RES­PEC­TER LES RÈGLES

Ne soyez pas le der­nier at­tar­dé à pa­ni­quer pour quelques gouttes de sang.

Machin Chose - - Enquête - Par Hu­go Lin­den­berg

Connais­sez-vous cette règle qui dit que si vous voyez la même chose dans trois sé­ries té­lé dif­fé­rentes la même se­maine, c’est que l’uni­vers es­saye de vous dire qu’il est temps de vous y in­té­res­ser sérieusement ? C’est comme ça qu’une com­bi­nai­son for­tuite de Mad Men, House of Cards et The Good Wife a plon­gé en 2015 l’un de mes amis dans l’amour du whis­ky et du pou­voir. Évi­dem­ment, ça ne marche pas pour tout (Ame­ri­can Hor­ror Sto­ry + Game of Th­rones + The Lef­to­vers = que des mau­vaises idées). Mais, juste avant l’été, un en­chaî­ne­ment scé­na­ris­tique par­ti­cu­liè­re­ment sai­gnant nous a of­fert un sujet sa­lu­taire pour cette ren­trée sco­laire. Scène 1: En pleine émeute à Lit­ch­field, la pri­son d’orange is the New Black, une dé­te­nue se met du sang de règles sur le vi­sage pour si­mu­ler une bles­sure. Quand le gar­dien com­prend d’où vient le sang, il est pé­tri­fié de dé­goût. Scène 2: Dans le der­nier épi­sode de I love Dick, Ch­ris (Ka­thryn Hahn) va en­fin réus­sir à pé­cho Dick (Ke­vin Ba­con), mais leurs pré­li­mi­naires s’ar­rêtent quand il se rend compte que si elle est si mouillée, c’est qu’elle a ses règles. Il se ré­fu­gie dans la salle de bain pour se la­ver fré­né­ti­que­ment les doigts et la laisse par­tir à moi­tié nue dans le dé­sert. Scène 3: Dans l’épi­sode 8 de Glow, Sam (Marc Ma­ron) dit à une meuf : « What do you mean I don’t like you, I just had per­iod sex with you », comme s’il s’agis­sait d’une preuve d’amour in­dis­cu­table. Trois sé­ries, trois mecs to­ta­le­ment dé­bous­so­lés par l’afflux san­guin d’une femme.

SANG QUI TUE

Pour­tant, de­puis un an, les règles ont fait leur grand co­ming out : pas moins de trois es­sais sont sor­tis en France en 2017 sur la ques­tion et le sujet ins­pire suf­fi­sam­ment les you­tu­beuses pour qu’une jour­na­liste de Nu­me­ra­ma ait dé­ci­dé de consa­crer en mai der­nier un ar­ticle à ce qu’elle nomme le « mens­tru­web ». «Le web a-t-il bri­sé le ta­bou des mens­trua­tions ? » s’in­ter­roge-t-elle dans le titre. «Aux États-unis et dans une moindre me­sure en France, tout un tas de filles se sont mises à par­ler de règles sur leur chaîne ou sur leur blog, au point de consti­tuer un vrai phé­no­mène. Elles parlent de sang, de com­ment mettre un tam­pon, avec des mots simples et de ma­nière dé­com­plexée», nous ex­plique Nel­ly Lesage, l’au­teure de l’en­quête. Un grand dé­bal­lage mens­truel qui ar­rive à point nom­mé à en ju­ger par les ki­lo­mètres de com­men­taires et té­moi­gnages de femmes qui s’ac­cu­mulent sous des vi­déos comme « Eve­ry­thing you want to know about your per­iods » ou « Cup mens­truelle, je vous dis tout ». Mais du cô­té des hommes, c’est le grand si­lence. Comme si le ta­bou des règles n’était en train de sau­ter que pour une par­tie de la po­pu­la­tion : les femmes. Et que le mens­tru­web était un peu le dark­net des hommes : un en­droit où on ima­gine qu’il se passe des trucs un peu dé­gueu qu’on a la flemme d’al­ler voir. «À leur dé­charge, le ta­bou des règles re­monte à loin », re­con­naît Elise Thié­baut, au­teure de Ce­ci est mon sang, un es­sai sur les règles pa­ru à La Dé­cou­verte. « Toutes les so­cié­tés qui ont per­du­ré sont celles qui ont mis en place un ta­bou au­tour des règles, sans doute parce qu’en re­pous­sant les re­la­tions sexuelles hors des mens­trua­tions, au mo­ment le plus op­por­tun pour la fé­con­da­tion, elles ont ob­te­nu un bé­né­fice re­pro­duc­tif im­por­tant», ex­plique-t-elle. Pour ce­la, les hommes de ces so­cié­tés n’ont pas hé­si­té à in­ven­ter toutes sortes de ba­li­vernes pour convaincre les po­pu­la­tion que règles = ca­ca. Et même que règles = dan­ger. Pour les femmes (mais la mé­de­cine a ap­pris as­sez tôt à ne pas s’en sou­cier), mais aus­si pour les hommes. «En 1920, un mé­de­cin nom­mé Bé­la Schick af­fir­mait que les femmes in­dis­po­sées pro­dui­saient des se­cré­tions no­cives ca­pables de faire pour­rir à peu près n’im­porte quoi, à com­men­cer par les vé­gé­taux, ex­plique Elise Thié­baut. Quant à Pline l’an­cien, il consi­dé­rait entre autres ma­lé­fices que le re­gard

le mens­tru­web est un peu le dark­net des hommes : un en­droit où on ima­gine qu’il se passe des trucs dé­gueu

d’une femme qui a ses règles avait le pou­voir de ter­nir le po­li des mi­roirs, d’at­ta­quer l’acier, de faire mou­rir les abeilles et de rouiller le fer. » De quoi dé­clen­cher de belles an­goisses de cas­tra­tion aux hommes qui ose­raient faire l’amour avec une par­te­naire in­dis­po­sée, comme s’ils n’avaient pas dé­jà as­sez de sou­ci à se faire avec le mythe du va­gin den­té. Bi­zar­re­ment, l’his­toire a moins re­te­nu que, dans les mêmes textes, le sang des femmes pou­vait aus­si soi­gner. « Chez Pline, le coït avec une femme qui a ses règles est certes consi­dé­ré comme dan­ge­reux, mais le sang mens­truel peut aus­si gué­rir des tu­meurs, des pa­ra­ly­sies et l’épi­lep­sie », ex­plique Clyde Plu­mau­zille, cher­cheuse au Centre de re­cherches his­to­riques de L’EHESS, où elle a co-or­ga­ni­sé une jour­née d’étude Genre, hu­meurs et fluides cor­po­rels, au prin­temps 2016. Mais qu’im­porte, parce qu’au XIXE siècle, époque de grands cham­bou­le­ments, tout est bon pour re­si­gni­fier le rap­port homme femme. « Ce­la va se faire no­tam­ment à tra­vers la mé­de­cine qui de­vient un ou­til pour as­seoir la fai­blesse fé­mi­nine. Avec un dis­cours in­fé­rio­ri­sant sur les règles qui pro­duit de la honte. Non seule­ment on ne doit pas mon­trer les mens­trua­tions, mais on ne doit pas en par­ler non plus », note Clyde Plu­mau­zille.

RÈGLES DE MECS

Et là, c’est le mo­ment où vous vous dites que tout ça n’a rien à voir avec vous parce qu’il vous ar­rive de faire l’amour sans bron­cher avec des gens qui ont leurs règles ou que vous avez dis­cu­té avec une co­pine de sa nou­velle cup mens­truelle sans re­gar­der votre té­lé­phone une seule fois (on pré­fère vous voir comme ça que comme le mec qui est res­té traumatisé par une fi­celle de tam­pon en­tra­per­çue à tra­vers de la den­telle). Un peu comme ce type de la vi­déo «Man Sees His Girl­friend’s Per­iod Blood For The First Time », pu­bliée par Buzzfeed US, qui reste im­pas­sible, parce que fi­na­le­ment ce n’est qu’un peu de sang sur une pro­tec­tion hy­gié­nique, qu’il est su­per co­ol et qu’on est en 2017 bro. «D’après mon ex­pé­rience, au­cun mec ne part en cou­rant quand on a nos règles », ra­conte Jack Par­ker. Mais pour l’au­teure du Grand Mys­tère des règles, chez Flam­ma­rion, et du blog Pas­sion mens­trues, le ta­bou du sang n’est pas tant une ques­tion de sexua­li­té : ne pas vou­loir voir le sang des femmes re­vien­drait sur­tout à ne pas vou­loir re­con­naître leur souf­france (même si elles ont ap­pris à douiller en si­lence de­puis long­temps) : « Il n’y a qu’à voir la dif­fé­rence d’ex­pres­sion de la dou-

« le re­gard d’une femme qui a ses règles a le pou­voir de ter­nir le po­li des mi­roirs, d’at­ta­quer l’acier, de faire mou­rir les abeilles et de rouiller le fer. » Pline l’an­cien

leur entre une fille qui a ses règles et un mec qui a un rhume.» C’est ce qu’ont pu dé­cou­vrir les lec­teurs de L’équipe en fé­vrier der­nier, quand le quo­ti­dien a consa­cré sa une et un dos­sier de huit pages aux règles dans le sport, dans le­quel on pou­vait lire : « Au fil des té­moi­gnages, on réa­lise à quel point les règles peuvent pour­rir la vie des spor­tives avec leur cor­tège de manque d’éner­gie, barre dans le dos, mi­graine, crampes, maux de ventre par­fois ter­ribles, manque de som­meil, vo­mis­se­ments... » Le sujet avait émer­gé pen­dant les Jeux olym­piques de Rio, quand la na­geuse chi­noise Fu Yuan­hui avait ex­pli­qué après ses mau­vais ré­sul­tats qu’elle se sen­tait très fa­ti­guée à cause de ses règles. Pour­tant, les spor­tives n’abordent presque ja­mais le pro­blème alors que les consé­quences sont nom­breuses en com­pé­ti­tion. « Le sang noble de la guerre s’op­pose au sang ignoble de la pro­créa­tion, rap­pelle Louis-george Tin, fondateur du Cran et au­teur de L’in­ven­tion de la culture hé­té­ro­sexuelle chez Au­tre­ment. Ver­ser le sang, c’est le pri­vi­lège des hommes de la no­blesse et de l’église, on a nié ce droit aux femmes. »

T’AS PAS UN MANPON ?

Si vous com­men­cez à vous sen­tir un peu pe­naud à la lec­ture de ce pa­pier, ras­su­rez-vous puisque 1. vous sa­vez qu’on vous dit ça pour votre bien 2. il ne tient qu’à vous de prendre en marche le train des avan­cées so­ciales, c’est-à-dire la prise en compte des réa­li­tés vé­cues par les femmes et leur ré­so­lu­tion par l’en­semble

« les femmes in­dis­po­sées pro­duisent des se­cré­tions no­cives ca­pables de faire pour­rir à peu près n’im­porte quoi, à com­men­cer par les vé­gé­taux. » Bé­la Schick

de la so­cié­té. « Les hommes doivent aus­si se sai­sir de la ques­tion des règles parce qu’ils sont éga­le­ment concer­nés par les pro­blèmes de vio­lence gy­né­co­lo­gique, de toxi­ci­té des tam­pons, d’en­do­mé­triose, de taxe tam­pon, de congé mens­truel… Ce sont des ques­tions de san­té pu­blique», avance Clyde Plu­mau­zille. En 2015, un ado de Mia­mi avait fait fré­mir Ins­ta­gram en pos­tant une pho­to de lui avec des pro­tec­tions hy­gié­niques à la main, pour in­vi­ter les gar­çons de son école à tou­jours en avoir sur eux, au cas où leurs co­pines de classe en au­raient be­soin. Leurs co­pines, ou leurs co­pains. « Beau­coup de gens qui ne se dé­fi­nissent pas comme des femmes ont leurs règles (des per­sonnes trans ou non-bi­naires par exemple) et de nom­breuses per­sonnes qui se dé­fi­nissent comme femme n’ont pas de règles », rap­pelle l’ar­tiste trans Cass Clem­mer qui tente d’at­ti­rer l’attention sur la ques­tion grâce à son tra­vail. « Avoir ses règles quand on ne se dé­fi­nit pas comme une femme est un com­bat men­suel contre son corps et contre un monde qui vous ex­plique constam­ment que vous n’êtes pas ce que vous dites. La ques­tion des règles chez les trans pose de vrais pro­blèmes d’ac­cès aux soins, liés à la peur d’être ou­té à cause d’une fuite, à l’ab­sence de pou­belle dans les toi­lettes pour hommes… Il est urgent de nor­ma­li­ser la ques­tion des règles pour tout le monde», ex­plique l’ar­tiste. Prêt à chan­ger de re­gard ? En 2015, Wa­te­raid a lan­cé une cam­pagne pour aler­ter sur la si­tua­tion des 1,25 mil­liard de femmes qui ont leurs règles sans avoir ac­cès à des toi­lettes. Dans un clip pa­ro­dique, L’ONG a ima­gi­né les «man­pons», pour les hommes ré­glés. Là, pas ques­tion de honte dif­fuse ou de tam­pons glis­sés en ca­ti­mi­ni dans sa poche d’un air gê­né. Dans cette pub cal­quée sur celle des ra­soirs haute pré­ci­sion, avec des des­sins in­dus­triels, des ar­gu­men­taires tech­niques de la Na­sa et la pro­messe de « per­for­mances sur­char­gées pen­dant vos règles », les mecs du vestiaire se filent un pa­quet en­tier de pro­tec­tions su­per plus avant de se congra­tu­ler à grand ren­forts de «Be the best». Un deux poids, deux me­sures éga­le­ment dé­non­cé par Vir­gi­nie Des­pentes dans Ver­non Su­bu­tex : « Si les mecs avaient leurs règles, l’in­dus­trie au­rait inventé de­puis long­temps une fa­çon de se pro­té­ger high-tech, quelque chose de digne qu’on se fixe­rait le pre­mier jour et qu’on ex­pul­se­rait le der­nier, un truc clean et qui au­rait de l’al­lure. Et on au­rait éla­bo­ré une drogue adé­quate, pour les dou­leurs pré­mens­truelles. On les lais­se­rait pas tous seuls pa­tau­ger dans cette merde, c’est évident.»

clem­mer casse les règles de genre.

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