PIC DE PLAI­SIR

Au Ja­pon, les hommes s’en­voient en l’air en se fai­sant ré­cu­rer les oreilles.

Machin Chose - - Tout Un Tas De Trucs - Par Char­lotte Her­zog

Pour­quoi les Ja­po­nais se font la­ver les oreilles dans les bars.

Àl’automne 2008, alors qu’aux États-unis les ban­quiers de Leh­man Bro­thers en faillite soufflent dans des sacs en pa­pier en attendant l’ar­ma­ged­don fi­nan­cier, les hommes d’af­faires ja­po­nais éprouvent sou­dain un grand be­soin d’al­ler se faire net­toyer les oreilles. Ré­sul­tat : presque dix ans après la crise des sub­primes qui a fait trem­bler l’éco­no­mie ja­po­naise, les ca­fés à hô­tesses qui pro­posent un ré­cu­rage au­di­tif en bonne et due forme ont en­va­hi les grandes villes nip­ponnes. Pour­quoi un em­ployé fau­ché irait-il noyer sa ban­que­route per­son­nelle dans une dé­bauche de cé­ru­men plu­tôt que de se soû­ler tran­quille­ment au sa­ké en bas de chez lui ? Parce qu’au Ja­pon, le net­toyage d’oreille est une af­faire bien plus sen­suelle et com­plexe qu’un simple co­ton-tige. C’est un rite an­ces­tral, pra­ti­qué ini­tia­le­ment en famille : le mi­mi­ka­ki. Ou­vrez grand vos oreilles. Pro­mis, on se­ra dé­li­cats.

POU­PÉE DE CIRE

Tout au­rait com­men­cé sous l’ère Edo, quelque part entre le XVIIE et le XIXE siècle, avec une gei­sha ti­rant l’un des pics plan­tés dans sa che­ve­lure pour se grat­ter l’oreille. Un geste si raf­fi­né qu’il au­rait im­po­sé la mode dans tout l’em­pire (le dab de l’époque, en gros). Certes, la vé­ri­té est sans doute plus tri­viale, d’au­tant que per­sonne ne connaît le nom de cette gei­sha et que des bâ­ton­nets cure-oreilles vieux de plus de 1 000 ans ont été re­trou­vés en Eu­rope et en Asie. Il n’em­pêche qu’à par­tir du XIXE siècle, le Ja­pon dé­ve­loppe son propre style de net­toyage au­ri­cu­laire. Ni co­ton, ni eau de mer, ni bou­gies à la cire, mais des pics en bam­bous d’une di­zaine de cen­ti­mètres, ap­pe­lés mi­mi­ka­ki (de mi­mi = oreille, et ka­ki = net­toyage). Au­jourd’hui, on en trouve par­tout, à tous les prix et de tous les styles : en mé­tal, équi­pés d’un plu­meau, d’une lampe ou d’une ca­mé­ra, à l’ef­fi­gie d’hel­lo Kit­ty ou bien de l’une des 47 pré­fec­tures ja­po­naises. Mais la struc­ture est tou­jours la même : une tige dont l’une des ex­tré­mi­tés est in­cur­vée afin de ré­cu­pé­rer la cire d’oreille, fa­çon râ­teau. Voire mi­ni bi­nette, pour ceux qui s’y connaissent en jar­di­nage (si c’est le cas mer­ci d’en­voyer vos CV à la ré­dac­tion, on ga­lère à trou­ver des spé­cia­listes sur le sujet). Et si la ma­jo­ri­té des Ja­po­nais ont adop­té cette forme bien par­ti­cu­lière, c’est d’abord pour une rai­son phy­sio­lo­gique. Ils ont, pour la plu­part, une cire d’oreille sèche et flo­con­neuse, un peu comme des miettes, et non grasse et hu­mide comme celle des cau­ca­siens. Une dif­fé­rence dont on connaît l’ori­gine de­puis qu’en 2006 une équipe de cher­cheurs ja­po­nais a dé­crit la va­ria­tion gé­né­tique res­pon­sable de la dif­fé­rence de tex­ture du cé­ru­men (sur le gène ABCC11, qui joue aus­si un rôle dans l’ar­chi­tec­ture de nos odeurs cor­po­relles). Vous re­dou­tez de vous ra­cler les tym­pans dans la ma­nip’ ? Soyez sans crainte : l’un des raf­fi­ne­ments de l’art du mi­mi­ka­ki est qu’il vous est pro­di­gué par quel­qu’un d’autre.

ri­tuel in­time

«Can I clean your ears?» En­ve­lop­pée dans un ki­mo­no ha­re­gi bleu, sous sa per­ruque rouge et à ge­noux, comme pour la cé­ré­mo­nie du thé, Aya­ka­may pra­tique le mi­mi­ka­ki en pleine rue. À To­kyo, New York ou Pa­ris, cette ar­tiste amé­ri­ca­no-ja­po­naise ins­talle son ta­pis rouge sur les trot­toirs et at­tend qu’un pas­sant ac­cepte sa pro­po­si­tion. Le co­baye s’al­longe sur le flan et pose sa tête sur les ge­noux de la per­for­meuse. Cel­le­ci scrute alors son oreille pour choi­sir le stick le plus adap­té. Elle en a une quin­zaine, coin­cés dans la cein­ture qui lui serre la taille et main­tient sa te­nue. Avec le mi­mi­ka­ki, elle en­tame le grat­tage pro­fond pour mieux ra­me­ner le cé­ru­men, qu’elle es­suie­ra sur un tis­su te­nu par son autre main. « Avec ma te­nue j’in­carne la mère, l’en­fant et l’amante en même temps, pour que les pas­sants puissent se pro­je­ter dans la sphère in­time », ex­plique-t-elle. Quand le net­toyage est ter­mi­né, Aya­ka­may uti­lise le plu­met du stick pour épous­se­ter les der­nières sa­le­tés lo­gées à l’en­trée de l’oreille. Puis vient le «pff», un lé­ger souffle qui boucle la boucle du net­toyage et pré­cède un lé­ger massage du car­ti­lage ex­terne. Sou­vent, Aya­ka­may doit en­suite ré­veiller son co­baye.

puis vient le « pff », un lé­ger souffle qui boucle la boucle du net­toyage

ce qui ne va pas, c’est le plan­ter de ba­ton.

OH MO­THER

Vous ne com­pre­nez pas bien com­ment se mettre des pics dans l’oreille pour­rait vous en­dor­mir? Fé­li­ci­ta­tions, vous avez ma­ni­fes­te­ment ré­glé (au moins en par­tie) votre com­plexe d’oe­dipe. Car c’est bien de ce­la dont il est ques­tion dans le mi­mi­ka­ki. Au Ja­pon, jus­qu’à une époque ré­cente, le mi­mi­ka­ki était une af­faire stric­te­ment fa­mi­liale, un soin pro­di­gué par la mère à ses en­fants. « Les pre­mières an­nées de la vie bé­né­fi­cient au Ja­pon d’une in­dul­gence qui nous semble illi­mi­tée: le père est loin­tain, in­ter­mit­tent, mais la mère se doit d’être jour et nuit au ser­vice du bé­bé. Une dé­pen­dance très étroite s’éta­blit, une vé­ri­table sym­biose, no­tait en 1983 le grand spé­cia­liste du Ja­pon Mau­rice Pin­guet, dans la re­vue Débat. Le pa­ra­dis fu­sion­nel de la pre­mière en­fance reste ins­crit dans le psy­chisme, idéa­li­sé par la mé­moire en un mo­ment de pure har­mo­nie.» Et voi­là ce qui nous met sur la piste du mi­mi­ka­ki comme re­fuge ré­gres­sif pour adultes. « La pra­tique s’est li­bé­ra­li­sée dans les an­nées 2000 suite à la sup­pres­sion de la loi qui im­po­sait un di­plôme mé­di­cal pour pra­ti­quer le mi­mi­ka­ki », af­firme Julien Bou­vard, cher­cheur en his­toire de la culture ja­po­naise contem­po­raine à l’uni­ver­si­té Lyon 3. Dès lors, le la­vage d’oreille sort de la clan­des­ti­ni­té fa­mi­liale et des ins­ti­tuts pour ve­nir com­plé­ter la gamme des plai­sirs des maid ca­fés, ces bars où des ser­veuses vê­tues comme des sou­brettes «jouent» avec les clients. «Elles peuvent pro­po­ser un mi­mi­ka­ki au mi­lieu d’autres pres­ta­tions, comme une par­tie de jeux vi­déos ou une heure de hi­za­ma­ku­ra (lit­té­ra­le­ment, la tête sur les ge­noux) », pour­suit Julien Bou­vard. Pour lui, le mi­mi­ka­ki s’ins­crit dans «une culture de l’af­fec­tion ta­ri­fée», qui peut être une porte d’en­trée vers la pros­ti­tu­tion. Comme dans le pre­mier Mi­mi­ka­ki Club, ou­vert bien avant la mode, en 1992, dans le quar­tier de Shin­ju­ku, à To­kyo, dont un jour­na­liste du To­kyo Re­por­ter a re­trou­vé la trace. L’heure de mi­mi­ka­ki à 20000 yens (150 eu­ros) com­men­çait par un lé­chage d’oreille et se ter­mi­nait par une fel­la­tion. L’éta­blis­se­ment a fer­mé l’an­née sui­vante, suite

prendre soin

aux plaintes de clients in­grats. Pas pour ce que vous pensez, mais parce que leurs oreilles avaient été mal­me­nées par des hô­tesses mal­adroites.

le mi­mi­ka­ki et l’asmr par­tagent une phi­lo­so­phie com­mune ba­sée sur le care, cette éthique de la sol­li­ci­tude.

Dé­sor­mais, c’est dans le quar­tier des ga­mers, à Aki­ha­ba­ra, que l’on s’offre, pour une tren­taine d’eu­ros, un plai­sir au­ri­cu­laire (et juste au­ri­cu­laire) sur les ge­noux d’une maid. Mais aus­si sur In­ter­net, où les jeux de rôle de mi­mi­ka­ki sont devenus un clas­sique des vi­déos ASMR. Cette im­mense niche Youtube où se ré­fu­gient ceux qui veulent se dé­tendre en re­gar­dant des gens chu­cho­ter, par­ler gen­ti­ment et faire toutes sortes de bruits re­laxants. Beau­coup d’asm­ristes uti­lisent des mi­cros bi­nau­raux en forme d’oreilles pour en­re­gis­trer spa­tia­le­ment les sons, ce qui donne un ren­du très réa­liste. Cette tech­no­lo­gie se prête par­ti­cu­liè­re­ment bien aux mises en scène de net­toyages d’oreilles, comme sur la chaîne ASMRMAGIC, dont la vi­déo « Ear clea­ning » a dé­pas­sé les 4 mil­lions de vues. Mais au-de­là de la forme, le mi­mi­ka­ki et L’ASMR par­tagent une phi­lo­so­phie com­mune ba­sée sur le care, cette éthique de la sol­li­ci­tude. Faux coif­feurs, pseu­do mé­de­cins, si­mi­li boy­friends… L’ASMR met en scène tout un bes­tiaire de fi­gures at­ten­tives qui s’at­tachent à vous faire du bien, avec une douce concen­tra­tion sur le plai­sir de vos oreilles. « Ce­la agit comme une ma­de­leine de Proust so­nore qui vous plonge dans un état de dé­con­nexion, d’aban­don, ex­plique Flo, de la chaîne Pa­ris ASMR. Les Al­le­mands uti­lisent le terme “ge­bor­gen­heit”, qui dé­signe un état de sé­cu­ri­té to­tale qu’éprouve le foe­tus dans le ventre de sa mère. » L’en­droit idéal pour se ré­fu­gier en temps de crise.

l’ar­tiste amé­ri­ca­no­ja­po­naise aya­ka­may.

Le mi­mi­ka­ki s’af­fiche à to­kyo.

QUI n’a ja­mais net­toyé un mi­cro-oreille ?

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