ex­plo­ra­to­ry work. «People al­ways need to get out of so­me­thing, whe­ther the op­pres­sion of a po­li­ti­cal or re­li­gious sys­tem, or of the fa­mi­ly, they need a space of free­dom, and art is this space.» Ilya and Emi­lia Ka­ba­kov met in 1988 and ma­na­ged to emi­grate to the Uni­ted States, where they now live on Long Is­land. Ilya was born in 1933 in Ukraine, then still un­der So­viet rule. He is a pain­ter. Emi­lia, born in 1945 in Ukraine, is a mu­si­cian and cu­ra­tor. In the vast halls of the Tate Mo­dern are shown the first pain­tings from 1954, as well as the more concep­tual pain­tings da­ting from 1964, in­clu­ding the se­ries of «Ten Cha­rac­ters» in which Ilya Ka­ba­kov sta­ged his fic­tio­nal cha­rac­ters, ve­ri­tables al­ter egos, for the first time. The wri­ting is ins­cri­bed in the pu­rest tra­di­tion of Rus­sian ar­tists. It is poe­tic, whim­si­cal, and sharp. «We are painters, not just ins­tal­la­tion ar­ti­sits». Pain­ting is cen­tral: it is cut, de­ta­ched, en­tren­ched, rein­ven­ted. The ma­ny pain­tings un­fold and of­fer a stri­king vi­sion of Ilya Ka­ba­kov's prac­tice. Mise en abîme, pain­ting wi­thin the pain­ting (the Ho­li­days and The Flying se­ries), gi­gan­tism of sur­faces (Mo­nu­men­ta, Grand Pa­lais, 2014), stag­ge­red pers­pec­tives and col­lages, as in the ve­ry beau­ti­ful The Col­lage of Spaces # 6, where hap­py and in­tense faces are su­per­im­po­sed on the in­ter­iors of bour­geois apart­ments. This pic­to­rial pro­cess aims to trans­mit the pain­ter's rea­li­ty of per­cep­tion. «I do not know why, since my child­hood, I've ex­pe­rien­ced in­dif­fe­rence, or to say it bet­ter, dis­gust for things around me, and conver­se­ly, I've had in­cre­di­bly po­si­tive emo­tions when I was de­ci­phe­ring a kind of space. I pre­fer when things hap­pen at a cer­tain dis­tance» says Ilya Ka­ba­kov (in the ca­ta­logue pu­bli­shed by Ker­ber, vol 3). This no­tion of dis­tance is cru­cial to un­ders­tan­ding his com­po­si­tions. Ho­li­days has a more po­li­ti­cal conno­ta­tion. Ilya Ka­ba­kov was al­so re­qui­red to re­spond to of­fi­cial or­ders for the So­viet Union; he kept these ma­ny pain­tings, then as­sem­bled and graf­ted on­to them small flo­wers which die, ma­king the whole things de­ri­so­ry, and dra­wing an acer­bic por­trait of what it's like to be an ar­tist in this all-po­wer­ful state. In Mos­cow, bet­ween 1960 and 1970, the pain­ter's stu­dio was an un­der­ground space where dis­cus­sions, per­for­mances, and crea­tions mixed to­ge­ther. The ar­tist re­flects on his prac­tice and be­gins his work around the ob­ject. Over time, this will be­come an essential com­ponent of his prac­tice. «In­ci­dent in the Cor­ri­dor Near the Kit­chen» (1989) illus­trates this pain­ting-ob­ject com­bi­na­tion with a va­rie­ty of pots and pans which come and go on the can­vas, de­pic­ting land­scapes of Na­ture, but al­so in the space which al­lows us to ima­gine – with a sar­do­nic hu­mor – what life must have been like in these com­mu­ni­ty apart­ments in Mos­cow, which were of­ten old, over­crow­ded, al­ways un­der sur­veillance, with no pri­va­cy and lit­tle hy­giene. In the ex­ten­sion of the pain­tings, the vi­si­tor finds her­self in a nar­row cor­ri­dor that ne­ver seems to end. She has en­te­red The La­by­rinth: My Mo­ther Al­bum (1990). For the ar­tists, this ex­hi­bi­tion is unique be­cause it gives pride of place to the fi­gure of the pain­ter's mo­ther who, ve­ry ear­ly on, knew how to re­co­gnize in her son an im­mense ta­lent, and who wor­ked all her life so that he could stu­dy and be­come an ar­tist. «His mo­ther is the per­son he is clo­sest to, he al­ways feels guil­ty about her, be­cause she sa­cri­fi­ced her life for him». At the end of the Re­vo­lu­tion, this wo­man – Ber­tha Uriv­na So­lo­du­khi­na – sur­vi­ved the fa­mine of 1922, as well as the ex­treme de­pri­va­tion, vio­lence, fear, and an­ti-Se­mi­tism, in or­der to bring the most sup­port pos­sible to her son, to prio­ri­tise his edu­ca­tion and wel­fare. «The re­vo­lu­tion was a to­tal fic­tion, life was ve­ry hard for people af­ter­wards: fin­ding bread, having a job, kee­ping it was a chal­lenge ... Both mo­ther and son spent a lot of time being ho­me­less». This ins­tal­la­tion is a tri­bute to the strength and per­se­ve­rance of this wo­man, and of the whole of a people who ex­pe­rien­ced se­vere res­tric­tions, in­jus­tices, and suf­fe­ring. The vi­si­tor hears the voice of Ilya Ka­ba­kov sin­ging a sweet song, rein­for­cing the ter­ri­fying dy­na­mics of his mo­ther's sur­vi­val and the child's in­no­cence, as well as the dif­fi­cul­ty and need for ful­fillment. Emi­lia Ka­ba­kov speaks of the pride of the ar­tist's mo­ther when he was fi­nal­ly able to of­fer her a house. His mo­ther is at the heart of the ex­hi­bi­tion, be­cause she is the heart of Ilya Ka­ba­kov. From this ins­tal­la­tion emerges all the others. «Art is the place, the space where uto­pias can be rea­li­zed, where culture and fan­ta­sies can meet and connect. On the other hand, po­li­tics and re­li­gion convey uto­pias that do not and can­not work, but art ex­pands ho­ri­zons and opens up the field of pos­si­bi­li­ties. Po­li­ti­cians have of­ten tried to change the world, they fai­led, re­li­gion has al­so tried, it too fai­led, so it in­ven­ted pa­ra­dise. Ar­tists can change the world by of­fe­ring the rea­li­za­tion of their dreams in rea­li­ty.» The duo is known for their of­ten im­pres­sive sta­ging of ima­gi­na­ry worlds. Uto­pias take shape and are in­car­na­ted. Man must al­ways first conquer his space of li­ber­ty. In The Man Who Flew In­to Space from His Apart­ment, 1985 (col­lec­tion of the Centre Pom­pi­dou), Ilya Ka­ba­kov retraces the sto­ry of Ni­co­laev, his room­mate in the com­mu­ni­ty apart­ment. An in­tro­ver­ted man, who plan­ned his es­cape with the idea of joi­ning the cos­mos at a pre­cise mo­ment when the ener­gies were li­ke­ly to re­ceive it, he built a ca­ta­pult – a true ejec­tion seat – and syn­chro­ni­zed his ex­trac­tion with a pre­cise mo­ment of cos­mic conver­gence, that took place in the middle of the night of April 14, 1982. Ni­co­laev was ne­ver found. He leaves a ga­ping hole in the cei­ling and the dust co­vers what was once his life. The room is thus dis­played with its pos­ters li­ning the walls (be­cause he could not af­ford wall­pa­per), its spar­tan bed, two chairs, and the vio­lence of the ex­trac­tion, as well as

its mys­te­ry, still pal­pable. He wan­ted to reach the hea­vens, be­cause he was not, in his own eyes, an in­ha­bi­tant of the Earth. Per­haps it is even Ni­co­laev him­self who floats as the an­gel of this «strange ci­ty» that the Ka­ba­kov built for Mo­nu­men­ta at the Grand Pa­lais in 2014, and whose re­mains re­sur­face at the Tate Mo­dern. The shadow of the an­gel ho­vers over this re­tros­pec­tive. Tat­line and Ma­le­vich's ar­chi­tec­tones are not far away, the ho­mage in any case is clear, and the nod to the Rus­sian construc­ti­vists plain. The scale - which evokes that of Ja­cob, but al­so Rus­sia's de­sire for space conquest - en­cou­rages us to ima­gine mee­ting with an an­gel. For the Ka­ba­kovs, an­gels are part of our lives, they in­ter­vene at key mo­ments of our lives, and we are res­pon­sible for re­co­gni­zing them. To es­cape, here again, and give one­self the hope of mee­ting with an an­gel in or­der to in­fluence des­ti­ny. Ga­the­ring to­ge­ther is ano­ther cru­cial aim of the Ka­ba­kovs, who have been wor­king for years on the beau­ti­ful Ship of To­le­rance pro­ject, a boat whose sails are drawn by chil­dren and whose hull is made by the car­pen­ters of the ci­ty that re­ceives it. «Culture and vi­sual sym­bols are stron­ger than lan­guage. Adults have more nor­ma­li­zed minds, di­ver­si­ty is frigh­te­ning, it comes from igno­rance. When ve­ry young, chil­dren have a flexible mind and can re­flect on this is­sue of to­le­rance wi­thout pre­ju­dice. They can make the world bet­ter. Dra­wing, like mu­sic, al­lows com­mu­ni­ca­tion beyond words, and chil­dren from dif­ferent com­mu­ni­ties come to­ge­ther, tame each other, and to­ge­ther create a fres­co of hope.» The first, born in Egypt in 2005, was reac­ti­va­ted in Ve­nice du­ring the bien­nale of the same year, and was sub­se­quent­ly construc­ted in Mia­mi in 2011. The ar­tists convin­ced the Cu­ban au­tho­ri­ties in 2012, then the pro­ject was re­cei­ved in Brook­lyn in 2013. This year, with the sup­port of Art Ac­tion Change, the ship was built in Rome, where the ar­tists were re­cei­ved by the pope. And then in Zug, in Swit­zer­land, where re­fu­gees are nu­me­rous, with the ci­ty be­co­ming, in the eyes of Emi­lia Ka­ba­kov, a «sym­bol of to­le­rance». People from dif­ferent com­mu­ni­ties came to know each other, and a tre­men­dous surge of so­li­da­ri­ty fol­lo­wed in its wake. The boat is a per­ma­nent ins­tal­la­tion. In 2018, it will be at the Kuns­thalle in Ros­cof, Ger­ma­ny, and in Sep­tem­ber 2018 the ship will float down the Thames in Lon­don. The dream came true. Ilya and Emi­lia Ka­ba­kov, “Not eve­ryone will be ta­ken in­to the fu­ture”, from October 18 2017 to Ja­nua­ry 28 2018, Tate Mo­dern, The Eyal Ofer Gal­le­ries, Bankside, Londres, www.tate.org.uk

Ilya Ka­ba­kov et Emi­lia Ka­ba­kov, Not Eve­ryone Will Be Ta­ken in­to The Fu­ture, 2001, ins­tal­la­tion (dé­tail).

Ilya Ka­ba­kov et Emi­lia Ka­ba­kov, The Ap­pea­rance of the Col­lage #10, 2012, pein­ture sur toile, 203 x 272 cm. Col­lec­tion pri­vée.

Ilya Ka­ba­kov et Emi­lia Ka­ba­kov, The ship of To­le­rance, 2016.

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