ED VAN DER ELS­KEN, UNE VIE DE FO­LIE

Dé­sor­mais célébré par­tout, le pho­to­graphe néer­lan­dais Ed van der Els­ken, dis­pa­ru en 1990, a en­core beau­coup à nous ap­prendre, sur son oeuvre, sur lui et sur nous.

L'officiel Hommes - - SOMMAIRE - au­teur Adrian For­lan

Qu’est-ce que le ci­né­ma ? à cette ques­tion, le cri­tique An­dré Ba­zin consa­cra sa vie et l’écri­ture d’un livre. On ne pré­ten­dra donc pas ici ap­por­ter une réponse, ni même qu’il y en ait une seule et in­di­vi­sible, à la ques­tion : qu’est-ce qu’un pho­to­graphe ? L’art pho­to­gra­phique n’étant pas la ré­pu­blique, on se ré­jouit de le voir em­prun­ter de­puis sa nais­sance tant de che­mins dif­fé­rents. Par­mi eux, ce­lui nous condui­sant à la dé­cou­verte du Néer­lan­dais Ed van der Els­ken mène à une oeuvre pro­téi­forme, par­fois confuse, mais tou­jours in­tri­gante, émou­vante.

La sil­houette de NAN Gol­din

Né à Am­ster­dam en 1925, il sui­vra après­guerre, par cor­res­pon­dance, les cours dis­pen­sés par une école de pho­to­gra­phie de La Haye. Est-ce son échec qui l’in­ci­te­ra à des­cendre dans la rue, au plus près des corps, des vi­sages ? La vé­ri­té, une fois par seconde, pour pa­ra­phra­ser la for­mule his­to­rique de Jean-luc Go­dard (al­lez, un pe­tit ef­fort pour s’en sou­ve­nir : “Le ci­né­ma c’est la vé­ri­té 24 fois par seconde.”). An­ti­ci­pons un peu : étrange ar­tiste, qui à deux re­prises ne pro­duit plus au­cune image : au re­tour d’un tour du monde, en 1961, il dé­cide (ou le sort dé­cide pour lui, ce point est in­dé­ci­dable) de ne plus réa­li­ser, ou li­vrer, quoi que ce soit. Pen­dant cinq ans. Au mi­tan des an­nées 1970, il ob­ser­ve­ra pa­reille­ment un long si­lence. Il construit tout de même une oeuvre à son image : pas exactement ca­pri­cieuse, mais n’en fai­sant qu’à sa tête. Re­por­tages ré­cur­rents sur le conti­nent afri­cain, pas­sage au Ban­gla­desh pour rendre compte de la fa­mine à son re­tour, plon­gées dans la vie d’am­ster­dam, réa­li­sa­tion de re­cueils d’images os­cil­lant entre prise de pa­role po­li­tique et rê­ve­rie poé­tique

(Ba­ga­ra, 1958). Dans les an­nées 50, ses es­ca­pades pa­ri­siennes – dont té­moigne son re­cueil de pho­tos Love on the Left

Bank ac­tuel­le­ment exposé à la ga­le­rie Fo­lia* – an­nonce le tra­vail à ve­nir : li­bé­ré des contraintes aca­dé­miques, entre ro­man­pho­to beat­nik, cap­ta­tion do­cu­men­taire et por­traits sen­sibles, amou­reux d’amis et de L’AI­MÉE. SUR CE fil FRA­GILE RE­LIANT LA RÉA­LI­TÉ à LA FIC­TION, D’AUTRES QUE LUI JOUERONT AUX fu­nam­bules, d’autres ou­vri­ront leur coeur à sa suite. Der­rière cer­taines images trou­blantes, presque crues, la sil­houette de Nan Gol­din semble dé­jà se des­si­ner. Au centre de cette his­toire se tient Va­li Myers, bien­tôt ar­tiste sa­luée et col­lec­tion­née par George Plimp­ton et Mick Jag­ger. On la re­trou­ve­ra PLUS TARD DANS UN film DE VAN DER ELS­KEN,

Death in the Port Jack­son Ho­tel en 1971.

une LIGNE es­thé­tique, presque mo­rale

Sa pre­mière femme, la pho­to­graphe Ata Kandó (103 ans cette an­née…), re­con­nue pour la va­rié­té de son tra­vail entre explorations eth­no­gra­phiques en Ama­zo­nie et in­cli­na­tions poé­tiques, n’est sans doute par pour rien dans l’évo­lu­tion de son re­gard. Et pas pour rien non plus dans ce qu’il rapportera de ses voyages : il re­garde tou­jours ses su­jets sans sur­plomb eth­no­cen­tré ni ne cède à la ten­ta­tion du kitsch exo­tique. Au Jeu de Paume**, l’ex­tra­or­di­naire pa­lette EXPRESSIVE SUR LA­QUELLE IL A PIOCHÉ AU fil DES an­nées se­ra mise en évi­dence. Des fa­bu­leuses images réa­li­sées au Ja­pon (de ya­ku­zas, de so­li­tudes ur­baines) jus­qu’aux por­traits de ré­fu­giés à Hong-kong en pas­sant par les em­blé­ma­tiques plans très rap­pro­chés de jazz­men, on ver­ra que le pho­to­graphe a ob­ser­vé, mal­gré la di­ver­si­té des pro­pos, une ligne de conduite es­thé­tique, presque mo­rale. C’est dans le re­cueil Jazz (éd. Steidl) qu’on la dis­tingue le plus net­te­ment.

“Garde Les yeux ou­verts”

Son par­ti pris le pousse au plus près DES CORPS, DES SOUFFLES, DES VI­SAGES ; DE l’ef­fort, de l’émo­tion, du plai­sir. Sans doute était-il tout dé­si­gné pour cap­ter cet art de la rup­ture to­nique, de la dis­so­nance joyeuse et du dé­ca­lage. “Je me ré­jouis de la vie, je ne suis pas com­pli­qué, je me ré­jouis de tout”, di­sait-il en 1971 dans The In­fa­tua­ted Ca­me­ra, L’UN DE SES FILMS. “L’amour, le cou­rage, la beau­té. Mais aus­si le sang, la sueur et les larmes. Garde les yeux ou­verts.” Et jus­qu’au BOUT DANS SON UL­TIME film, Bye (1990), où il sui­vait, comme la trace d’un ani­mal, sa ma­la­die, il ne dé­tour­ne­ra pas le re­gard. *“Une his­toire d’amour à Saint-ger­maindes-prés”, jus­qu’au 16 sep­tembre à la ga­le­rie Fo­lia, 13, rue de l’abbaye, Pa­ris, Pa­ris 6e. ga­le­rie-fo­lia.fr

**“Ed van der Els­ken, la vie folle”, jus­qu’au 24 sep­tembre au Jeu de Paume à Pa­ris. jeu­de­paume.org

1. 2. 3.

5. 4. 6. 7. 8. 1. Pierre Feuillette (Jean-mi­chel) et Pau­lette Viel­homme (Clau­dine) s'em­bras­sant au ca­fé Chez Moi­neau, rue du Four, Pa­ris, 1953. 2. Jean-mi­chel Men­sion (Pierre) et Au­guste Hom­mel (Ben­ny), Pa­ris, 1953. 3. Chet Ba­ker lors d'un concert au Con­cert­ge­bouw, Am­ster­dam, 1955.

4. “Gué­ris­seur” exé­cu­tant une danse ri­tuelle pour une bonne chasse, Ou­ban­gui-cha­ri, Cen­tral Afri­ca, 1957. 5. Ro­ckers, Ha­ra­ju­ku, To­kyo, 1984. 6. Los An­geles, États-unis, 1960. 7. Jean-mi­chel Men­sion (Pierre) et Au­guste Hom­mel (Ben­ny) de­vant le Ma­billon, Pa­ris, 1953.

8. Ata Kandó vé­ri­fie un ti­rage pho­to­gra­phique sous une lampe, Pa­ris, 1953. 9. Pa­ris, 1959.

9.

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